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L'évocation des «racines judéo-chrétiennes» empoisonne la France

Vierge de piété (1477) dans l’église abbatiale de Moissac | Renaud Camus via Flickr CC License by

Vierge de piété (1477) dans l’église abbatiale de Moissac | Renaud Camus via Flickr CC License by

Parler de la France comme d’un «pays judéo-chrétien», à l’instar de Nadine Morano, est certes justifié historiquement mais ne devrait pas servir de prétexte au rejet de l’islam.

Nadine Morano n’a pas seulement dit que la France était un pays de «race blanche», mais aussi «un pays judéo-chrétien». Cette deuxième définition est sans doute moins contestable que la première mais elle empoisonne tout autant les esprits. Longtemps rejetée, sous prétexte qu’elle est incompatible avec la «laïcité», la référence aux racines juives et chrétiennes de la France devient un enjeu idéologique et politique. Dans le discours de peur à l’égard des immigrés et de l’islam, elle est même aujourd’hui une sorte d’alibi pour justifier des comportements d’exclusion parmi les plus obscènes.

On peut avoir de la sympathie pour les chrétiens de Syrie et d’Irak, s’alarmer de la persécution qu’ils subissent dans un Moyen-Orient soumis aux intégrismes. Mais que des pays européens et, en France, que certains maires de droite subordonnent l’accueil des réfugiés à la condition qu’ils soient chrétiens relève d’une insupportable attitude dicriminatoire. En Hongrie, le Premier ministre Viktor Orban ferme sa frontière avec la Serbie parce que «la majorité des migrants ne sont pas chrétiens». En France, le dernier livre de Philippe de Villiers, qui dénonce «l’islamisation douce de l’Europe venue de notre double asthénie religieuse et sexuelle», participe de la même mentalité.

Il n’est pas besoin d’être grand clerc pour comprendre que, par de telles références, on cherche à attirer les électorats de droite, voire d’extrême droite. Ni grand historien pour déduire qu’en qualifiant de «judéo-chrétiennes» les racines de la France une Nadine Morano et ses comparses signifient que les musulmans n’ont rien à y faire.

Lobbying religieux

La polémique sur les racines chrétiennes de la France avait déjà éclaté lors de la rédaction, en l’an 2000, de la Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne. Cette Charte voulait réaffirmer l’«héritage religieux» du Vieux Continent, en particulier face à une candidature comme celle de la Turquie musulmane. Mais cette expression d’«héritage religieux» de l’Europe avait été alors vivement récusée par le président de la République de l’époque, Jacques Chirac, et par son Premier ministre, Lionel Jospin. Les deux «têtes» de la cohabitation droite-gauche s’étaient mises d’accord pour exiger que soit supprimée cette mention de la religion, jugée contradictoire avec la laïcité «à la française», et pour imposer l’expression, plus neutre, de «patrimoine spirituel et moral» de l’Europe.

La discussion avait ressurgi trois ans plus tard au moment de la rédaction du Traité constitutionnel. Soutenus par le Vatican, des pays-membres comme l’Italie, la Pologne, l’Allemagne, le Danemark avaient pris fait et cause pour l’intégration explicite d’une référence religieuse dans la Constitution européenne. Il fallait prendre en compte les «90% d’Européens qui croient en Dieu»! Des amendements demandaient même qu’un paragraphe de la Constitution polonaise, louant les valeurs de «ceux qui croient en Dieu comme source de la vérité, de la justice, de la beauté», soit repris textuellement dans le texte européen. Sans aller aussi loin, Gianfranco Fini, vice-président italien de droite, demandait que l’on stipule bien que les «racines communes» de l’Union sont «judéo-chrétiennes».

Cette querelle sémantique a alimenté le discours selon lequel l’Europe a perdu la mémoire de ses racines religieuses et continue à perdre, face à l’islam, la bataille des «valeurs»

Cette opération de lobbying religieux a échoué, de nouveau sous les coups des laïcs français, faisant valoir que le religieux relève exclusivement de la sphère privée et ne doit jamais déborder sur l’institutionnel ou le politique. La mention d’une référence à Dieu dans un texte constitutionnel européen aurait eu, selon eux, des conséquences pratiques dans chacun des États concernés. Des sujets sensibles comme la bio-éthique médicale ou le droit à l’avortement auraient pu en pâtir. Résultat: le Traité constitutionnel ne comporte aucune référence explicite à Dieu, mais cite «les héritages culturels, religieux et humanistes de l’Europe, à partir desquels se sont développées les valeurs universelles que constituent les droits inviolables et inaliénables de la personne humaine, ainsi que la liberté, la démocratie, l’égalité et l’État de droit».

«Un long manteau de cathédrales et d’églises»

Cette longue querelle sémantique a alimenté le discours alarmant selon lequel l’Europe –dont les «pères fondateurs» étaient tous des chrétiens de conviction (Robert Schuman, Konrad Adenauer, Alcide De Gaspéri, Charles de Gaulle)a perdu la mémoire de ses racines religieuses et continue chaque jour à perdre, face à la pression de l’islam, la bataille des «valeurs». Pour beaucoup d’hommes de droite, cette «non-référence» explicite aux racines chrétiennes de l’Europe aurait été la négation d’un socle de valeurs fondatrices. Elle aurait scellé une sorte de renoncement et de bifurcation identitaire. Car, pour eux, il faut être aveugle pour ne pas voir qu’en deux millénaires le christianisme bâtisseur a modelé les paysages sur le continent et singulièrement en France, a rempli notre imaginaire collectif, structuré la temporalité avec ses fêtes et jours fériés, ponctué notre vie par ses rites, même inconscients.

Cette «petite musique» a souvent été entendue dans la bouche d’un Nicolas Sarkozy, regrettant l’abandon de la référence aux racines chrétiennes de l’Europe dans ses célèbres discours de Saint-Jean-de-Latran, à Rome, et du Puy-en-Velay, célèbre sanctuaire du centre de la France, point de départ du pèlerinage de Saint-Jacques de Compostelle. Dans la dernière campagne présidentielle, il avait aussi fait cette déclaration surprenante lors d’un meeting dans l’Essonne, en avril 2012:

«Je dis, moi qui suis républicain et laïque, profondément laïque, que la France a des racines chrétiennes. Que cela plaise ou non! Parce que la France a un long manteau de cathédrales et d’églises. Parce que l’histoire de notre pays s’est construit par son unité autour des rois et de l’Église. C’est une réalité incontournable!»

Évidence historique

L’évocation récurrente des sources «judéo-chrétiennes» de l’Europe dissimule une nostalgie angoissée, et un peu malsaine, du passé. Mais personne ne peut nier qu’elle relève d’une évidence historique. Le rejet de la mention des religions dans les textes fondamentaux avait d’ailleurs été dénoncé par des politiques et intellectuels de tout bord (Jacques Delors, Michel Barnier, Raymond Barre, Paul Ricoeur, etc), reprochant à Jacques Chirac et à Lionel Jospin une conception exagérément réductrice et archaïque de la laïcité. L’historien René Rémond avait aussi, à l’époque, dénoncé une «culture du mépris» à l’égard du christianisme. «Les Français n'ont pas pardonné cette trahison et ils ont rejeté le projet de Constitution», se souvenait encore Laurent Wauquiez, avant les élections européennes de 2014, dans son livre Europe: il faut tout changer (Odile Jacob).

 Ce rappel des «racines judéo-chrétiennes» sert à cautionner des attitudes morales et politiques beaucoup plus contestables

Mais, pour justifié et historiquement légitime qu’il puisse paraître, ce rappel insistant des «racines judéo-chrétiennes» de la France et de l’Europe sert aussi à cautionner des attitudes morales et politiques –pas seulement électorales beaucoup plus contestables, comme le rejet de l’immigré et la détestation de l’islam. Surtout dans les pays européens de l’Est autoritairement coupés, pendant près d’un demi-siècle communiste, de pans entiers de leur mémoire chrétienne et qui comprennent mal, aujourd’hui encore, les modèles occidentaux de sécularisation et de laïcité. Ces modèles sont accusés d’affaiblir une Europe devenue incertaine de son héritage et de ses valeurs face à la progression de l’islam et des migrants arrivant par vagues du Sud. Citant souvent Milan Kundera, qui comparait l’Est européen à un «Occident kidnappé», Alain Finkelkraut fait partie de ceux qui déplorent que l’«antiracisme» et la philosophie des «droits de l’homme» soient devenus en France l’unique et l’ultime référence.

Résumons-nous. Pour les uns, surtout depuis l’affaire Charlie, la laïcité ne doit subir aucune transgression. Elle reste le seul, ou le plus efficace, rempart contre l’intégrisme religieux et la montée des communautarismes. Mais, pour les autres, une conception trop rigide de la laïcité et cette rupture consentie avec l’héritage chrétien de la France est le signe d’un abandon intellectuel, d’une lâcheté devenue périlleuse dans le contexte actuel de compétition entre «civilisations». Cette crainte n’est pas méprisable, mais à condition d’ajouter que l’invocation obsessionnelle des «racines chrétiennes» ne doit pas servir de prétexte à une volonté de restauration chrétienne, ou de xénophobie militante, ou de rejet d’un islam diabolisé. Elle devrait, au contraire, ramener à l’essentiel de la foi chrétienne, à savoir le souci de l’autre, de l’étranger, du plus vulnérable, puis renvoyer chacun, croyant ou non-croyant, à un supplément d’humanité, à une tradition d’intégration dont on sait qu’elle a été léguée par 2.000 ans d’histoire chrétienne et européenne.

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