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Quand la mode endosse l'uniforme

En 2005, Christian Lacroix redessinait la gamme d'uniformes Air France (Reuters).

En 2005, Christian Lacroix redessinait la gamme d'uniformes Air France (Reuters).

Les créateurs n’habillent pas que les tops. Beaucoup de maisons de luxe inventent aussi des uniformes et des tenues professionnelles.

De retour de son périple américain, le saint patron des hipsters Oscar Wilde est formel: «Les seuls hommes bien habillés que j’ai rencontrés furent les mineurs de l’Ouest. Ils ne portaient que ce qui était confortable, et donc esthétique.» Depuis, les créateurs se sont emparés du workwear –bleus de chauffe, chaussures de protection ou tabliers en coton épais– pour concevoir leurs collections. Mais, bonnes âmes, ils ont aussi rendu à César… (vous connaissez la suite). 

En effet, depuis les années 1940, on retrouve des grands noms du luxe sur les étiquettes des uniformes civils et militaires de nombreux agents publics. Policiers sapés en Balenciaga, contrôleurs SNCF habillés par Nelly Rodi, serveurs en total look Jean-Charles de Castelbajac… Le marché des habits professionnels carbure à plein régime et concerne dans l’Hexagone un salarié sur trois (soit 8 millions d’actifs, pour un chiffre d’affaires de plus de 600 millions d’euros). De quoi faire saliver les designers, adeptes du fantasme de l’uniforme, de Paris au Vatican.

1.Et l'avion créa la femme

C’est à 10.000 kilomètres d’altitude que s’est nouée la liaison entre mode et uniforme: les hôtesses de l’air font partie de la première catégorie professionnelle à avoir profité des conseils vestimentaires de grands créateurs. Car avant le low-cost, les voyageurs en tongs-jogging et les collants de contention beigeâtres, les hôtesses étaient toujours tirées à quatre épingles. Dès sa création en 1946, Air France a voulu leur donner une tenue, qui, selon ses dirigeants de l’époque, assiérait leur autorité au moment d’indiquer les sorties de secours en tourbillonnant des bras. 

Depuis les premiers tailleurs conçus par Georgette Renal, hôtesses, stewards, agents commerciaux et pilotes ont volé en Dior, Balenciaga, Patou et Nina Ricci. Jusqu’à l’uniforme actuel, signé Lacroix, qui a décollé en 2005. Et il n’y a pas qu’en France que les PNC aux portes sont fringués catwalk: de Qantas (Pucci) à Singapore Airlines (Balmain), le personnel de bord est considéré comme le premier ambassadeur de son pays, même s’il ne tient nullement à être assimilé à un joli cintre. L’année dernière, les nouvelles recrues de British Airways ont revendiqué le droit de choisir entre jupe et pantalon tandis qu’un syndicat du personnel navigant japonais a dénoncé les minijupes moulantes imposées à ses hôtesses par la compagnie Skymark Airlines, visiblement conçues pour faire plaisir aux voyageurs.

2.Rhabiller pour mieux régner

La première fonction de l’uniforme a toujours été de fédérer les troupes: enveloppés sous un même tissu, ceux qui le portent ont le sentiment de faire corps et de participer à un projet commun. C’est pourquoi les entreprises en ont fait un puissant instrument de com’, du personnel des hôpitaux à celui de l’hôtellerie de luxe. 

«Les vêtements d’image sont désormais un vecteur de communication stratégique, explique Jean-François Keit de l’agence Chic at Work, qui a conçu entre autres les habits du personnel du Ritz et des boutiques Lancôme. Ils constituent le premier contact visuel avec le consommateur, et peuvent aussi influencer le rendement des salariés: on est plus efficace si on se sent bien dans sa tenue.» 

Habiller des millions de travailleurs permet aussi aux créateurs de gagner une visibilité inouïe, quoique discrète: si le nom de Stan Herman ne vous évoque rien, vous connaissez forcément ses créations, arborées par FedEx, United Airlines et McDonald’s. Et si vous enviez le style impeccable des scouts (c’est vous Wes Anderson?), sachez qu’ils le doivent à Oscar de la Renta

«Concevoir un uniforme, c’est une gymnastique très bénéfique, s’enthousiasme Christine Phung, fashion designer qui a travaillé ceux des vendeurs de l’Occitane et du palace parisien le Mandarin Oriental. Cela m’oblige à sortir de la mode-mode, à faire des recherches, à trouver des nouveaux tissus et à porter ma vision ailleurs que sur les podiums…»

3.Buzz et tabous

Par le passé, de nombreux stylistes ont créé des licences pour exploiter leur nom sur le marché des uniformes, en confiant à des sociétés tierces (spécialisés dans les habits pro) la tâche de répondre aux appels d’offres. C’est ainsi qu’on a pu voir Jean-Charles de Castelbajac collaborer avec Bragard pour habiller le personnel des Sofitel (2002) et dessiner les tenues de salle du Publicis Drugstore (2004), les 40.000 agents de la Police nationale rhabillés par Balenciaga Uniforme et Création & Image (2005), les vendeuses du flagship Marionnaud des Champs-Élysées par Carven Uniforms (2013), ainsi que les agents SNCF profiter du consulting croisé de Nelly Rodi et ArmorLux (2014). Mais la plupart de ces collaborations ne bénéficient d’aucune publicité. 

«Les créateurs rechignent en général à associer leur nom à des tenues de travail, parce qu’ils considèrent ces créations comme un boulot alimentaire», explique Jean-François Keit. 

En général seulement. 

Parce qu’au contraire, certains n’hésitent pas à capitaliser sur ces collaborations, comme Yohji Yamamoto (Royalton), Michael Kors (W hôtels), Prada ou Alexander McQueen (Gansevoort Hotel Group) qui ont contribué à faire de l’uniforme un objet de mode: certaines structures, comme le texan Nylo ou le Divine Lorraine à Philadelphie, ont même créé des collections capsules à partir des tenues de leur staff, que les clients s’arrachent. 

Une porosité entre les deux activités qui ne cesse de gagner du terrain. La Mairie de Paris par exemple, via son bureau de l’habillement (qui habille la moitié des 50.000 agents de la ville), s’active depuis deux ans «à réduire le côté stigmatisant de l’uniforme», comme l’explique Emmanuel Grégoire, adjoint d’Anne Hidalgo: 

«Désormais, les parkas de nos agents ne sont plus seulement entièrement composés par des fibres recyclées, mais se rapprochent des habits civils, avec des logos plus discrets. On songe à demander l’avis des créateurs, pour que nos cahiers de tendances soient encore plus efficaces.»

4.Des chiffons en or

Dans les couloirs du Vatican, en 2013, une lettre anonyme circule pour dénoncer l’homosexualité de deux tailleurs de la curie. Une belle leçon d’homophobie, mais aussi, selon certains analystes, une stratégie pour les dégager de cette place hautement convoitée, en surfant sur l’esprit d’ouverture propre à l’Église catholique. 

«Ils sont peu à savoir qu’il s’agit d’une niche millionnaire: une tunique papale peut valoir jusqu’à 30.000 euros. Derrière les nuages d’encens, c’est la guerre», avouait ainsi un évêque au journal italien Il Fatto Quotidiano. 

Le projet de Riccardo Tisci d’habiller le Pape, confié en septembre aux journalistes de #MCLikes, nouveau mag italien, est donc moins farfelu qu’il n’y paraît, mais devra probablement attendre. Heureusement, les alternatives ne manquent pas, notamment dans le domaine du sport: les Jeux olympiques de Sotchi en 2014 ont été une immense Fashion Week à ciel ouvert, avec des athlètes fringués par Ralph Lauren, Armani, Stella McCartney ou Hermès. 

Des collaborations utiles pour conquérir de nouveaux consommateurs, plus enclins à s’extasier sur le résultat d’un match que sur la coupe d’un blazer d’hôtesse de caisse. Grâce à sa ligne de sportwear, inaugurée en parallèle de la construction de son voilier de compétition Luna Rossa, Prada a pu conquérir un nouveau marché. Tout comme Dolce & Gabbana, qui s’occupe de l’équipe du Milan A.C. depuis 2004, ainsi que des 20.000 jeunes espoirs des écoles de foot dans plus de quarante pays. Une collaboration que la maison n’a pas souhaité nous commenter. 

«L’uniforme ne fait rêver personne, nous confirme Jean-François Keit, mais chacun de ces contrats a un poids économique non négligeable, qui peut avoisiner plusieurs millions d’euros.»

5.Podiums glissants

Cependant, sortir des sentiers battus peut parfois se révéler dangereux, et il suffit de presque rien pour que l’image d’une marque en prenne un coup: celle d’Hugo Boss a été écornée après que le tailleur a fabriqué les uniformes pour l’armée allemande –une commande qui lui avait permis en 1940 de sauver son entreprise de la banqueroute. 

En 1985, les bureaux de style de Balmain se sont, eux, retrouvés submergés par les lettres de protestations réclamant le retour du képi dans les habits des policiers français. Plus récemment, en 2008, Valentin Yudashkin a créé la panique après avoir opéré un relifting extrême des tenues de l’armée russe, responsables de plusieurs hospitalisations parmi les soldats à cause d’un rembourrage thermique de basse qualité. 

«Les uniformes nécessitent des études poussées, qui s’étalent parfois sur plusieurs mois, en collaboration avec des ingénieurs textiles mais également avec les gens qui devront les porter. Le savoir-faire technique est particulièrement contraignant pour ce genre de vêtements qui sont tenus d’être confortables et s’adapter à des morphologies très diverses. Les designers ne peuvent pas appliquer les mêmes logiques que dans la mode», rappelle Anne-Emmanuelle Debouzy, de Création & Image. 

En dépit de la passion portée à la lisière rouge des pulls des pompiers (célébrée comme «la Louboutin du service civique» par les fétichistes), il faudrait donc songer à ne pas confondre sapeurs et Sapeurs.

 

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