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Comedy Central, du rire à la chaîne

Décoration murale lors d'une fête de la chaîne en l'honneur de «South Park» en 2006 (REUTERS/Fred Prouser).

Décoration murale lors d'une fête de la chaîne en l'honneur de «South Park» en 2006 (REUTERS/Fred Prouser).

Cela fait vingt-trois saisons que la chaîne de télé américaine fait souffler un vent de fraîcheur sur la télé. Mais quel est son secret?

À moins d’être Guennadi Padalka, le cosmonaute russe qui vient de battre le record du temps passé dans l’espace (879 jours tout de même), vous n’avez pas pu éviter la déferlante Amy Schumer. Alors qu’elle n’a jamais été sur les écrans français –le premier film dans lequel elle joue, Crazy Amy, ne sort que le 18 novembre en salles–, elle a réussi à truster cet été la presse hexagonale et une bonne partie de nos moments de procrastination. Comme avec son sketch «Girl, You Don’t Need Makeup», où elle parodie les chansons de boys bands qui adorent les filles au naturel (mais qui finissent par leur demander d’effectuer un peu de contouring à la fin parce que là, c’est quand même pas possible). 

 

Et ce n’est pas la seule humoriste américaine à avoir fait parler d’elle en France: le départ de Jon Stewart de son émission phare, «le Daily Show», a également provoqué un déferlement de papiers cet été, alors qu’elle n’a jamais été programmée chez nous. Ce que la nouvelle aspirante et le vieux lion ont en commun? Leurs shows sont diffusés par la même chaîne: Comedy Central. Depuis près d’un quart de siècle, la chaîne règne sur l’humour US (South Park a été renouvelé jusqu’à sa 23e saison) et le nôtre, grâce à sa diffusion sur tous les canaux imaginables (dont Snapchat). Une fois n’est pas coutume, Stylist vous colle devant la télé. 

Passion pipi-caca

Hiver 1996. Tout Hollywood se passe sous le manteau le projet de fin d’année de deux étudiants en cinéma de l’université du Colorado. Copiée plus de quatre cents fois, la VHS est quasi illisible: on distingue à peine le dessin animé un peu pourri où des mômes s’insultent copieusement en démontant les valeurs américaines. «Tous les producteurs voulaient nous voir, mais on nous disait à chaque fois: “vous ne pouvez pas être aussi crus à la télé”», racontait, quelques années plus tard, Trey Parker, co-créateur de South Park, à Entertainment Weekly. 

Au lancement de “South Park”, c’était une toute petite chaîne du câble avec très peu de contenus originaux

MTV, Fox, NBC… Toutes les grandes chaînes refusent le projet. Toutes, sauf une: Comedy Central. «À l’époque, c’était une toute petite chaîne du câble avec très peu de contenus originaux», se souvient le producteur de la série, Brian Graden. Fondée en 1991, Comedy Central diffuse alors des sketchs en boucle et quelques programmes ronronnants. «On n’était transmis que dans 50  millions de foyers, je me suis dit qu’au moins, avec South Park, on se ferait remarquer», rigole encore Doug Herzog, l’un des patrons de Viacom –le propriétaire de la chaîne– alors à la tête de Comedy Central. La veille de la diffusion du pilote, «Cartman a une sonde anale», Herzog ne dort pas de la nuit: «Est-ce que je peux être arrêté pour ça? Il n’y avait rien d’équivalent à la télé –HBO osait à peine diffuser une paire de seins.» Un million de téléspectateurs se marrent devant le gamin à bonnet rouge qui hurle: «Ils ne m’ont rien mis dans le cul!». South Park fait la une de la presse. Le milieu applaudit la prise de risque. Comedy Central devient la référence en matière d’irrévérence. 

Une chaîne tremplin

Aujourd’hui, la petite chaîne du câble touche 94 millions de foyers américains, soit 80% des postes télé. Ses plus belles audiences? Les Roasts, ces cérémonies où l’invité d’honneur se fait trasher par une dizaine de célébrités. Justin Bieber, par exemple, s’y est pris en mars dernier ce tacle du comédien Jeff Ross: «Selena Gomez se tapait ce mec, ce qui prouve une fois encore que les Mexicains font toujours le job que les Américains ne veulent pas faire.» Mais les Roasts sont aussi l’occasion de tester de nouveaux talents: Amy Schumer a été remarquée en attaquant Charlie Sheen en 2011, tout comme le producteur de Les Griffin, Seth MacFarlane, qui s’en est pris à David Hasselhoff en 2010. 

La chaîne a un rayonnement qui dépasse largement son audience réelle

«La chaîne laisse les humoristes s’exprimer comme ils l’entendent. Elle s’est transformée en tremplin pour bon nombre d’artistes», analyse Meredith Blake, journaliste au Los Angeles Times. Rien que le Daily Show a permis de lancer Steve Carell (The Office), Stephen Colbert («The Colbert Report»), ou encore John Oliver («Last Week Tonight»). Un succès qui donne des idées à l’étranger. En France, l’ex-Nul Dominique Farrugia lance la chaîne Comédie!, en 1997 (maintenant Comédie+). Depuis 2006, on trouve des clones de Comedy Central en Inde, en Allemagne, en Israël, en Pologne, en Espagne… 

«La chaîne a un rayonnement qui dépasse largement son audience réelle: même le “Daily Show” de Jon Stewart n’était suivi, au mieux, que par 1,5  million de spectateurs, estime Jeffrey McCall, professeur de communication à l’université DePauw. Surtout, Comedy Central s’adresse à un public jeune, qui, en grandissant, finit par se détourner de l’humour pipi-caca et assez cul de la chaîne.» 

«Quoi, tu n'as pas regardé “Swag-A-Saurus sur Snapchat?»

Mais comment conserver les 18-34 ans face aux écrans multiples? «Petit, je me jetais sur n’importe quelle émission. Si elle était diffusée sur Comedy Central, c’est forcément qu’elle était drôle, se souvient Matt Powers, auteur pour le site humoristique Clickhole. Aujourd’hui, les 20-30 ans préfèrent les ordis/Netflix/Roku/HBOgo…» Face à la concurrence d’Internet (les recettes de pub ont diminué de 30% au cours des cinq dernières années), la chaîne s’est trouvé en 2010 un homme providentiel: Kent Alterman. Le comédien Barry Rothbart se souvient de son premier rendez-vous avec ce nouveau directeur des programmes, pour pitcher son projet de série: «Il m’a fait des blagues et m’a dit: “ok, tu es drôle, tu as une super-personnalité, mais on ne va pas réaliser le pilote”.»

La comédie américaine est longtemps restée focalisée sur les aventures de jeunes hommes blancs à l’humour potache

Raté pour cette fois, mais Alterman lui offre une heure d’antenne pour jouer son spectacle. Réalisateur (Semi-Pro avec Will Ferrell) et producteur (Upright Citizen Brigade avec Amy Poehler), Alterman n’a rien du col blanc sorti d’école de commerce. «Non seulement, il comprend l’art de la comédie, mais il a le nez creux en termes de retombées économiques», observe l’essayiste Mike Sacks(1). Très vite, Alterman diffuse des extraits des émissions de la chaîne sur YouTube: un geste qui affole toute l’industrie, persuadée que le contenu gratuit dévalue la production. C’est tout l’inverse qui se produit: à mesure qu’on s’échange les sketchs, la notoriété des programmes (et des comédiens) monte en flèche. La série Key & Peele attire en moyenne 2  millions de personnes devant leur télé contre des centaines de millions de vues sur YouTube. Comedy Central vient d’ailleurs d’annoncer la création d’une série diffusée sur Snapchat (Swag-A-Saurus, qui en dix secondes définit les mots d’argot à la mode). 

Surprendre encore et encore

Aujourd’hui, le Web alimente la chaîne (l’émission «Tosh.0», par exemple, commente le meilleur d’Internet), qui elle-même se vautre dans la pop culture. Ainsi de «Another Period», un mix entre «La Famille Kardashian» et Downton Abbey, où des bourgeoises s’écharpent pour intégrer le groupe des «400 Blancs les plus importants d’Amérique», entourées de domestiques qu’elles ignorent superbement. Et pour s’assurer un bouche-à-oreille triomphal, Kent Alterman n’aime rien tant que surprendre son monde. Quand Jon Stewart a annoncé qu’il quittait le «Daily Show», Comedy Central l’a remplacé par Trevor Noah, un comédien sud-africain inconnu aux États-Unis.

Trevor Noah symbolise la nouvelle direction de Comedy Central. Comme l’explique Matt Powers: «La comédie américaine est longtemps restée focalisée sur les aventures de jeunes hommes blancs à l’humour potache.» Même si la chaîne continue de dorloter son cœur de cible, Comedy Central accueille des séries qui s’intéressent aux enjeux féministes (Inside Amy Schumer, Broad City) et aux minorités (Key & Peele, «Nightly Show with Larry Wilmore»). 

Vous n’avez pas vu mon amie? Des yeux chocolat et le cul d’un ange

Broad City

Un monde queer et caramel

«Ce sont des émissions qui adoptent le point de vue de groupes qui ont toujours été tenus à l’écart de la comédie. C’est une sorte de démocratisation de l’humour», continue Powers. Il y a à peine cinq ans, Ilana et Abby, les héroïnes de Broad City –vingtenaires fauchées mais heureuses, amatrices de weed, et complètement folles l’une de l’autre– ne se seraient jamais retrouvées à l’antenne. Aujourd’hui, la série est acclamée par la critique, et les punchlines partagées comme des petits pains sur Tumblr («Statistiquement, on se dirige vers un âge où tout le monde sera queer et caramel», «Vous n’avez pas vu mon amie? Des yeux chocolat et le cul d’un ange»). 

Les femmes, les Blacks et les Latinos en ont eu assez d’être des sous-produits


«Les femmes, les Blacks et les Latinos en ont eu assez d’être des sous-produits, analyse Sam Saifer, productrice de la série. Les chaînes se sont rendu compte qu’il y avait un large marché à exploiter.» Un nouveau cadre de pensée qui infuse même les programmes historiques comme le «Daily Show», où Jessica Williams –première femme black à décrocher le statut de correspondante dans l’émission– s’en prend aux harceleurs de rue ou aux viols dans les universités. En fait, plus Comedy Central a segmenté son humour, plus celui-ci a voyagé au-delà des frontières US. Le sketch «Le Dernier Jour baisable» d’Amy Schumer, où l’on voit trois grandes actrices américaines quinquagénaires trinquer à la fin de la baisabilité de Julia Louis-Dreyfus, a été partagé sur YouTube plus de 4 millions de fois. Ce qui rassure la présidente de la chaîne, Michele Ganeless: «Comedy Central est en perpétuelle réinvention, mais la marque n’a jamais été aussi forte.» 


1 — Auteur de Poking a Dead Frog, Conversations with Today’s Top Comedy Writers, Penguin Books, 2014 note Retourner à l'article

 

 

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