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De Damas à Hambourg, itinéraire d'une Syrienne en exil

Une réfugiée arrive à la péniche Transit, logement temporaire proposé à 216 demandeurs d’asile venant de Syrie, d’Afghanistan, d’Iran, d’Irak, d’Érythrée et de Serbie, le 26 février 2015, à Hambourg (Allemagne) | REUTERS/Fabian Bimmer

Une réfugiée arrive à la péniche Transit, logement temporaire proposé à 216 demandeurs d’asile venant de Syrie, d’Afghanistan, d’Iran, d’Irak, d’Érythrée et de Serbie, le 26 février 2015, à Hambourg (Allemagne) | REUTERS/Fabian Bimmer

Comme des centaines de milliers de réfugiés, Raja a fui la guerre, s’est retrouvée en Turquie puis a traversé la mer Égée en canot pour rejoindre la Grèce. En décembre, avec une centaine d’autres Syriens, elle campait place Syntagma, à Athènes, pour protester contre «l’Europe forteresse» et pour obtenir le droit de rejoindre les pays du Nord de l’UE. Onze mois plus tard, elle et son fils vivent à Hambourg, en Allemagne, leur «eldorado». Voici le récit presque ordinaire d’une Syrienne en quête d’une vie meilleure en Europe.

«Je m’appelle Raja, ce qui signifie “espoir” en arabe.» Mi-décembre, le sapin de Noël n’avait pas été encore installé place Syntagma au centre d’Athènes, le froid n’était pas encore au rendez-vous mais elle était emmitouflée dans un manteau léger et tenait par la main son fils, Mohammed, 8 ans. «L’espoir, c’est la petite lumière qui te pousse à franchir les frontières pour tout simplement vivre et voir grandir ton enfant en sécurité», m’explique la Syrienne de Damas dans un anglais parfait.

Depuis plusieurs jours, elle campe avec quelque 200 personnes sur le parvis face au Parlement qui abrite d’ordinaire les manifestations anti-austérité. Alors que les enfants et les femmes sont allongés sur des couvertures à même le sol, des hommes déploient une banderole: «Nous avons échappé à la guerre pour devenir des réfugiés clochards en Grèce».

Les réfugiés demandent au gouvernement grec de leur fournir un laissez-passer vers d'autres pays membres de l'Union européenne. «Impossible», répond alors le ministère des Affaires étrangères, «Bruxelles nous l'interdit. La seule solution est qu’ils demandent l’asile en Grèce». À l’époque déjà débordé par l'augmentation du nombre d'arrivées, le gouvernement n’avait prévu aucun plan d’accueil. Dans l'attente de l'étude de leur demande d'asile, les familles sont sans logement, elles n'ont pas accès aux soins gratuits... Et même quand ils obtiennent le statut de réfugiés, ces droits ne leur sont pas garantis, le nombre d’hébergements étant notamment insuffisants.

Bloquée à Athènes

Raja est arrivée en septembre 2014 en Grèce. Ses premiers pas en Europe, elle les a fait sur l’île de Chios, dans le nord de la mer Égée, à quelques kilomètres des côtes turques. «Après cette traversée terrifiante, tu es content d’être arrivé sain et sauf à destination. Mais tu es perdu, tu ne sais pas ce qui t’attend, et ce n’est que le début. Pendant plusieurs jours, tu patientes pour te faire enregistrer par les autorités puis enfin on te délivre un papier et tu peux t’enfuir en ferry vers Athènes», raconte Raja.

Selon le HCR, près de 200.000 réfugiés et migrants ont rejoint la Grèce par la voie maritime en 2015. «Nous ne devrions pas mettre notre vie en danger. Nous fuyons déjà un pays en guerre et nous sommes obligés de prendre à nouveau des risques juste pour continuer de mener une vie normale!» soupire la quadragénaire. Les doutes, les pleurs, la colère, le voyage seul sans son mari mort dans les geôles syriennes ont été une succession d’épreuves mais elle affirme se surpasser pour son fils: «Moi je suis déjà âgée, j’ai bien vécu mais Mohammed a 8 ans, il a l’avenir devant lui, il doit faire des études, avoir un futur, savourer sa jeunesse.»

Elle a conscience que la Grèce, empêtrée dans une crise économique sans précédent, n’est pas le pays idéal. Elle rêve comme de nombreux réfugiés de rejoindre l’Allemagne ou la Suède. Pendant des semaines, elle se refuse à remplir les papiers pour faire sa demande d’asile en Grèce. Elle ne veut pas être bloquée à Athènes. Les jours passent, le passeur et la location d’une chambre d’hôtel ont fini par avoir raison de ses économies. Près de 1.000 euros pour la traversée entre la Turquie et la Grèce, puis 3.000 euros pour être logée pendant trois mois avec son fils dans un hôtel sordide du centre d’Athènes. «J’ai dû vendre ma maison en Syrie pour entreprendre ce voyage et maintenant je suis une SDF sans droit. C’est bien la preuve que je ne pouvais pas continuer à vivre sous les bombes dans mon pays, sinon je n’aurais jamais choisi de tomber si bas», constate Raja.

J’ai dû vendre ma maison en Syrie pour entreprendre ce voyage et maintenant je suis une SDF sans droit

Raja

Intimidations des passeurs

Place Syntagma, au fur et à mesure que les semaines passent, des bénévoles rapportent des médicaments, de la nourriture, des jouets. «Nous restons ici sans avoir aucune information. Comment pouvons nous aller en Europe du Nord? A-t-on le droit à un logement ici en Grèce?» s’interroge Raja. On lui conseille de partir par «la jungle macédonienne», franchir la frontière entre la Grèce et l’ex-République yougoslave de Macédoine avec un passeur. À l’époque, le passage des frontières était compliqué et les contrôles plus stricts. Sept jours de marche, la peur, la pluie, elle hésite. «J’aimerais pouvoir faire ce trajet pour mon fils mais je me suis blessée au genou à mon arrivée en sortant du bateau sur l’île de Chios et depuis j’ai du mal à marcher. Je me sens coupable pour mon fils, pourquoi je n’y arrive pas?» confie-t-elle avant de poursuivre:

«Les êtres humains ont une valeur, nous ne sommes pas des marchandises: pourquoi l’Europe, si respectueuse des droits de l’homme, laisse faire ces voleurs?»

Le discours de l’ancienne professeure d’anglais ne plaît pas à tout le monde. Place Syntagma, les intimidations des passeurs étaient récurrentes. Si le gouvernement grec trouvait une solution pour ces Syriens, ils perdraient leurs clients! Raja était souvent sommée de se taire par ses compatriotes; avec son éloquence, elle attirait l’attention des médias, ce qui en agaçait plus d’un. On lui reprochait notamment de vouloir être dans les premiers inscrits sur la «liste de la Place Syntagma» promise par le gouvernement grec de l’époque pour permettre aux Syriens d’obtenir une étude accélérée de leur dossier d’asile et des logements.

Alors que les fêtes de fin d’année approchent et que de nouvelles élections législatives anticipées s’apprêtent à être annoncées, le gouvernement d’Antonis Samaras décide de vider la place Syntagma et de trouver des logements pour les réfugiés. Raja est placée dans une maison de retraite avec son fils, puis ensuite dans un foyer pour femmes battues. «Elles vivent des drames humains comme nous, nous nous comprenons...» me dira-t-elle.

Demande d’asile

Par quatre fois, Raja et Mohammed tentent de prendre l’avion avec des faux passeports. «Mais je ressemble trop à une Syrienne, j’ai le teint mât, les yeux sombres», explique-t-elle. Un passeur lui conseille même de laisser son fils prendre seul l’avion avec un couple d’Européens. Elle ne s’y résout pas. Finalement, elle remplit une demande d’asile en Grèce. «C’est la seule solution pour éviter ce voyage de la mort.»

Deux, trois et quatre mois s’écoulent. Mohammed s’ennuie. On lui trouve une place dans une école pour primo-arrivants dans une banlieue de la capitale grecque. En quelques jours, l’enfant parle étonnamment bien le grec. Il maîtrise déjà l’anglais. Sa mère avoue que «c’est à force d’avoir regardé les dessins animés en version originale dans les hôtels turcs et grecs».

Le 1er avril, Raja est convoquée par l’administration grecque. Enfin, elle a son sésame: des papiers. Sa demande d’asile a été acceptée et elle peut voyager vers le reste de l’Union européenne. À cette période, le nouveau gouvernement grec d’Alexis Tsipras adopte une politique moins répressive envers les migrants et réfugiés, les centres de rétention sont fermés et les autorités ferment plus ou moins les yeux sur les départs des réfugiés vers le reste de l’Europe. Interrogée par les médias sur la question, l’ancienne ministre de l’Immigration déclarait même: «Je ne sais pas ce que deviennent tous les migrants qui arrivent en Grèce. Ils disparaissent...»

Conteneur à Hambourg

«Hey! Nous sommes en Allemagne!» Raja et Mohammed sont arrivés à Hambourg le 5 avril. Ils communiquent toujours par Viber. «Hambourg est une ville magnifique, très différente de ce que j’ai vu jusqu’à présent», commente Raja.

 J’aimerais juste que notre vie se stabilise. Nous sommes partis de Syrie il y a deux ans maintenant

Raja

Dans leurs sacs à dos, la mère et le fils n’ont pas pris grand-chose: quelques affaires de rechange, deux brosses à dent, et deux voitures en plastique. Mohammed a par contre abandonné à Athènes sa peluche préférée. Les premières impressions sont bonnes: «Beaucoup d’Allemands sont prêts à nous aider.»

Mais, après six mois, Raja vit toujours dans un camp, dans un conteneur, comme de nombreuses familles syriennes qui ont afflué ces derniers mois à Hambourg. «D’avril à septembre, le nombre de personnes dans le camp a explosé!» estime Raja avant de poursuivre:

«Je n’ai toujours pas de permis de séjour et Mohammed ne va pas encore à l’école. Il commence à apprendre un peu l’allemand avec des bénévoles. Mais j’aimerais juste que notre vie se stabilise. Nous sommes partis de Syrie il y a deux ans maintenant...»

Cauchemars post-exode

Raja n’est pas sortie indemne de cet exode. Comme beaucoup, elle a vu les images du petit Aylan mort échouée sur une plage turque à la télévision: «Je ne pouvais pas les regarder. C’était très douloureux. Nous avions avant d’embarquer pour Chios eu vent de naufrages, mais nous avions pris le risque...»

Raja veut éviter de discuter en détails de son trajet, de ses épreuves:

«Je vois désormais une psychothérapeute car je fais des cauchemars où je vois que j’avance vers l’inconnu mais que je perds de vue mon fils et je n’arrive pas à le retrouver...»

Quand Raja parle de la Syrie, elle a encore des étincelles dans les yeux: «C’était le plus beau pays du monde et la nourriture y était tellement bonne!» Mais elle ne pense pas y retourner; désormais son avenir est en Allemagne: «Ma Syrie, celle que j’ai aimée, n’est plus celle d’aujourd’hui. Mes souvenirs sont sans doute préférables à la réalité!»

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