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Le jour où mon père est devenu «le général de Gaulle en France»

Lazare Rachline.

Lazare Rachline.

Dans son ouvrage «L.R. Les silences d'un résistant», notre chroniqueur François Rachline raconte comment son père fut missionné par le chef de la France libre pour restructurer la Résistance. Bonnes feuilles.

Notre chroniqueur François Rachline vient de publier aux éditions Albin Michel L.R. Les silences d'un résistant, passionnante biographie, nourrie de ses souvenirs et des archives familiales et publiques, de son père Lazare Rachline (1905-1968). Fondateur de la Ligue contre l'antisémitisme (future Licra), il entre dans la Résistance après son évasion d'un camp de prisonniers en Allemagne en 1941. En mars 1944, le général de Gaulle lui confie la «mission Clé», qui consiste à réorganiser la Résistance intérieure et à ébaucher un gouvernement civil. Nous publions ci-dessous l'extrait du livre qui raconte l'entrevue. J.-M.P.

Lucien n’entendit plus parler de la mission «Clé» pendant une quinzaine de jours. Jusqu’à ce que d’Astier[1] lui pose une question à laquelle il ne s’attendait pas le moins du monde:

–Voudriez-vous voir le général de Gaulle?
–Bien sûr.
–Il vous convoque pour demain seize heures.

Dans l’agenda de Lucien, le rendez-vous est effectivement noté au jeudi 23 mars. Est-ce l’émotion? Il écrit «De Gaule» avec un seul «l».

Ce même jour, 22 mars 1944, après avoir été reconnu par ses geôliers allemands à cause d’une mèche de cheveux blancs qu’il ne pouvait plus teindre, Pierre Brossolette réussit malgré ses liens à se jeter par la fenêtre. Il mourut de ses blessures quelques heures plus tard, sans avoir livré le moindre secret. Son compagnon d’infortune, Émile Bollaert, sera déporté à Buchenwald, Dora et enfin Bergen-Belsen, d’où il reviendra.

Mendès France, qu’il connaissait depuis plus d’une décennie pour le côtoyer à la loge maçonnique Paris, avertit Lucien de la froideur du Général. «Vous allez voir», lui dit-il. De même, Pierre-Bloch[2] lui confia: «Moi, devant lui, je ne peux plus dire un mot.»

De Gaulle, cette «cathédrale gothique»

Les premières rencontres avec de Gaulle sont, dans la quasi-totalité des cas, dépourvues de la moindre chaleur. Plusieurs résistants ont fait part de leurs impressions. Ils se trouvent en présence d’une «cathédrale gothique», suivant l’expression de François Jacob, futur prix Nobel de médecine, qui le voit en 1940. Dans son livre La Statue intérieure, il écrit:

«Et ce fut bien un personnage gothique que je découvris quand, flanqué d’un aide de camp, marchant à grandes enjambées, le Général arriva devant les troupes assemblées. Les clairons. Les drapeaux. Les hommes au garde-à-vous. C’était la France qui se dressait dans ce coin d’Angleterre. On en avait la chair de poule.»

Emmanuel d’Astier, lui, avant de décrire le personnage apparemment dépourvu d’affect, note laconiquement, après son premier entretien, en 1942 à Londres, qu’il «est encore plus grand qu’on ne le pense». Quant à Passy[3], il relate un accueil désagréable:

«Je ne vis chez le Général que son regard gris… Un peu de superbe et de mépris mais ce pouvait tout aussi bien être une forme de timidité comme je le découvris par la suite, phénomène commun à nombre de gens du Nord.»

La quasi-totalité des témoignages convergent: de Gaulle est un homme distant, froid. N’a-t-il pas déclaré aux jeunes gens réunis le 6 juillet 1940, à l’Olympia de Londres, et qui se préparent à combattre: «Je ne vous féliciterai pas d’être venus, vous avez fait votre devoir»? Daniel Cordier, le futur secrétaire particulier de Jean Moulin, qui se trouvait dans la salle, en fut choqué, scandalisé même.

Quant à Romain Gary, Français libre de la première heure, qui se définissait comme un «gaulliste inconditionnel», qui écrivit plusieurs textes en hommage au Général –regroupés et commentés par le philosophe Paul Audi–, il vit de Gaulle un après-midi d’août 1940 après son propre passage en conseil de guerre. Il comparaissait pour tentative avortée d’assassinat contre le chef d’escadrille de sa force aérienne, lequel interdisait à ses pilotes de se battre aux côtés de ceux de la Royal Air Force pendant la bataille d’Angleterre. Convoqué devant de Gaulle, qui lui passa un savon, il marmonna, dit-il, un «je suis venu ici pour me battre». «La voix perçante s’est alors littéralement abattue sur moi, poursuit-il: “Très bien, allez-y. Et n’oubliez surtout pas de vous faire tuer.”» Gary claque les talons, répond un «oui, mon Général» et s’apprête à s’éclipser quand il entend: «Mais vous vous en tirerez. Il n’y a que les meilleurs qui se font tuer.»

Ces diverses expériences tranchent avec l’accueil que le Général réserve à Lucien. Celui-ci traverse la grande pièce où se tient Gaston Palewski, qui, après avoir été le directeur de cabinet du chef de la France libre, reste celui du président du CFLN et bientôt celui du président du Gouvernement provisoire de la République, à partir du 3 juin 1944. Le voici dans le bureau du Général.

Il s’attend à un homme glacial. C’est tout le contraire. Il est accueilli avec aménité. De Gaulle lui tend la main et lui propose une cigarette. Afin de juger son interlocuteur, dont d’Astier lui a évidemment parlé en bien, le Général demande à Lucien de lui raconter son parcours. Celui-ci relate donc son engagement, sa lutte de soldat, sa capture avec ses camarades à Bruyères, son évasion d’Allemagne, son entrée dans les services du SOE via Vic Gerson[4] en dépit de son désir de rejoindre les Français libres, son travail avec les Britanniques, son périple par Figueras, son arrivée à Londres, la section NM, sa volonté de servir. Il ne néglige pas certains détails, comme les deux cigarettes –deux gaules– en signe de reconnaissance au Stalag IV B. Le Général rit de bon cœur en écoutant ce passage. L’ambiance est détendue. Cordiale. Grave aussi.


 

Depuis le 7 septembre 1943, le président du Comité français de la libération nationale a déclaré que celui-ci prendra en main le moment venu l’administration du pays, étant la seule autorité qualifiée, sans exiger toutefois qu’on le considère comme le gouvernement de la France. Il avait d’ailleurs adressé une note dans ce sens aux autorités britanniques et américaines. Le 12 mai 1944, soit trois semaines avant le débarquement de Normandie, l’Assemblée d’Alger apprendra qu’il n’a pas été répondu à ce message et que rien n’est prévu avec les Alliés pour l’administration des territoires bientôt libérés.

La situation est donc loin de se présenter simplement. Quelques jours avant de recevoir Lucien, le 18 mars 1944, de Gaulle a réaffirmé haut et fort devant l’Assemblée consultative que le CFLN installera des personnalités pour occuper certaines fonctions à la Libération, et que les citoyens devront s’y plier. Cette position mettra longtemps avant de convaincre les Anglais, et surtout les Américains, qui prévoyaient d’assurer l’intendance dans le cadre d’un plan dénommé AMGOT (Allied Military Government of Occupied Territories – Gouvernement militaire allié des territoires occupés). Dans ce contexte la mission «Clé» consiste, sous la houlette du Général, à réorganiser entièrement la Résistance.

«Quand vous serez en France, les communistes seront au gouvernement»

De Gaulle prend la parole pour missionner Lucien.

–Vous savez qu’en France, ça va très mal. Parodi[5] est désigné comme Délégué national. Il refuse; or nous tenons à ce que ce soit lui. On a préparé une mission qui ne peut partir, c’est vous qui allez partir. Vous prendrez comme adjoint le colonel Rémy[6] ou le colonel Billotte[7].

Puis viennent les commentaires.

–Vous mettrez en place toute la délégation générale et la délégation militaire. Si c’est Billotte, vous le laisserez et vous le nommerez général.

Dédicace des Mémoires de guerre du général de Gaulle à l'intention de Lazare Rachline: «A Lucien Rachet en souvenir de notre combat, son compagnon, son ami. C. de Gaulle. 25-11-54». Document disponible sur le site qui accompagne le livre, reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur.

Lucien enregistre. Ce ne sera ni l’un ni l’autre. Rémy déclina la proposition. Quant à Billotte, les Anglais refusèrent de le laisser partir. Il en savait déjà beaucoup sur le projet de débarquement. Lui permettre de quitter l’Angleterre revenait à prendre un trop grand risque: arrêté, torturé, il pourrait peut-être lâcher le morceau. D’ailleurs, il reçut une autre mission. Finalement, le nom du colonel Ély s’imposa.

Le Général poursuit:

–Pour les secrétaires généraux des ministères, vous ferez ce que vous voudrez, sauf dans deux cas: je ne veux pas voir Willard[8] à la Justice, ni Monick[9] aux Finances. Pour la Justice, ce doit être le bâtonnier Charpentier[10].

Pour le reste, le Général ne fournit pas de noms, mais il était entendu qu’il fallait son agrément pour les secrétaires généraux qui devraient exercer les fonctions ministérielles en territoire libéré, à titre intérimaire (au terme d’une négociation secrète entre le CFLN et le CNR), et les commissaires de la République. Il continue:

–Que pensez-vous des communistes?

–Ce sont d’excellents Français actuellement qui se battent contre les Allemands. Ma mission serait facilitée si, une fois en France, ils étaient au gouvernement.

–Eh bien, quand vous serez en France, ils seront au gouvernement.

Commentaire de Lucien dans son témoignage:

«Si le Général ne voulait pas de Marcel Willard, ce n’était pas par anticommunisme, mais un chef de gouvernement dans ses dosages peut ne pas vouloir un communiste à la Justice et le préférer ailleurs.»

«Vous allez être président du Conseil en France et constituer un gouvernement»

De Gaulle encore:

–Quand vous serez en France, vous trouverez des hommes qui attendent la Libération avec impatience. Ils ont une tendance bien naturelle à commettre de graves erreurs. Nous devons les protéger. Ils voudraient commencer l’insurrection au jour du débarquement. Mais les Alliés ont leurs plans. S’ils doivent rester deux mois en tel endroit, ils ne bougeront pas, même si les Français sont en danger à dix kilomètres de là. Dites bien qu’il ne doit pas y avoir d’insurrection nationale sans mon ordre. Eisenhower[11] peut y inviter pour faciliter ses opérations; qu’ils attendent mon ordre. Je compte sur vous pour bien le leur faire comprendre. Le gouvernement est comptable de la vie des Français. Quand vous ne pourrez communiquer avec moi, vous direz: ce sont les ordres du Comité d’Action. Désormais, vous n’êtes plus l’homme du ministre de l’Intérieur, mais le représentant du gouvernement.

Et de conclure:

–En somme, vous allez être président du Conseil en France et constituer un gouvernement, c’est-à-dire une mission plus grande et plus large –vous verrez les gens au coin des rues et non à l’Élysée. Vous êtes le général de Gaulle en France.

À ce moment, Lucien, sans doute impressionné, livre un sentiment personnel:

Je tiens à vous dire que je suis juif
et socialiste.

– Que voulez-vous

que ça me fasse?
Vous êtes français, ça me suffit

Dialogue entre Lazare Rachline
et le général de Gaulle

–Dans tous mes rêves, je voulais continuer à combattre dans vos troupes, mais jamais je n’avais osé rêver être ainsi devant vous. C’est une grande émotion pour moi, mais je ne voudrais pas vous tromper étant donné qu’il s’agit d’une mission importante.

–La plus importante que j’aie donnée.

–Je serai d’une extrême discrétion. Ne croyez pas que je cherche à ne pas partir, la plus petite mission m’eût comblé. Mais cette mission est si importante que je tiens à vous dire que je suis juif et socialiste.

–Que voulez-vous que ça me fasse? Vous êtes français, ça me suffit.

–J’aurais été gêné si je ne vous l’avais pas dit.

«Revenez»

Le texte de la «mission Clé». Document disponible sur le site qui accompagne le livre, reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur.

Le Général alors donne une consigne:

–Vous remettrez la croix de la Libération à Bingen[12], vous lui direz qu’il a été nommé commandant et vous le ferez rentrer.

Puis, le Général se lève, raccompagne Lucien à la porte et lui dit:

–Rachet, vous êtes marié?

–Oui, mon Général, et j’ai trois enfants.

–Où?

–En France.

–Vous les verrez?

–Pour la sécurité, non.

Mon père ignore que sa femme et ses trois fils viennent de quitter Aubazine pour s’installer à Laqueuille, petit village d’Auvergne dans le massif du Mont-Dore, où vivent 500 âmes.

En témoigne une autre carte d’identité de ma mère, établie le 6 juillet 1943 à Lyon, et qui, contrairement à la première, ne comporte plus la mention «JUIF». Les renseignements restent les mêmes, à un détail près: plus de nez «fort», mais cette fois «rectiligne». Les temps changeaient.

De Gaulle alors serre chaleureusement la main de son visiteur et l’entretien se termine par une injonction, mélange d’ordre impératif et de vœu cordial:

–Revenez.

Quand, six ans plus tard, mon père relate son entretien à Mlle Gouineau, du Comité d’histoire, elle note: «S’il avait été à ce moment à un sixième étage et que de Gaulle lui eût dit: ouvrez la fenêtre et sautez, il n’aurait pas hésité une minute.»

1 — Emmanuel d'Astier de La Vigerie, alors commissaire à l'Intérieur du Comité Français de la Libération nationale. Retourner à l'article
2 — Jean Pierre-Bloch, député SFIO de l'Aisne, cadre de la Lica au moment de la Seconde Guerre mondiale puis son président. Retourner à l'article

3 — André Dewavrin, dit le colonel Passy, chef des services secrets de la France libre pendant la Seconde Guerre mondiale. Retourner à l'article

4 — Agent du Special Operations Executive, service secret britannique ayant pour but de venir en aide à la résistance intérieure dans les pays occupés. Retourner à l'article

5 — Alexandre Parodi, haut fonctionnaire et conseiller d'Etat devenu en février 1944 délégué général du Comité français de Libération nationale en zone occupée. Retourner à l'article

6 — Gilbert Renault, dit le colonel Rémy, responsable de la création d'un service de renseignements sur le sol français pendant la guerre. Retourner à l'article

7 — Pierre Billotte, chef d'Etat-major du général De Gaulle. Retourner à l'article

8 — Marcel Willard, avocat et membre du PCF. Retourner à l'article

9 — Emmanuel Monick, futur gouverneur de la Banque de France. Retourner à l'article

10 — Jacques Charpentier, bâtonnier de l'ordre des avocats de Paris avant la guerre. Retourner à l'article

11 — Alors à la tête du quartier général des forces alliées en Europe. Retourner à l'article

12 — Délégué de la France libre auprès de la Résistance intérieure en Zone Sud. Il refusera de suivre Lazare Rachline à Londres. Capturé par la Gestapo le 12 mai 1944, il se suicide en absorbant une capsule de cyanure. Retourner à l'article
 

Extrait de L.R. Les silences d'un résistant, de François Rachline, reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur et d'Albin Michel. Les titres, intertitres, exergues et notes de bas de page sont de la rédaction de Slate.fr. L'auteur a mis en ligne sur un site dédié des documents originaux relatifs aux évènements du livre.

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