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Faut-il être fou pour écrire une série géniale?

Julianna Margulies dans le rôle d’Alicia Florrick, personnage principal de la série «The Good Wife» | Jeff Neumann/CBS

Julianna Margulies dans le rôle d’Alicia Florrick, personnage principal de la série «The Good Wife» | Jeff Neumann/CBS

David Milch («Deadwood»), Alan Ball («Six Feet Under»), Paul Abbott («Shameless», «Hit & Miss»), Neil Cross («Luther»)... Les showrunners des plus grandes séries traînent souvent derrière eux une existence compliquée. Dans cette aventure au long cours qu’est l’écriture d’une série, cela prend un relief bien particulier.

«Mon père était un chirurgien de renom. Sa vie était partagée entre un profond désir d’apprendre et une véritable part d’ombre. Il était accro à la drogue, à l’alcool et tout un tas de trucs dont je suis moi-même devenu dépendant. À partir du moment où mon frère a pris le relais en tant que chef de famille, il était persuadé que celui-ci couchait avec ma mère. Il s’est suicidé devant eux. Pour les punir.»

David Milch est sans doute l’auteur le plus brillant de la télévision américaine. Son histoire, elle, est plus sombre qu’un mauvais regard d’Al Swearengen, la figure iconique de Deadwood, vrai faux western qu’il a créé pour HBO.

S’il n’a pas, auprès du grand public français, l’aura d’un David Chase (Les Soprano) ou d’un Matthew Weiner (Mad Men), Milch, 70 ans en mars, est le symbole d’une télévision de qualité. À la fois pointue et puissamment évocatrice. Capable de tirer toute sa force dans les recoins les plus sombres de l’âme humaine.

Showrunners tourmentés

«Lorsque mon père s’est suicidé, j’étais en train de présenter un projet de livre et de scénario avec un co-auteur. Avant de mourir, il a donné pour consigne que l’on ne me prévienne pas avant la fin de ma séance de présentation. Il avait beau me frapper souvent, je l’adorais», raconte Milch lors d’une conférence organisée en 2006 au MIT.

Rien d’étonnant, dès lors, à ce que le journaliste américain Brett Martin l’ait rangé dans la catégorie des «Difficult Men». Des showrunners –scénaristes-producteurs qui veillent à l’intégrité narrative d’une série– qui ont participé à la définition des standards de la télé câblée.

Une catégorie dans laquelle on trouve aussi Alan Ball (Six Feet Under), David Simon (The Wire) ou David Chase (Les Soprano). Des scénaristes auxquels il consacre d’étourdissants portraits dans le passionnant essai Des hommes tourmentés.

Les artistes torturés n’ont pas attendu les séries télévisées pour exprimer leurs névroses les plus intimes. La littérature (Dostoievski, Ellroy), la peinture (Van Gogh, Toulouse Lautrec) ou encore la musique (Janis Joplin) ont mis en lumière des hommes et des femmes aussi brillants que complexes.

Les artistes torturés n’ont pas attendu les séries télévisées pour exprimer leurs névroses les plus intimes. Sauf que la série est l’univers où l’on explore le récit dans le temps

Sauf que la série est, par exception faite des fictions dites procédurales (à histoires bouclées), l’univers où l’on explore le récit dans le temps. Ce qui fait l’intérêt de programmes comme Mad Men, The Shield ou Breaking Bad, c’est la description des trajectoires de Don Draper, Vic Mackey et Walter White sur le temps long. Et derrière le portrait d’étonnants personnages en lutte avec des aspirations contradictoires, on retrouve souvent des scénaristes hantés par les mêmes questions angoissantes. Toute la complexité de ces auteurs prend dès lors une dimension particulière.

Alan Ball hanté par la mort de sa sœur

«Il me semble que les séries modernes (depuis Hill Street Blues en 1981 et plus encore avec l'essor du câble américain) sont un art de la névrose, note Sullivan Le Postec, scénariste français et auteur du blog Le Parlement des Rêves, sur lequel il livre de multiples analyses. Avec un héros qui oscille entre les deux faces de lui-même, incapable de se stabiliser entre ce qu’il a de meilleur et ce qu’il a de pire. Ce déséquilibre est source d’une grande violence, envers lui-même et envers tous ceux qui l’entourent. C’est ce qui va pouvoir alimenter une série en intrigue des années durant».

Un déséquilibre psychologique qui trouve sa source dans la tête du showrunner de la série. Dans sa tête et, souvent, dans son histoire.

Prenez Alan Ball, le créateur de Six Feet Under. Côté tourments, celui qui a imaginé la famille Fisher n’a pas grand-chose à envier à David Milch. Vous vous souvenez de la scène inaugurale de la série, dans laquelle David Sr, le chef de famille, meurt dans un accident de voiture? Ball a vécu la même scène, à ceci près qu’il était sur le siège passager. C’est sa sœur qui conduisait: elle qui est morte dans l’accident.

Edie Falco (dans le rôle de Carmela) et John Gandolfini (interprète de Tony Soprano) dans la série Les Soprano | Warner Bros International Television

«J’avais 13 ans, raconte Ball dans un entretien publié en 2005, peu après le dernier épisode. Mon père est décédé deux ans après. Entre temps, j’ai perdu mon grand-père, ma grand-mère et une grand-tante: je passais ma vie dans les funérariums. Nous étions comme les Fisher, des WASP qui refoulaient tout, nous étions très mal à l’aise avec les émotions. Pendant vingt ans, j’ai porté en moi un sentiment de deuil que je n’exprimais pas. […] Vous ne pouvez pas vivre tant que vous n’acceptez pas qui vous êtes véritablement.»

S’accepter, assumer ses paradoxes: l’idée est forte, et elle est au cœur des cinq saisons de Six Feet Under.

Le paradoxe, cœur d’une série à succès

Mais le drame familial de HBO n’est pas le seul dans ce cas. Breaking Bad avec Walter White, Les Soprano avec Tony Soprano, Homeland avec Carrie Mathison… les séries les plus marquantes ont souvent frappé les esprits parce qu’elles ont poussé plus loin la logique des personnalités paradoxales. «Paradoxales», un qualificatif qui interpelle Violaine Bellet, scénariste et conseillère psychologique (sur Un Village français, notamment):

«Lorsque l'on définit un personnage de série, il est important de ne pas confondre dualité et paradoxe. Un bon personnage n'est pas duel; il n’est pas gentil ou méchant. Il est gentil et méchant. Comme chacun de nous. On peut être parent, adorer son enfant de 18 mois et, en même temps, le détester quand il nous réveille, à quatre heures du matin. C'est humain.»

Créer un grand personnage de série, au fond, c’est le développer à partir d’un paradoxe fort, constitutif des différentes facettes de sa personnalité. Un paradoxe fort mais pas nécessairement complexe.

«Je me demande si, en réalité, il n’y a pas une adéquation, avance Sullivan Le Postec: plus une série parvient à cerner très précisément la névrose qui empêche le personnage de trancher entre ses deux identités, plus elle est réussie.» Une idée à laquelle souscrit Violaine Bellet, qui préfère cependant élargir la discussion à la notion de «problématique psychologique», et pas seulement aux névroses.

«Pas besoin d’être abîmé pour écrire»

Un bon personnage n'est pas duel; il n’est pas gentil ou méchant. Il est gentil et méchant. Comme chacun de nous

Violaine Bellet, scénariste et conseillère psychologique

Pour plonger dans les problématiques de leurs personnages, les scénaristes de série doivent assumer leur part d’ombre, pour l’explorer saison après saison. Et c’est peut-être là que les meilleurs showrunners réussissent le mieux. Aux États-Unis mais aussi en Angleterre.

Paul Abbott, créateur de Shameless et de Hit & Miss, deux séries dans lesquelles il est question de famille hautement dysfonctionnelles, est un bon exemple. Il a dû élever seul ses frères et ses sœurs après le départ de sa mère. Tout cela pendant que son père gardait le nez au fond d’une bouteille d’alcool.

Bipolaire, victime d’abus sexuels, interné pendant une courte période… la route de celui qui a également imaginé State of Play (mini-série adaptée au cinéma avec Russell Crowe dans le rôle principal) est particulièrement tortueuse.

S’il continue à se battre contre ses démons et si l’écriture est pour lui un moyen de garder la tête hors de l’eau (No Offence, sa dernière création, est arrivée ce printemps en Angleterre), il n’en reste pas moins lucide. «Il n’y a pas besoin d’être abîmé pour être un bon auteur, confie-t-il au Guardian. Cela vous donne cependant une bonne expérience des situations et émotions extrêmes.» Invité en septembre au Festival de la fiction télé de La Rochelle, il a précisé à ce sujet: «Être bipolaire a fait de moi un meilleur scénariste. J’ai besoin de mettre mon esprit dans mes séries.»

Une «problématique intime» à assumer

Ces propos trouvent un écho dans ceux de Neil Cross, créateur de la sombre série Luther, avec Idris Elba (The Wire). Élevé par un beau-père suprématiste blanc, Cross explique que ce dernier était «aussi aimant que possible, il [l]'a converti à la littérature. D'un autre côté, c'était un bigame, un voleur et un menteur». Non sans préciser, lui aussi dans une interview à la rédaction du Guardian: «Il avait un ange sur une épaule et un diable sur l'autre.» Ce qui décrit assez bien, John Luther, son héros… mais aussi de nombreuses figures marquantes de la télévision.

Idris Elba dans le rôle de John Luther, dans la saison 3 de la série Luther | BBC

«En tant qu’auteur, il faut être conscient des paradoxes qui vous animent pour mieux animer ceux de vos personnages, note Violaine Bellet. Au fond, le scénariste doit assumer la problématique intime qui l’habite. Sinon, il n'autorisera pas ses personnages à en avoir une. J'ai l'impression que ceux qui signent les séries le plus fortes sont ceux qui ont le mieux compris cela.»

Cette logique, on la retrouve aussi au cœur de séries plus grand public, n’en déplaisent à ceux qui ne jurent que par le câble américain et les plateformes de streaming comme Netflix ou Amazon.

«The Good Wife» et la névrose de l’apparence

«Prenons l’exemple de la série The Good Wife [créée par Robert et Michelle King pour la chaîne CBS]: la névrose d’Alicia, l’héroïne, c’est son rapport à l’apparence, explique Sullivan Le Postec. Sa personnalité et son éducation la poussent à vouloir toujours donner le change, à ce qu’on la juge comme une bonne personne. Elle n’arrive pas à choisir entre être “la brave épouse” et une avocate brillante mais profondément égoïste et cynique (comme son démon, Louis Canning, joué par Michael J. Fox).»

Il précise: «Le thème de The Good Wife, c’est la fin de la vie privée. On perçoit donc immédiatement comment la névrose d’Alicia va être une source infinie de difficultés et de conflits dans un univers sans vie privée où on est constamment démasqué. Elle n'arrive pas à régler ce que Violaine appelle très justement son paradoxe.»

Les scénaristes ne peuvent faire l’économie d’une certaine introspection

Au bout du compte, pas besoin d’être fou pour écrire une série particulièrement puissante. Robert et Michelle King, les créateurs de la série avec Julianna Margulies, ne sont pas connus pour être particulièrement déséquilibrés. Cependant, au-delà de la maîtrise (essentielle) des règles dramaturgiques, ces scénaristes ne peuvent en revanche faire l’économie d’une certaine introspection.

Vince Gilligan, l’antithèse des hommes tourmentés

C’est le cas de David Milch, d’Alan Ball… mais aussi de Vince Gilligan, le créateur de Breaking Bad. S’il n’a jamais été question d’événements traumatisants dans sa vie (tout au moins, cela n’a-t-il jamais été rendu public), il est parvenu à créer avec Walter White un des personnages les plus fascinants de la télévision.

«Dans le pilote de Breaking Bad, toute l'histoire est consacrée à nous montrer qui est Walter White, un obsessionnel qui refoule ses pulsions, rappelle Violaine Bellet. Du coup, il subit les pulsions des autres, incapable de riposter et complètement humilié. L’épisode 1 matraque ça. Parce que c’est ça, c’est cette situation intérieure et psychologique, le support dramatique de toute la série…»

 Bryan Cranston dans le rôle de Walter White, personnage principal de la série Breaking Bad | AMC

Cinq saisons durant, la série raconte comment White sort de ce schéma pour libérer tout un pan de sa personnalité: Heisenberg. Comme, depuis début 2015, Better Call Saul raconte à son tour comment Jimmy McGill va devenir Saul Goodman. À chaque fois, on retrouve un triptyque thème/paradoxe du héros/problématique –ou, plus précisément, une intrigue qui pousse ce personnage dans ses retranchements.

Dans Better Call Saul, le besoin de reconnaissance est au centre du récit. Jimmy McGill est tiraillé entre son désir d’être un avocat respecté et sa volonté jusqu’au-boutiste de réussir (quitte à se compromettre). Son plus gros problème? Il cherche sa réussite dans le regard des autres, notamment dans les yeux d’un frère qui n’a aucune estime pour lui.

Thème, paradoxe, problématique: voilà Gilligan reparti pour un tour. Et avec lui, des millions de téléspectateurs. Tous complètement fous de cette histoire.

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