MondeLife

La mondialisation de la censure

Anne Applebaum, mis à jour le 30.09.2009 à 6 h 51

La peur et l'appât du gain ont eu raison de l'engagement des entreprises pour la liberté d'expression.

Exemple 1

Lorsqu'il paraîtra dans quelques mois, feuilletez le livre publié par Yale University Press, Les Dessins qui ont fait trembler le monde. Il s'agit d'une étude très documentée de la controverse qui a suivi la publication en 2005 par un journal danois de 12 caricatures représentant le prophète Mahomet. L'auteure du livre, Jytte Klausen, montre, entre autres choses, que cette polémique a été manipulée par certains imams danois, qui ont montré à leurs ouailles d'autres dessins, à caractère pornographique, en plus des caricatures, afin d'enflammer l'opinion. Klausen s'est adressée à plusieurs universitaires musulmans, qui ont confirmé sa version des faits. Cependant, vous ne trouverez pas les caricatures en question dans ce livre.

Exemple 2

Achetez l'édition américaine du GQ de septembre. Enfoui loin de la couverture, vous y trouverez un article intitulé Les terribles secrets de l'ascension de Vladimir Poutine, écrit par Scott Anderson. Basé sur une enquête approfondie, l'article explique comment les services secrets russes ont participé à l'organisation d'attentats à Moscou au cours de l'année 2000, attentats qui ont ensuite été imputés aux terroristes Tchétchène. Découpez cet article et mettez-le en lieu sûr, car vous ne le trouverez nulle part ailleurs, et surtout pas dans l'édition russe de GQ. A l'heure où j'écris ces lignes, vous ne le trouverez même pas sur le site Internet de GQ. Condé Nast, la société à qui appartient ce magazine, a demandé aux rédactions de ses publications dans le monde entier de ne pas mentionner cet article et de ne pas participer à sa diffusion.

Exemple 3

Si vous savez écrire le chinois, tapez le mot «Tian'anmen» dans Google.cn. Je ne comprends pas cette langue, mais je sais de source sûre que votre recherche ne produira pas d'information utile à propos de ces évènements dramatiques. Vous ne trouverez rien non plus sur le Tibet, Taiwan ou la démocratie. Et cela n'est pas dû au hasard. En 2006, Google a accepté d'exercer une certaine censure en Chine, en échange du droit à être accessible dans ce pays.

Les entreprises américaines sujettes à la censure internationale

Ces trois incidents sont très différents. Les éditions de Yale ont refusé de publier les caricatures car l'université dit craindre des violences sur son campus. Condé Nast refuse de faire connaître un article sur Vladimir Poutine par crainte de perdre des annonceurs russes. Google refuse de laisser les utilisateurs se renseigner sur Tian'anmen ou d'autres sujets tabous parce que cette société veut conquérir le vaste marché chinois des moteurs de recherche. De même, les trois entreprises ont exprimé des degrés divers de contrition. Condé Nast n'a aucune remords, Yale semble en avoir beaucoup et Google est ambivalent (le fondateur, Sergey Brin a d'abord expliqué que Google allait tout de même rendre davantage d'informations accessibles aux Chinois.)

Néanmoins, ces trois exemples permettent d'arriver à une conclusion. De manières différentes, le gouvernement russe, le gouvernement chinois et des terroristes islamistes anonymes peuvent contrôler les décisions prises par des entreprises américaines. Relisez cette dernière phrase. Il y a dix ans, elle était impensable. En d'autres termes, dans un monde devenu plus dangereux, et où les profits fondent comme neige au soleil, la peur et l'appât du gain font vite oublier la liberté d'expression.

Mais en cédant à la pression, ces trois entreprises n'ont fait avancer aucune cause, même pas la leur. Malgré l'obéissance de Google, le gouvernement chinois continue d'harceler cette société, cette fois en l'accusant de faciliter la dissémination de la pornographie. Et cette reculade initiale a probablement encouragé le régime à essayer d'obliger les fabricants d'ordinateurs à installer des filtres sur toutes leurs machines vendues en Chine. Dans le même sens, les atermoiements de Condé Nast ne peuvent qu'encourager les entreprises russes, qui, pour beaucoup, appartiennent à l'Etat, à exercer des pressions sur leurs partenaires occidentaux, ce qui rendra encore plus difficile la publication d'articles critiques à l'égard du gouvernement, non seulement en Russie, mais aussi partout ailleurs ! De même, si Yale, un des éditeurs américains les plus audacieux, refuse de publier les caricatures danoises, cela ne pourra que dissuader d'autres maisons d'édition de le faire. (Déclaration de conflit d'intérêt : je travaille sur une anthologie publiée par Yale University Press et j'admire depuis longtemps leur détermination à rendre publiques les archives soviétiques.)

Finalement, à chaque fois qu'une entreprise américaine cède à des pressions anti-démocratiques, la liberté d'expression s'en trouve réduite d'autant dans le monde entier. Et chaque altération de la vérité, chaque renoncement consentis à des groupes ou des gouvernements autoritaires rend ces derniers plus forts. Ce qui paraît n'être qu'une petite capitulation aujourd'hui peut avoir des conséquences graves dans l'avenir et la couardise de certains limite la liberté de tous les autres.

Il n'existe pas de lois pouvant obliger les entreprises américaines à respecter la liberté d'expression hors de nos frontières. Mais on peut les montrer du doigt pour que leurs clients sachent à qui ils ont affaire. C'est l'objectif de cet article.

Anne Applebaum

Traduit par Sylvestre Meininger

Image de une: volontaire d'Amnesty International lors d'une protestation à Sydney.REUTERS/Will Burgess

Anne Applebaum
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