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Hamlet était-il gros ou pas gros? C'est là la question

Hamlet | Poppet with a camera via Flickr CC License by CC

Hamlet | Poppet with a camera via Flickr CC License by CC

Si à l'écran le héros a plutôt été incarné par des acteurs au corps svelte, un doute subsiste quant à la corpulence du personnage imaginé par Shakespeare. Slate a mené l'enquête.

Imaginez Hamlet, le mélancolique prince du Danemark. Il y a de fortes chances pour que vous visualisiez un superbe jeune homme à l’image de l’un des nombreux acteurs célèbres qui l’ont incarné. Kenneth Branagh par exemple, Laurence Olivier, Jude Law ou David Tennant. Vous pourriez même éventuellement imaginer Benedict Cumberbatch, qui attire des foules à Londres dans ce rôle. Comme le dit Michael Billington, du Guardian: 

«Cumberbatch a beaucoup des qualités que l’on recherche dans un Hamlet. Il a une contenance pensive et une silhouette fine, une voix qui résonne, un don pour l’introspection.»

Billington a raison: on s’attend forcément à un Hamlet fin et pensif ou, à défaut, à un héros de film d’action comme Mel Gibson ou Keanu Reeves, qui ont tous deux joué le rôle dans les années 1990. Cumberbatch associe un peu des deux puisqu’il a récemment incarné Sherlock et un super-soldat génétiquement modifié dans Star Trek: Into Darkness.


Et si notre image mentale de Hamlet était fausse? Et si ce prince vengeur et souffrant était gros? Ce n’est pas parce que vous n’avez jamais envisagé cette possibilité que les experts de Shakespeare n’en ont pas débattu, au milieu du foisonnement de querelles du débat multi-centenaire sur le sens des mots dans les pièces de Shakespeare.

Pas de version définitive d'«Hamlet»

La façon la plus simple de savoir si Hamlet est gros est de regarder directement le texte, dans lequel sa propre mère le traite de gros. Pendant la scène de duel finale, le roi Claudius se tourne vers la reine Gertrude et lui dit que Hamlet sortira vainqueur du duel, ce à quoi Gertrude répond: «He’s fat and scant of breath [il est gras et de courte haleine]» avant de se tourner vers Hamlet et de lui dire «take my napkin, rub thy brows [prends mon mouchoir et frotte-toi le front]».

Que quelqu’un téléphone à Benedict Cumberbatch et lui dise de commencer tout de suite à s’envoyer des Big Mac

Oh, génial! pensez-vous. Hamlet est gras! Que quelqu’un téléphone à Benedict Cumberbatch et lui dise de commencer tout de suite à s’envoyer des Big Mac. Mais juste au moment où vous vous dites que pour une fois, Shakespeare a peut-être fait les choses simplement, il s’avère que cette réplique ne prouve rien, en réalité. Déjà, il n’existe pas de texte définitif de Hamlet. La plupart des versions que nous voyons ou que nous lisons ont été assemblées à partir de diverses éditions, dont aucune n’a été directement écrite par Shakespeare. 

«Le fils gras» absent de la première version connue

La réplique de Gertrude sur son fils gras et de courte haleine, par exemple, n’apparaît pas dans la première version publiée de la pièce. Nous ne sommes pas non plus très sûrs de l’origine de cette première édition d’ailleurs (appelée le «first quarto» ou «le mauvais Hamlet»). C’est peut-être une première version écrite par Shakespeare, ou bien elle a pu être piratée par un spectateur qui retranscrivait furieusement la pièce à mesure qu’elle était jouée, ou bien encore reconstituée par un des acteurs qui y jouait un rôle mineur.

Peut-être la non-existence de cette réplique n’a-t-elle pas d’importance. Après tout, le mauvais Hamlet est mauvais. C’est la version de Hamlet où apparaît le plus célèbre monologue de la pièce, «Être, ou ne pas être, c’est là la question». Or, son absence dans une version antérieure pourrait également démontrer que Shakespeare a ajouté que Hamlet était «gras et de courte haleine» plus tard, car Richard Burbage, l’acteur qui jouait Hamlet, comme beaucoup d’entre nous à l’approche de la quarantaine, avait pris un peu de ventre et perdu un peu de souffle.

Même s’il existe une légende qui veut que le comédien Burbage ait pesé entre 90 et 110 kilos, nous n'avons aucune preuve de la véracité de la chose

Et le comédien originel, alors?

Jeter un œil au physique de Burbage –premier rôle et partenaire commercial de Shakespeare– est un autre moyen de déterminer si oui ou non, Hamlet est gros. Le problème c’est que nous n’avons qu'un seul portrait de Burbage, qui date d’un moment plus tardif de sa vie (et il n’a pas l’air particulièrement gras). Nous savons grâce à une élégie funèbre que Burbage était de «petite stature». Même s’il existe une légende qui veut qu’il ait pesé entre 90 et 110 kilos, nous n’avons aucune preuve de la véracité de la chose. Certains chercheurs pensent que l’on peut trouver des indices dans Jules César; Burbage a très probablement joué Brutus et Hamlet la même année, et César décrit notoirement un autre personnage en disant qu'il est trop maigre pour être honnête, ce qui implique peut-être que Brutus, lui, n’est pas maigre. À ce stade, ceci dit, nous nous accrochons au plus hâve et décharné des indices.

On peut également se pencher sur l’histoire des recherches sur Hamlet, à l’instar d’Elena Levy-Navarro, professeur à l’université de Wisconsin–Whitewater dans son superbe essai sur les rondeurs de Hamlet. Levy-Navarro raconte comment, à l’époque victorienne –une époque de mode des régimes et de frénésie sanitaire où l’on confondait volontiers le poids d’une personne et sa fibre morale– une minorité de spécialistes de Shakespeare, marchant dans les traces de Goethe, affirma haut et fort que Hamlet était gros et que cette surcharge pondérale était un signe de faiblesse. Un acteur victorien nommé E. Vale Blake déclara dans un article de 1880 de Popular Science Monthly que Hamlet était «prisonnier dans des murs de graisse» qui, «fondamentalement, affaiblit et entrave...la volonté», ce qui débouchait sur son incapacité, comme le dit Levy-Navarro, à «agir avec fermeté pour venger son père».

À la place de «fat», Shakespeare avait dû écrire «“hot,” “faint” ou “fey”» [“accablé de chaleur” “faible” ou “éthéré”]

Mais voulait-il dire gras ou suant?

Nous aussi nous vivons à une époque de mode des régimes et de frénésie sanitaire où l’on confond volontiers le poids d’une personne et sa fibre morale. Aujourd’hui cependant, personne ne met en doute l’héroïsme de Hamlet, et rares sont ceux à croire que le texte de la pièce montre indubitablement qu’il est gros. Selon Levy-Navarro, certains experts estiment que «le mot doit être une erreur d’impression. Shakespeare avait dû écrire «“hot,” “faint” ou “fey” [“accablé de chaleur” “faible” ou “éthéré”]». En fouillant les profondeurs des serveurs shakespeariens, on trouve le même genre d’arguments. Eric Johnson-DeBaufre, de Harvard, suggère par exemple que le mot «“fat” est une abréviation que Shakespeare met à la place de “fatigate”, un adjectif (qui signifie fatigué) couramment utilisé à l’époque», notamment dans des textes que Shakespeare était susceptible de lire. 

Même si ce n’est pas une coquille ou une abréviation, fat ne veut pas forcément dire ce que nous supposons. À l’époque élisabéthaine, le mot voulait également dire suant. Étant donné que Gertrude propose aussi à Hamlet son mouchoir pour qu’il s’essuie le visage, peut-être le contexte révèle-t-il que ce fat fait référence à son front mouillé de sueur. Ce qui élude la question: comment peut-on dire avec certitude quel est le sens d’un mot dans Shakespeare?

Shakeaspeare, inventeur de mots

J’ai décidé d’aller tout au fond du problème avec l’aide de John-Paul Spiro, expert Shakespearien qui enseigne à Villanova. À l’en croire, enquêter sur le sens de mots spécifiques dans Shakespeare s’avère particulièrement délicat parce que le dramaturge était l’Ornette Coleman de la langue anglaise. Non content d'avoir inventé plus de 1.700 mots, Shakespeare «donnait délibérément de nouveaux sens aux mots et ouvrait de nouveaux espaces conceptuels», explique Spiro. La pièce Macbeth invente la définition contemporaine du mot succès, par exemple, et Shakespeare a été le premier à utiliser le mot crown [couronne] comme un verbe.

Même à l’époque élisabéthaine, vous n’auriez jamais dit: “Je suis allé courir et maintenant je suis gras.”

Pour savoir ce que le mot fat signifie à ce moment précis de Hamlet, nous devons alors non seulement regarder comment les Elisabéthains comprenaient le terme mais aussi la manière dont ses contemporains l’utilisaient, dont Shakespeare l’utilise dans ses pièces en général, et l’usage qu’il en fait dans Hamlet. Pour les Elisabéthains, fat pouvait en effet signifier suant, mais «suant comme de la viande grasse sue quand vous la faites cuire, commente Spiro. Même à l’époque élisabéthaine, vous n’auriez jamais dit: “Je suis allé courir et maintenant je suis gras.”»

Revenons à l'analyse textuelle

Comment Shakespeare l’utilisait-il? Devant mon insistance, Spiro a déterré son lexique et cherché chaque occurrence du mot fat dans Shakespeare. Sur les 80 fois environ où Shakespeare l’utilise, on relève deux occurrences en dehors de Hamlet où le Barde pourrait éventuellement vouloir se référer à la sueur, mais en général «“Stuffed [plein]” veut vraiment dire ce qu’il veut dire, m’a expliqué Spiro. Pas seulement lourd. Gavé, dense, quelque chose d’engraissé et de trop nourri, comme du bétail.»

Le mot a d’autres connotations, qui tournent notamment autour de la maladresse. 

«Une oie grasse, par exemple, ne marche pas facilement, explique-t-il. Et si vous revenez vers des références à Falstaff et à quelques autres personnages, il y a aussi une insinuation que la personne est efféminée. Vous êtes pataud comme le serait une femme très enceinte.»

Pardonnez-moi cette vertu, car, au milieu d’un monde devenu poussif à force d’engraisser, il faut que la vertu même demande pardon au vice

Hamlet

Dans Hamlet, le mot fat est utilisé en référence à la mort et au fait d’être plein. Il apparaît d’abord à l’acte I, lorsque le Spectre dit à Hamlet que s’il ne s’intéressait pas à son histoire il serait «plus inerte que la ronce qui s’engraisse et pourrit à l’aise sur la rive du Léthé», le fleuve qui nettoie de leurs souvenirs les âmes fraîchement trépassées dans la mythologie grecque. Dans la scène de la chambre de la reine, Hamlet, exprimant son horreur à l’idée que sa mère couche avec le frère/meurtrier de son mari, fulmine: 

«Pardonnez-moi cette vertu, car, au milieu d’un monde devenu poussif à force d’engraisser, il faut que la vertu même demande pardon au vice.» 

Hamlet assène que le Danemark est tellement farci de corruption que la vertu est asservie au vice.

La jubilation de la langue

Le lien le plus explicite entre le mot fat et les notions de plénitude et de mort apparaît dans l’acte IV. Lorsque Claudius demande à Hamlet –qui vient juste d’assassiner Polonius– où se trouve le père d’Ophélie, le héros shakespearien répond qu’il est en train de se faire manger par les vers, avant de dire:

«Le ver, voyez-vous, est votre empereur pour la bonne chère. Nous engraissons toutes les autres créatures pour nous engraisser; et nous nous engraissons nous-mêmes pour les infusoires. Le roi gras et le mendiant maigre ne sont qu’un service différent, deux plats pour la même table. Voilà la fin.»

Là, nous voyons la jubilation de Shakespeare qui fait glorieusement étalage des multiples sens d’un mot en utilisant fat à la fois comme un adjectif et un verbe pour décrire un cycle de vie d’un comique grave dans lequel toutes les choses et tous les êtres sont condamnés et, dans l’estomac d’un ver, égaux.

Au cours des quinze dernières années, seules deux productions très médiatisées ont fait figurer des acteurs qui n’étaient pas sveltes

C’est moins d’une heure plus tard sur scène qu’apparaît la réplique de Gertrude sur la graisse de Hamlet. Pour Spiro, l’usage qu’en fait Hamlet dans l’acte IV et celui de Gertrude dans l’acte V sont liés. Claudius dit que Hamlet va gagner, et Gertrude répond, en gros : «Non, mais regardez-le, il est gros, il bouge mal, il est déjà hors d’haleine, il va se faire découper en morceaux.» Cette réplique rappelle à l’auditeur le discours de Hamlet sur la mort et prépare son trépas. Ce lien ne fonctionne pas si le mot fat ne porte pas en lui des connotations d’un bétail gavé sur le point de mourir.

Une position minoritaire

Donc, la plupart des signes indiquent que lorsque Gertrude utilise le mot fat en parlant de Hamlet, elle veut vraiment dire qu’il est gras. Il y a même une autre indication, ambiguë bien sûr, ailleurs dans la pièce, qui démontre que Hamlet a des rondeurs. Ophélie, qui donne la description physique la plus détaillée de Hamlet dans la pièce, parle d’un soupir «si profond qu’on eût dit que son corps allait éclater [“shatter[ing] all his bulk”]» lorsqu’il prétend être devenu fou. Le mot bulk [masse, corpulence] est utilisé ailleurs par Laërte lorsqu’il décrit l’amour de Hamlet pour Ophelia qui croît et décroit comme la masse de la lune. 

Or, non seulement l’embonpoint de Hamlet représente-t-il une position minoritaire au sein des études shakespeariennes, mais au cours des quinze dernières années, seules deux productions très médiatisées de Hamlet –une avec Simon Russell Beale, l’autre Paul Giamatti– ont fait figurer des acteurs qui n’étaient pas sveltes. Peut-être la question la plus pertinente est-elle, alors, de savoir pourquoi à nos yeux la minceur de Hamlet est un principe de base, voire une nécessité.

La plupart de ce que nous “savons” sur Shakespeare date de deux siècles après sa mort

Spiro

Rompre avec le culte du corps

Bien sûr, faute de sources originales les représentations et les études sur Hamlet s’appuient sur la tradition. Comme me l’a dit Spiro lors de notre entretien, «la plupart de ce que nous “savons” sur Shakespeare date de deux siècles après sa mort». L’idée que nous nous faisons traditionnellement de l’apparence de Hamlet—mince, mélancolique, plutôt séduisant, un genre de doctorant sexy obsédé par son œdipe– est à ce stade renforcée à la fois par des siècles de recherches contestables et une longue lignée de performances mémorables sur scène, à la télévision et au cinéma.

Mais il y a une face cachée plus sombre ici. À notre époque de culte du corps, nous attendons de nos héros qu’ils ressemblent à ça. Hamlet flirte avec une jeune femme (et cause sa perte), tue des gens, échappe à des pirates et alimente de profondes réflexions sur la vie et la mort, récite des poèmes magnifiques et meurt au beau milieu d’un duel à l’épée des plus spectaculaires. À aucun moment son embonpoint n’est source de douleur ou raillé comme, par exemple, c’est le cas pour Falstaff.

Une tradition perfectible

Ces deux problèmes ne font que se renforcer l’un l’autre. La tradition tient pour acquis que Hamlet est un homme mince et pensif, ce qui colle bien avec notre idée du héros, et donc semble juste, ce qui à son tour vient étayer la tradition. Les critiques des performances de Beale et de Giamatti, par exemple, ont eu tendance à mentionner leurs corps non-conventionnels, et Don Aucoin, du Boston Globe, a même souligné que l’âge, la taille et la «bedaine» de Giamatti le plaçaient «bien loin du Danois mélancolique héroïquement séduisant que Laurence Olivier nous avait donné en modèle».

Une interview de l’époque du Hamlet de Beale révèle comment le corps de l’acteur a façonné sa carrière et l’a confiné à la fois à la scène et aux rôles comiques à ses débuts tandis que des contemporains comme Ralph Fiennes décampaient à Hollywood. La seule manière de rompre ce cycle est de créer une contre-tradition de Hamlet en surpoids et d’offrir le rôle à des acteurs que nous n’aurions normalement pas envisagés. Certains acteurs minces ne manqueront pas d’être déçus, c’est sûr. Ils pourront toujours se consoler en se disant que pratiquement tous les autres premiers rôles jamais écrits l’ont été exclusivement pour eux.

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