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Comment Toyota veut résoudre le problème des voitures autonomes

Un petit garçon conduit virtuellement sur le stand Toyota au salon de Francfort 2015, le 19 septembre | REUTERS/Ralph Orlowski

Un petit garçon conduit virtuellement sur le stand Toyota au salon de Francfort 2015, le 19 septembre | REUTERS/Ralph Orlowski

C’est aujourd’hui une approche rigoureusement différente de celle de Google, Tesla et autres que le constructeur automobile japonais promeut.

Qui doit conduire les voitures? La question est plus compliquée qu’il n’y paraît. Des décennies durant, la réponse a été «les personnes qui ont obtenu leur permis». Toutefois, le fait est que nous, humains, ne nous débrouillons pourtant pas si bien que cela. Aux États-Unis, par exemple, plus 30.000 personnes meurent chaque année sur les routes.

Récemment, des sociétés comme Google, Uber et Tesla ont proposé une solution alternative: des voitures conduites par des ordinateurs dotés d’une intelligence artificielle. Ils auraient beaucoup moins d’accidents que nous et nous laisseraient libres de faire d’autres choses durant nos trajets.

Néanmoins, le fait de laisser des ordinateurs conduire nos voitures pose au moins deux gros problèmes.

Filet de sécurité

Tout d’abord, s’ils peuvent conduire parfaitement sur des routes bien tracées et bien signalisées par beau temps, ils ne font pas le poids par rapport aux humains lorsqu’il s’agit d’interpréter et de répondre à des situations inédites. Ils pourraient, par exemple, bloquer face à une voiture qui aurait calé devant eux sur la route, ou un agent de police faisant la circulation devant un feu de signalisation en panne… ou, même s’ils avaient appris à gérer ces situations, ils pourraient très bien se retrouver coincés par quelque chose d’aussi anodin qu’un changement du marquage routier sur un itinéraire familier ou, qui sait, ils pourraient être victimes de piratages massifs, qui causeraient des carambolages bien plus mortels que ne le font les erreurs humaines.

Ce qui nous amène au deuxième problème posé par le fait de laisser la conduite de nos voitures à des ordinateurs: nous ne leur faisons pas encore totalement confiance et nous ne sommes pas prêts de le faire. Plusieurs États américains ont ainsi passé des lois autorisant les essais de voiture autonomes sur des routes publiques. Dans la plupart des cas, ils imposaient qu’un conducteur humain reste derrière au volant, prêt à reprendre le contrôle du véhicule à tout instant, au cas où les choses tourneraient mal.

Les ingénieurs ont baptisé ce concept «human in the loop» («humain dans la boucle»).

Cela peut sembler être un compromis raisonnable, du moins en attendant que nous ne fassions totalement confiance aux véhicules autonomes. Néanmoins, l’approche «filet de sécurité humain» possède un défaut potentiellement fatal: que se passe-t-il si les conducteurs humains ne sont pas des «filets de sécurité» suffisamment sûrs? Nous sommes déjà assez peu doués pour éviter les accidents lorsque nous sommes au volant, et encore plus lorsque nous sommes distraits par des appels téléphoniques ou des SMS, alors imaginez de quelle manière un conducteur pourrait prendre une mesure d’urgence après avoir passé tout le reste du voyage à se reposer pendant que la voiture faisait tout le travail. C’est un problème auquel le secteur aérien doit déjà faire face, car de plus en plus de voix s’élèvent pour dénoncer le fait que le pilotage automatique pourrait diminuer les aptitudes des pilotes.

Voilà ce que «voit» une voiture Google autonome, à Moutain View, en Californie, le 29 septembre 2015 | REUTERS/Elijah Nouvelage

Google est bien conscient de ce problème. C’est pourquoi l’entreprise a récemment changé son approche des voitures autonomes. Après avoir commencé par développer des Toyota Prius et des 4x4 Lexus autonomes (véhicules autorisés sur les routes américaines, pouvant alterner entre conduite autonome et conduite humaine), elle a, ces deux dernières années, concentré son programme sur la construction d’un nouveau type de véhicules autonomes qui ne laisse plus aucune place à un conducteur humain. Ses nouveaux véhicules autonomes n’ont plus ni volant, ni pédale d’accélérateur, ni pédale de frein: en gros, plus rien qui pourrait permettre à un humain d’intervenir (bon… sauf pour ceux avec lesquels il faut partager les routes). Google sort l’humain de la boucle.

«Ange gardien»

Les constructeurs automobiles sont, on le comprend, un peu inquiets de cette approche qui pourrait mettre fin à la conduite telle que nous la connaissons et mettre à mal cette la possession de voitures en elle-même. Leur réponse, dans la plupart des cas, a été de développer des fonctions «d’aide à la conduite» comme l’adaptive cruise control (régulateur de vitesse adaptatif) tout en résistant au mouvement poussant vers les véhicules entièrement autonomes.

Le 4 septembre, néanmoins, Toyota a annoncé son projet d’investir 50 millions de dollars dans son propre programme d’intelligence artificielle. L’initiative a été lancée en fanfare, en faisant appel à Gill Pratt, expert en robotique de la Defense Advanced Research Projects Agency, et en fondant des centres de recherches associés dans deux des plus prestigieux laboratoires de robotique du monde (le laboratoire de science informatique et d’intelligence artificielle du Massachusetts Institute of Technology –MIT– et le laboratoire d’intelligence artificielle de l’université de Stanford). Cela est loin de ressembler aux agissements d’une société automobile qui ferait la politique de l’autruche en espérant que la voiture Google disparaisse toute seule.

Ce qu’il y a de plus intéressant dans ces nouvelles de Toyota, cependant, ce n’est pas tant l’argent investi ou les personnes appelées que la toute nouvelle façon dont la société approche le problème de «l’humain dans la boucle».

Toyota veut des voitures «intelligentes» qui «assistent» les conducteurs humains plus qu’ils ne les remplacent

Plutôt que de construire des voitures autonomes, Toyota a déclaré avoir pour but de construire des voitures «intelligentes» qui «assistent» les conducteurs humains plus qu’ils ne les remplacent. Les voitures du futur, m’a déclaré Fei-Fei Li du laboratoire de Stanford, pourraient agir comme des «anges gardiens» qui surveillent tranquillement ce qui passe lorsque nous sommes au volant et n’interviennent que lorsque cela est nécessaire. Ils pourraient par exemple apprendre à anticiper les dangers sur la route, comme un ballon d’enfant, et s’arrêter automatiquement pour les éviter. Ils pourraient aussi, par exemple, sentir lorsque la route nous fatigue, et nous alerter avant que nous nous endormions.

Véhicule intelligent

Li a en fait utilisé le terme «human in the loop» lorsqu’il m’a décrit l’approche de Toyota, tout comme l’a fait Pratt lors d’une très intéressante interview accordée à John Markoff, du New York Times. Mais, personnellement, je l’aurais dit autrement. Dans l’avenir tel qu’ils le dessinent, ce n’est pas l’humain qui est là pour s’assurer que l’ordinateur ne fasse pas de bêtise. C’est tout l’inverse.

Peut-être pourrait-on alors parler d’«ordinateur dans la boucle».

Ce n’est pas une approche rigoureusement nouvelle. Les cyniques remarqueront que c’est exactement dans la droite lignée des progrès technologiques déjà mis en place par l’industrie automobile dans les voitures grand public. Des équipements que l’on trouve fréquemment en série sur les voitures d’aujourd’hui, comme les radars de recul ou les caméras qui aident à se garer, figurent au rang de ces technologies qui, dans certains cas spécifiques, nous permettent de nous sauver de nous-mêmes (même si, c’est à noter, une étude a récemment laissé entendre que les gens n’utilisent pas toujours ces équipements). Comme l’a fait remarquer Li, même le système de freinage ABS pourrait être considéré comme une forme d’intelligence du véhicule.

Néanmoins, c’est aujourd’hui une approche rigoureusement différente de celle de Google, Tesla et autres. Google est en train d’essayer de mettre au point une voiture autonome qui ferait tout pour nous. Tesla travaille quant à elle sur une technologie de «pilotage automatique» qui ferait des choses relativement faciles pour nous (comme gérer les feux de circulation sur un échangeur routier) tout en laissant le «vrai» travail au conducteur. Toyota, comme l’a expliqué Pratt, semble être plutôt intéressée par une technologie faisant pour nous les actions les plus difficiles (comme prévoir et empêcher une collision) tout en nous laissant aux commandes le reste du temps.

Li m’a dit qu’elle doutait que nous ne soyons de sitôt prêts à laisser le volant à des voitures entièrement autonomes. Néanmoins, la possibilité reste ouverte que l’approche de Toyota puisse finir par converger avec celles de Google et Tesla sur le long terme, et que les voitures intelligentes finissent par gagner notre confiance. «Aujourd’hui, personne ne défendrait le concept d’un “humain dans la boucle” pour laver le linge, déclare-t-elle. Nous sommes bien contents que les machines à laver fassent tout le travail pour nous. Est-il possible que la conduite finisse par devenir comme le lavage du linge et que nous ne voulions plus participer du tout? Je l’ignore, mais la question est intéressante.»

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