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Neuf questions à Ben Bernanke

Eliot Spitzer, mis à jour le 29.01.2010 à 4 h 44

Le Président de la Réserve fédérale a finalement été reconduit par le Sénat pour un deuxième mandat. Mais il a fallu un soutien massif républicain pour y parvenir.

Ben Bernanke, REUTERS/Kevin Lamarque

Ben Bernanke, REUTERS/Kevin Lamarque

Finalement, Ben Bernanke a été reconduit jeudi 28 janvier à la tête de la Réserve fédérale américaine (Fed) la banque centrale des Etats-Unis pour un deuxième mandat de quatre ans. Il a fallu pour cela le soutien d'une partie de l'opposition républicaine, après quelques jours d'incertitude au Congrès et de tensions sur les marchés financiers .

Les sénateurs ont voté en faveur de la reconduction de M. Bernanke, 56 ans, à la tête de la banque centrale par une majorité qualifiée suffisamment large de 70 voix contre 30. Il a bénéficié d'une majorité des votes républicains (22 sur 40). Le mandat de M. Bernanke, universitaire brillant et grand spécialiste de la crise de 1929, nommé par le président George W. Bush, expirait le 31 janvier.
Le sénateur indépendant Bernie Sanders qui a mené l'opposition à M. Bernanke a répété jeudi que le président de la Fed s'était «endormi aux commandes». M. Sanders a réagi au vote en soulignant que les 30 «non» constituent un record d'opposition au Sénat des Etats-Unis à la nomination d'un président de la banque centrale.

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Au lendemain du premier anniversaire de la prétendue fin du système financier tel que nous l'avons connu, ce système est toujours bel et bien vivant —à l'exception de quelques banques d'affaires moins malines que les autres et de quelques millions d'emplois sacrifiés.

Si des projets de réglementation sont toujours dans l'air, les grandes banques se sont refait une santé et les bénéfices et autres bonus sont de retour comme au bon vieux temps. Les responsables politiques et ceux des banques se vantent à longueur d'articles et de livres d'avoir évité une crise plus grave encore en nous faisant le récit trépidant des décisions courageuses qu'ils ont dû prendre dans une atmosphère de fin du monde. La nomination de Ben Bernanke à sa propre succession semble destinée à entériner cette version des faits en le récompensant pour avoir réussi à surmonter la crise pendant son premier mandant plutôt que de le sanctionner pour ses responsabilités dans son déclenchement.

Pourtant, alors même que nous allons encore renforcer le rôle central de la Réserve fédérale dans l'économie américaine, il reste de nombreuses questions auxquelles M. Bernanke doit répondre lors de ses prochaines auditions devant le Sénat. L'étendue des pouvoirs réclamés par —et conférés à— la Réserve fédérale est désormais telle que ces auditions sont les plus importantes que j'aie jamais connues. Le rôle joué par la Réserve fédérale au cours des derniers cycles économiques ne lasse pas de m'inquiéter. Nous devrions aborder ces auditions sans a priori sur les capacités de M. Bernanke à occuper ce poste et considérer que c'est à lui qu'il revient de démontrer qu'il en a les capacités. Cela permettrait de voir si tous les enseignements de la catastrophe économique ont été réellement —ou non— tirés.

Voici neuf questions auxquelles M. Bernanke doit répondre avant d'être reconduit pour un nouveau mandat.

1. Quels sont les critères de réussite de l'économie américaine selon la Réserve fédérale? Si la Réserve fédérale est amenée à jouer le rôle central qu'elle ambitionne sur le plan macroéconomique, nous devons savoir quels sont ses principaux critères pour juger de la réussite d'une politique économique: la croissance, l'emploi, le revenu moyen des ménages, la modération de l'inflation, etc?

2. Quelle est la meilleure politique industrielle à suivre selon la Réserve fédérale pour atteindre nos objectifs macroéconomiques? Nous ne pouvons plus nier, compte tenu de l'ampleur de l'intervention de la Réserve fédérale en faveur de certains secteurs économiques, que nous avons une politique économique. La Réserve fédérale est-elle donc désormais explicitement favorable à une revitalisation de notre industrie ou la laissera-telle continuer à dépérir à vue d'œil sans intervenir? Considère-t-elle qu'une économie tirée par les seuls services est viable? Pense-t-elle que la politique en matière de commerce extérieur qui a entraîné la délocalisation de notre industrie soit réellement aussi mutuellement avantageuse que le suggère la théorie classique de l'avantage comparatif, ou considère-t-elle qu'il est grand temps de revoir sérieusement la théorie du commerce international de la même manière que nous sommes en train de reconsidérer la théorie du marché rationnel, sur laquelle est fondée toute notre politique économique des dix dernières années?

3. Comment définissons-nous et mesurons-nous le risque systémique? Si la Réserve fédérale veut qu'on lui attribue le rôle de régulateur du risque, elle devrait pouvoir expliquer comment elle le mesure.

4. La Réserve fédérale a-t-elle identifié l'erreur d'analyse qui lui a fait croire jusqu'à fin 2008 que la crise était limitée aux subprimes et ne s'étendrait pas à l'ensemble du système financier? Si nous sommes incapables d'identifier cette erreur, comment pourrons-nous avoir le moindre espoir d'identifier l'émergence des risques systémiques à venir?

5. La Réserve fédérale s'est-elle demandé comment elle avait pu permettre au système financier de s'endetter en cascade sans que ses propres analystes s'aperçoivent que les cours n'intégraient pas le risque de défaut? Si l'analyse de crédit au sein de la Réserve fédérale était aussi défectueuse que dans les banques, nous avons tout intérêt à nous interroger sérieusement sur les analyses sur lesquelles nous nous basons.

6. Comment le système bancaire devrait-il être organisé pour permettre d'atteindre au mieux les objectifs macroéconomiques fixés par la Réserve fédérale? Voulons-nous un marché dominé par quelques établissements bancaires dont la taille même contraint l'Etat à intervenir en cas de faillite ou allons-nous au contraire revenir sur les garanties implicites ou explicites que l'Etat leur a accordées l'an dernier et rompre tout lien avec elles? Et dans ce cas, comment nous assurer que les marchés seront convaincus qu'elles sont réellement indépendantes et que la Réserve fédérale ne viendra pas de nouveau à leur rescousse?

7. La Réserve fédérale maintient-elle sa position selon laquelle il est plus facile de régler les bulles d'actifs a posteriori qu'au moment où elles se forment? Cette position, exprimée maintes fois par son président, nous condamne à revivre les crises incessantes que nous avons vécues au cours de ces dix dernières années.

8. La Réserve fédérale croit-elle encore à l'autorégulation, cette idée qui a été utilisée pour justifier l'affaiblissement continu des institutions de contrôle à Washington?

9. Quelle est la structure de gouvernance la plus appropriée pour la Réserve fédérale compte tenu de ses nouveaux pouvoirs? Les relations étroites qu'entretiennent la Réserve fédérale et la communauté bancaire ne sont-elles pas une source inévitable de conflits d'intérêt maintenant que le rôle de la Réserve fédérale en matière financière déborde largement les limites de la simple la politique monétaire?

De nombreuses questions demeurent sans réponse à propos des transactions liées à la faillite de la banque Lehman Brothers et au sauvetage d'AIG. Mais les questions les plus importantes sont les questions macroéconomiques ci-dessus. Elles demandent des réponses précises dans la mesure où elles détermineront la politique de la Réserve fédérale non seulement dans les périodes de calme relatif qui prévalent généralement, mais également dans les périodes de crise qui ne manqueront pas de se produire.

Eliot Spitzer est ancien gouverneur de l'Etat de New York

Traduit par Francis Simon

Image de une: Ben Bernanke, REUTERS/Kevin Lamarque

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