Partager cet article

Les États-Unis auraient-ils pu stopper la tragédie en Syrie?

Barack Obama à la 69e Assemblée générale des Nations unies, le 24 septembre 2014, à New York | REUTERS/Brendan McDermid

Barack Obama à la 69e Assemblée générale des Nations unies, le 24 septembre 2014, à New York | REUTERS/Brendan McDermid

Est-il possible que ceux qui en avaient appelé à une intervention rapide des États-Unis en Syrie il y a plusieurs années aient eu raison?

À l’inverse des néoconservateurs, qui n’admettent jamais leurs erreurs (ce ne sont pourtant pas les occasions qui manquent), je passe une bonne partie de mon temps à revenir sur mes analyses des grands événements du monde, en me demandant si elles étaient justes ou non (vous trouverez quelques exemples de cette forme «d’autocritique» ici, et encore là). J’assume et je maintiens la grande majorité de ce que j’ai pu écrire dans mes travaux universitaires et dans mes commentaires pour Foreign Policy, mais je pense qu’il est utile (et même nécessaire) de se demander parfois si l’on a pu avoir tort et, si oui, pourquoi.

En l’espèce: à propos de la situation sans cesse plus dramatique en Syrie. Dès les premières manifestations, j’ai pensé que ce conflit n’était pas d’un intérêt stratégique capital pour les États-Unis et qu’une intervention américaine trop importante risquait de faire plus de mal que de bien. Nous savons depuis quelle insupportable tragédie s’est jouée là-bas, mais j’ai quand même conclu que ma première analyse était correcte. Et pourtant je ne cesse de me demander si je n’ai pas eu tort.

Déclaration prématurée

Une chose est sûre, c’est que le gouvernement Obama n’a pas du tout su gérer la situation syrienne comme il le fallait.

Obama a commis une erreur en 2011 en déclarant prématurément qu’Assad devait «partir», ce qui a eu pour effet de coincer les États-Unis dans une position maximaliste et d’empêcher des solutions diplomatiques possibles, qui auraient pu sauver des milliers de vies. Ensuite, avec ses remarques improvisées en 2012 sur les armes chimiques et la «ligne rouge», le président n’a en rien arrangé la situation et a même tendu à ses opposants le bâton pour se faire battre. Sagement, il est toutefois revenu sur sa position et (avec l’aide des Russes) et a fini par obtenir un accord pour se débarrasser de l’arsenal chimique d’Assad. En elle-même, ce fut une victoire diplomatique importante mais l’on ne peut pas dire que l’épisode suscita la confiance. Le gouvernement finit par accepter un programme d’entraînement des forces anti-Assad, mais cela fut fait sans grande compétence et sans enthousiasme.

Et voyons ce qui s’est passé depuis. Aujourd’hui, le conflit a tué plus de 200.000 personnes (c’est presque cent fois le nombre de victimes des attentats du 11-Septembre) et un grand nombre de villes et villages ont été gravement endommagés, si ce n’est complètement détruits. Il y aurait quelque 11 millions de personnes déplacées à cause du conflit, que ce soit à l’intérieur ou à l’extérieur du pays, soit la moitié de la population syrienne. Une énorme vague de réfugiés et de migrants est arrivée en Europe, posant un nouveau défi à la cohésion politique européenne et faisant ressurgir le spectre de la montée xénophobe d’extrême droite. Les carnages en Syrie ont aussi contribué à alimenter l’émergence et la consolidation du soi-disant «État islamique», accentué le clivage entre chiites et sunnites à l’intérieur de l’islam et imposé des contraintes supplémentaires aux voisins de la Syrie.

Je continue à penser qu’une intervention en Syrie n’était pas dans l’intérêt des États-Unis et était plus susceptible d’aggraver les choses que de les améliorer

En dépit de tout cela, est-il possible que ceux qui en avaient appelé à une intervention rapide des États-Unis il y a plusieurs années aient eu raison? Si les États-Unis, l’Otan, les pays de la Ligue arabe ou une coalition des trois avaient établi une zone d’exclusion aérienne et s’étaient tenus prêts à intervenir, le régime d’Assad serait-il tombé rapidement, évitant à la Syrie et au monde ce sombre désastre dont on ignore encore l’issue? Ou encore, cela aurait-il donné aux puissances étrangères un meilleur contrôle de la situation, en appuyant les premiers efforts diplomatiques, qui aurait rendu plus probable une sorte de solution politique négociée?

Peut-être.

Il est impossible de retourner dans le passé pour savoir où nous aurait conduits une politique différente, mais on ne peut réfuter a priori la possibilité qu’une réponse internationale rapide, forte et engagée aurait permis à la Syrie de connaître un autre sort que celui qu’elle vit aujourd’hui. Si tout s’était bien passé, la Syrie pacifiée pourrait aujourd’hui être perçue comme une belle réussite, un peu comme les défenseurs d’une intervention humanitaire dans les Balkans perçoivent aujourd’hui l’intervention de l’Otan dans les années 1990.

Pente glissante

Mais quelle était la probabilité de voir réellement se dérouler ce scénario optimiste? Pour y avoir beaucoup réfléchi et pour en avoir parlé avec plusieurs amis bien avisés qui étaient d’un avis différent du mien, je continue à penser qu’une intervention en Syrie n’était pas dans l’intérêt des États-Unis et était plus susceptible d’aggraver les choses que de les améliorer. Je ne tire aucun plaisir de ces conclusions; il serait plus rassurant de penser que même les problèmes qui semblent les plus insolubles peuvent avoir une solution. Mais, dans ce cas, je fonde ce verdict malheureux sur les arguments suivants.

Les limites de la force aérienne. Les défenseurs de «zones d’exclusion aériennes» exagèrent souvent leur impact et, par là même, la capacité de la force aérienne à déterminer les résultats politiques. L’US Air Force et la flotte aérienne de la Navy peuvent faire bien des choses impressionnantes, mais la force aérienne reste un instrument brut et ce n’est pas le meilleur pour contrôler ce qui se passe au sol. Rappelez-vous que les États-Unis avaient mis en place des «zones d’exclusion aériennes» au-dessus de l’Irak durant toutes les années 1990 et cela n’a pas empêché Saddam Hussein de rester solidement installé au pouvoir jusqu’à l’invasion américaine de 2003. De la même manière, les avions américains ont opéré des milliers de sorties en Irak et en Afghanistan durant les dix dernières années (sans compter les frappes de drones) et cela n’a pas permis à Washington d’imposer sa loi à ceux qui étaient au sol, ni à façonner leurs avenirs politiques d’une manière un tant soit peu prévisible.

Certes, une zone d’exclusion aérienne aurait limité certains des pires excès du régime d’Assad (comme son utilisation de bombes barils) et aurait sans doute permis de sauver des vies. Mais clouer l’aviation syrienne au sol n’aurait pas pour autant empêché Assad et compagnie d’utiliser d’autres moyens plus destructeurs. Et cela n’aurait pas rapidement chassé Assad du pouvoir. Comme plusieurs commentateurs sceptiques l’avaient fait remarquer à l’époque, une zone d’exclusion aérienne était un premier pas sur une pente potentiellement glissante: si la force aérienne n’était pas parvenue à chasser Assad, il y aurait sans doute eu des demandes pour intensifier les attaques, ce qui aurait entraîné les États-Unis et d’autres vers une implication plus coûteuse et lourde de conséquences.

Compte tenu de tout cela, les demandes américaines de voir Assad partir n’ont, bien entendu, pas été entendues et les interventions extérieures (force aérienne, zones d’exclusion aérienne, armes livrées aux rebelles, etc.) n’ont que peu modifié les calculs d’Assad. La seule possibilité de finir la guerre rapidement aurait été d’inclure Assad dans une position défendable, mais les États-Unis avaient exclu cette possibilité (certes peu engageante) dès le départ. Ajoutez à cela le fait que beaucoup ont pensé très tôt que le gouvernement syrien était aux abois et vous comprendrez pourquoi certains ont cru qu’une petite secousse venue de l’extérieur pourrait permettre de le renverser, sans recourir à des négociations politiques sérieuses et soutenues.

Antiaméricanisme

Si la force aérienne n’était pas parvenue à chasser Assad, il y aurait sans doute eu des demandes pour intensifier les attaques

Le «tout pour le tout» d’Assad. Dès le tout début, l’un des problèmes-clés de la situation en Syrie a été l’absence de sortie de secours attrayante pour le régime d’Assad. À la tête de la minorité alaouite qui dominait le pays depuis 1970, Assad et ses partisans voyaient l’abandon du pouvoir comme une menace de mort (inutile de dire que l’assassinat brutal de Mouammar Kadhafi par les rebelles libyen a peu fait pour rassurer le président syrien). D’autant qu’Assad et son entourage proche n’étaient pas les seuls en danger: la perte du pouvoir risquait d’ouvrir la porte à de violentes vengeances contre toute la minorité alaouite. Par conséquent, le régime d’Assad n’avait d’autre choix que de tout tenter «pour se refaire»: se battre quelles qu’en soient les conséquences, utiliser tous les moyens possibles pour s’assurer d’être encore là à la fin, ou au moins d’être en position de négocier un moyen de survivre.

Et les djihadistes? L’intervention contre Assad a soulevé une autre objection: elle risquait d’ouvrir grand la porte à al-Qaida ou à d’autres extrémistes violents. Cette inquiétude compliquait aussi les propositions d’armer les forces anti-Assad comme l’armée syrienne libre. Comment Washington pouvait-il être sûr que les armes n’atterriraient pas dans de mauvaises mains? Pour empirer encore les choses, les forces anti-Assad les plus efficaces étaient justement les groupes que les États-Unis redoutaient le plus. C’est la véritable leçon de Benghazi: en intervenant précipitamment, les États-Unis risquaient de reproduire le désastre libyen, nous rappelant à nouveau qu’un gouvernement atroce est peut-être encore préférable à pas de gouvernement du tout.

Pourquoi l’armée américaine ne peut-elle apprendre aux autres à se battre? En théorie, une intervention rapide des États-Unis aurait été accompagnée d’un effort soutenu pour bâtir une force syrienne pro-occidentale ou au moins modérée, afin de créer un embryon de régime moins nocif. Et en théorie, j’ai une chance de remporter une médaille d’or aux Jeux olympiques de 2016. Le problème est double: il était impossible de trouver de nombreux Syriens correspondant au profil recherché et le Pentagone ne semble plus très doué pour former des forces étrangères.

Il semble que quelque chose se soit très mal passé avec les formations militaires américaines, ces quinze dernières années. Le Pentagone a investi des dizaines de milliards de dollars dans la formation des militaires afghans, irakiens, et, plus récemment, de quelques Syriens amis, mais nous ne semblons rien obtenir d’autre que des armées étrangères qui perdent des batailles, enregistrent de nombreuses désertions et restent dépendants de la logistique et des commandements américains. Les groupes contre lesquels nos divers alliés se battent (comme les talibans, le Hezbollah ou le front al-Nosra) ne reçoivent aucune aide des États-Unis et cela ne les empêche pas de l’emporter régulièrement sur les bénéficiaires des largesses américaines. Comment expliquer cela? Quoi qu’il en soit, nos tentatives récentes de former des armées étrangères sûres et compétentes devraient nous avoir appris à ne pas croire qu’une intervention plus rapide et vigoureuse des États-Unis aurait donné un bon résultat.

Même si les États-Unis et leurs alliés étaient allés en Syrie avec les intentions les plus nobles du monde, ils auraient été accueillis avec beaucoup de suspicion, pour ne pas dire d’hostilité

Admettons-le: les États-Unis sont mal vus. L’inefficacité des entraînements militaires et autres formes de conseils dispensés par l’armée américaine est sans doute due en partie à l’opinion négative des États-Unis qu’ont la plupart des gens au Moyen-Orient. L’Amérique peut-être admirée pour sa démocratie, ses avancées scientifiques et technologiques, voire pour la sympathie de ses habitants, mais la politique des États-Unis au Moyen-Orient est très largement réprouvée. Si les États-Unis ont été considérés positivement dans la région (notamment parce qu’ils n’étaient pas perçus comme une puissance impériale fourbe, à l’instar de l’Angleterre ou de la France), c’était il y a soixante-dix ans. Je ne me plongerai pas dans l’analyse des diverses raisons de cet antiaméricanisme (certaines sont justifiées, d’autres sont fausses), mais il serait absurde de le nier aujourd’hui. Une intervention américaine exagérée pourrait facilement avoir des retombées négatives en appuyant tous les discours sur l’ingérence de «l’Occident», encourageant la population à penser qu’Oussama ben Laden avait raison. Pour faire court, même si les États-Unis et leurs alliés étaient allés en Syrie avec les intentions les plus nobles du monde, ils auraient été accueillis avec beaucoup de suspicion, pour ne pas dire d’hostilité. S’il y avait eu des erreurs et que des civils avaient été tués (ce qui arrive inévitablement, car c’est malheureusement la nature de la guerre), Washington en aurait été tenu pour responsable et de nouvelles théories du complot n’auraient pas manqué d’apparaître.

Moindre mal

Quels intérêts sont vraiment en jeu? Il y a un enjeu humanitaire clair pour stopper la guerre en Syrie, mais aucune puissance, qu’elle soit grande ou petite, n’est prête à courir de gros risques ou à engager des dépenses élevées pour des raisons strictement humanitaires. Pour la plupart des dirigeants, le simple fait de convaincre la population de la nécessité de ce type de sacrifices requiert également tout un ensemble de justifications stratégiques. Comme cela a été dit plus haut, pour les États-Unis, les questions stratégiques étaient compliquées et ne pointaient pas directement (ni même indirectement) vers une implication accrue. Après tout, avant 2010, les gouvernements américains, qu’ils soient républicains ou démocrates, se souciaient peu de voir la Syrie aux mains d’une minorité corrompue. Au besoin, les États-Unis pouvaient même faire du commerce avec Assad (père ou fils). Dans ce sens, les intérêts stratégiques américains en Syrie sont limités (d’autant plus maintenant qu’Assad n’a plus son arsenal d’armes chimiques).

En revanche, les intérêts d’autres pays, notamment les pays européens, sont beaucoup plus profondément engagés. Le problème, cependant, est que peu d’autres pays ont la capacité d’avoir un impact décisif sur la guerre. Les Russes eux-mêmes semblent n’avoir pour seul objectif que de maintenir Assad aussi longtemps que possible et lui offrir un plan de sortie au cas où il lui en faudrait un in extremis. Peut-être la crise des réfugiés convaincra-t-elle l’Europe qu’elle ne peut plus rester ainsi désarmée dans ce jardin d’Éden post-moderne, qu’il lui faut se doter d’une vraie force militaire, mais c’est une tâche qui prendrait des années, et je ne suis même pas certain que cela arrive un jour.

Aussi, après avoir retourné encore et encore ces questions dans mon esprit, quelle conclusion s’impose à moi? Les États-Unis auraient-ils dû intervenir rapidement pour mettre un terme à la guerre en Syrie ou non? J’en suis arrivé à la conclusion (avec une répugnance certaine) que mes instincts non-interventionnistes avaient eu raison, pour cette fois-ci. Compte tenu de tout ce à quoi nous avons assisté, j’aimerais pouvoir imaginer une stratégie intelligente qui pourrait permettre aux États-Unis et à leurs alliés de régler le problème, mais je sèche complètement. Et je ne suis pas le seul: personne n’a encore trouvé de solution miracle.

Si la fin des combats et de l’exode des réfugiés nécessite de garder un rôle visible pour Assad, qu’il en soit ainsi

Il semble que l’option la moins mauvaise à partir de maintenant serait de redoubler d’efforts pour mettre fin aux combats. Les États-Unis devraient arrêter de réclamer le départ d’Assad et écouter attentivement ce qu’ont à dire les autres pays dont les intérêts sont engagés, notamment la Russie. La bonne nouvelle, c’est que le gouvernement d’Obama a commencé à faire quelques avancées dans ce sens, mais nous ne savons pas encore s’ils seront payants ou non. Si la fin des combats et de l’exode des réfugiés nécessite de garder un rôle visible pour Assad, qu’il en soit ainsi. Cela ne me ferait pas plaisir, mais ce ne serait pas pire que cette guerre qui semble ne jamais finir. Je ne sais pas s’il sera possible de reconstituer un État syrien unifié. Sinon, un plan de partition organisé et supervisé internationalement devra être négocié et mis en place.

On entend souvent dire que la politique est l’art du possible. C’est particulièrement vrai en matière de politique étrangère, notamment lorsqu’il s’agit de gérer le chaos de la guerre civile. Il est des problèmes pour lesquels il n’existe pas de bonne solution. Il faut alors choisir le moindre mal. En 2011, je pensais que la tâche la plus importante en Syrie était de s’occuper des réfugiés et de trouver une manière de mettre fin aux tueries. Je pense que j’avais raison à l’époque et je pense que c’est encore la voie à suivre. Mais est-ce que j’en suis sûr à 100%? Non, et vous ne devriez pas l’être non plus.

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte