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Les écoquartiers sont loin d’être tous des modèles d’urbanisation

Ville verte | Vecree.com via Flickr CC License by

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Le futur de ces nouveaux quartiers denses, écologiques et mixtes n’est pas aussi rose que leurs promoteurs ne voudraient nous le faire croire. La preuve avec l’exemple des Temps durables, à Limeil-Brévannes.

La France connaît actuellement, à travers la réalisation des écoquartiers, un véritable engouement pour l’urbanisation, phénomène particulièrement surprenant, étant donné le contexte «anti-béton» des décennies précédentes. Alors que les associations diverses et variées, se réclamant souvent de la mouvance écologiste, proliféraient dans de nombreuses communes pour dénoncer toutes nouvelles constructions d’envergure, obligeant les élus locaux «bétonneurs» à abandonner leurs différents projets plus ou moins importants, la situation a brusquement changé du tout au tout. Désormais, une partie des personnes qui dénonçaient auparavant l’urbanisation se mobilisent pour la création d’écoquartiers, voire en proposent même[1]. En conséquence, de nombreux maires bâtisseurs se sont saisis de l’occasion pour ressortir de leurs cartons tous les projets qu’ils n’avaient pu, jusqu’ici, engager.

En effet, les écoquartiers sont considérés comme une sorte de panacée permettant de remédier à tous les maux de l’urbanisation ratée des décennies précédentes (grands ensembles, villes nouvelles et étalement pavillonnaire) à travers l’application du triptyque densité-écologie-mixité. Leur réalisation repose sur une densité à l’hectare beaucoup plus importante que les grands ensembles, pour se rapprocher de la ville traditionnelle. Ils répondent aux nouvelles normes écologiques, en particulier dans le domaine des économies d’énergie. Enfin, ils respectent l’impératif de la mixité sociale, ce qui signifie qu’ils mélangent habitat de type HLM et en accession à la propriété. La combinaison de ces trois éléments devrait conduire à la réalisation d’une urbanisation harmonieuse et réconcilier les français avec la ville. Cependant, ce meilleur des mondes ne cache-t-il pas une réalité beaucoup moins reluisante? L’étude d’un exemple pertinent va permettre de démontrer que le futur de ces nouveaux quartiers n’apparaît pas forcément aussi rose que leurs promoteurs ne voudraient nous le faire croire!

Limeil-Brévannes, commune de banlieue parisienne de taille moyenne (21.000 habitants en 2012), qui se situe dans le département du Val-de-Marne, s’enorgueillit d’avoir construit l’un des premiers écoquartiers de France au nom évocateur de «Temps durables». Il regroupe 1.000 logements, correspondant à environ 2.500 habitants supplémentaires, soit plus de 10% de la population actuelle de la commune. Pendant la durée des travaux, la municipalité en place à l’époque a fait une large publicité à ce quartier modèle, selon elle, de reconversion d’un terrain pollué.

Or, depuis sa livraison, «Les Temps durables» accumule les articles dans la presse locale concernant des problèmes, augurant mal de sa durabilité sur le plan social. En effet, après les nombreux vices de construction, l’installation d’un campement de Roms à proximité, le projet de construction de l’école à côté d’une usine de biomasse, le pompon a été atteint avec la fermeture du supermarché Intermarché par manque de rentabilité seulement un an et demi après son ouverture, chose particulièrement rare pour être mentionnée!

Béton

Pourtant, cette situation n’a rien de surprenant pour le géographe critique, qui effectue une balade sur place accompagné d’une carte topographique IGN. Le premier élément, qui saute aux yeux en arrivant dans ce nouvel écoquartier par le nord en sortant de la voie express, est l’aspect «mur de béton», le long de la route y menant. Plusieurs immeubles de hauteur identique sont accolés. Aucun décrochement et aucune rue ne viennent briser cet alignement monotone. La massivité du quartier dénote avec l’environnement peu urbanisé pour l’instant et rappelle plus la ZAC de la Haie Griselle de la commune voisine de Boissy-Saint-Léger, à la réputation peu engageante, que le quartier écologique du futur.

Le deuxième élément, qui vient ensuite assez rapidement à l’esprit, est sa localisation particulièrement peu attractive, pour un quartier soi-disant «écologique». «Les Temps durables» se situe en bordure de la ligne TGV à grande vitesse Paris-Lyon non couverte à cet endroit, sous le passage des avions atterrissant à l’aéroport d’Orly, légèrement en retrait d’une voie express (la N406), et, pour boucler la boucle, à côté d’une ancienne décharge qui a défrayé la chronique en 2012 pour le feu permanent qui y régnait[2]... Par ailleurs, comme si le tableau n’était pas déjà suffisamment chargé, l’écoquartier se localise potentiellement en bordure du serpent de mer qu’est la déviation de la RN6!

La massivité du quartier rappelle plus la ZAC de la Haie Griselle de Boissy-Saint-Léger que le quartier écologique du futur

Troisième élément, concernant les transports, sa desserte relève d’un non-sens total. Il n’y a pas de stations de métro ou de RER à proximité. Pour rejoindre la ligne 8 du métro à Créteil, il faut franchir plusieurs infrastructures, ce qui est impossible actuellement, que ce soit à pied ou en motorisation légère. S’il existe un projet de téléphérique, sous réserve qu’il soit finalement construit[3], il n’est pas sûr qu’il vienne remédier de manière satisfaisante à l’enclavement du quartier. Le RER A, dont le terminus se trouve à Boissy-Saint-Léger, apparaît beaucoup trop éloigné (à un kilomètre). En outre, il n’existe pas à notre connaissance, en-dehors du Téléval, de projets de tramways ou de TCSP envisagés dans un délai raisonnable. En conséquence, pour l’instant, la desserte de l’écoquartier se fait par un vulgaire bus, qui a du mal à se frayer un passage vers la gare RER de Boissy-Saint-Léger, la rue étant, par moments, trop étroite… Manifestement, sa desserte n’a pas du tout été réfléchie!

ZAC

Quatrième élément, et pas des moindres, son insertion urbaine est inexistante, puisqu’il tourne le dos à la ville existante, son urbanisme apparaissant complètement coupé du reste de la ville. L’écoquartier est entouré de quartiers pavillonnaires dont les rues se terminent en impasse sans lien avec lui, donnant l'impression d'une «forteresse» au milieu de nulle part. Des grilles séparent le quartier de son environnement urbain proche. Aucune liaison n’est possible entre la ville ancienne et la «nouvelle» par la route. En effet, les voies d'accès sont limitées à trois, dont une morne le long d'une zone industrielle désuète, et apparaissent périphériques. «Les Temps durables» se présente comme le prototype du quartier où les planificateurs ont fait de la densité dans un territoire vierge, en espérant que cela créé de l’urbanité.

Dernier élément s’ajoutant à une liste déjà bien longue, le panneau de présentation du quartier vient répondre partiellement à nos interrogations. Il nous apprend que l’appellation officielle du «romantique» quartier des «Temps durables» est en fait la «ZAC de la Ballastière», nom très révélateur, évoquant les grands ensembles. En fait, l’ancienne municipalité de Limeil-Brévannes envisageait depuis longtemps l’urbanisation de ces terrains, et la politique des écoquartiers a constitué le moyen de faire passer auprès de la population un projet qui, sous son appellation de ZAC, aurait probablement cristallisé les oppositions. Le label «éco» a permis de justifier un projet non pensé, à l’inverse de ce que devrait être un écoquartier. Malheureusement, ce cas n’est pas unique en région parisienne, préfigurant plutôt la règle générale que l’exception, d’autant que les pressions exercées par l’État pour construire massivement et rapidement ne peuvent que conduire à la multiplication de l’urbanisation de terrains mal adaptés à l’accueil d’un habitat dense.

Le label «éco» a permis de justifier un projet non pensé, à l’inverse de ce que devrait être un écoquartier

La combinaison de ces différents éléments négatifs augure donc mal du futur de ce quartier. Il est à craindre que, d’ici une vingtaine d’années, «Les Temps durables» subisse les mêmes problèmes que le quartier difficile proche de La Haie Griselle, construit dans les années 1970, qui, à défaut d’un urbanisme engageant et écologique, avait tout du moins sa station de RER. En effet, le quartier risque de s’avérer répulsif pour les classes moyennes, conduisant à une concentration des populations les plus en difficultés, et consécutivement finir par devenir un espace de relégation.

Finalement, si l’ancienne municipalité de Limeil-Brévannes[4] souhaitait impérativement urbaniser ce terrain, il aurait été plus pertinent d’y faire de l’habitat pavillonnaire combiné éventuellement à du petit collectif moyen de gamme, comme dans le paisible quartier voisin. Une opération d’urbanisme de forte densité avec du logement social sans liaison avec le reste de la ville n’était pas justifiée à cet emplacement. La densité n’est efficace que dans des territoires répondant à des critères bien précis pour créer de l’urbanité: insérés dans la ville existante, bien desservis et à l’environnement urbain agréable. Dans le cas contraire, la densité se fait au risque du ghetto, ce que nos dirigeants politiques, de gauche comme de droite, ne semblent toujours pas avoir compris.

1 — Par exemple, le groupe Europe Écologie-Les Verts de la commune de Sucy-en-Brie dans le Val-de-Marne souhaite la mise en place d’un écoquartier en limite de Bonneuil-sur-Marne pour réduire la coupure urbaine entre ces deux communes.. Retourner à l'article

2 — La montagne d’ordures a depuis été enlevée. Retourner à l'article

3 — Le 8 octobre, le projet venait seulement d’apparaître noir sur blanc dans le Contrat de plan État-région 2015-2020. Retourner à l'article

4 — La création du quartier des «Temps durables» n’est d’ailleurs probablement pas pour rien dans le changement de couleur politique de la commune, la nouvelle municipalité ayant fait campagne contre le bétonnage excessif. Retourner à l'article

 

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