France

L’Elysée, ce vieux palais sorti d’un autre temps

Vincent Manilève, mis à jour le 29.09.2015 à 17 h 02

Tout au long du documentaire d’Yves Jeuland sur la présidence Hollande, «Un temps de président», le «Château» apparaît comme un vestige dépassé et déconnecté de son époque.

Extrait du film d'Yves Jeuland, «Un temps de président».

Extrait du film d'Yves Jeuland, «Un temps de président».

Après Patrick Rotman (Le Pouvoir), le documentariste Yves Jeuland (Le président, Les Gens du Monde) a bénéficié d'une chance rare: pouvoir poser ses caméras dans les couloirs du palais présidentiel. Avec Un temps de président, diffusé lundi 28 septembre sur France 3 (et disponible en replay ici), il nous propose une plongée dans les coulisses de la communication élyséenne entre août 2014 et février 2015, de la formation du gouvernement Valls II aux attentats de janvier. Plus qu’un récit global, Jeuland préfère, selon sa méthode éprouvée, placer sa caméra dans les coins du palais et observer discrètement ce qu’il se passe, sans jamais interpeller les protagonistes.

Mais ce qui frappe dans ce documentaire, et ce, dès les premières secondes, au-delà de la luminosité renvoyée par les décors dorés, c’est le poids des traditions protocolaires et des mœurs d'antan qui règnent encore au «Château». Le président arrive dans une salle, un employé en queue de pie s’empresse de l’annoncer, et quand le chef d’État va téléphoner à un ancien président et décide d’enchaîner les marches au pas de course, un autre le suit en courant. Et que dire des gardes, impassibles, impeccables, en costumes anciens, toujours là pour donner un peu plus de cachet à ce décor d’un autre siècle? Tout est calculé, millimétré. L’Élysée enterre complètement l’image d’un «président normal».

François Hollande, poursuivi de près par son employé en costume queue-de-pie.

Où sont les femmes?

Mais l’impression d’un monde révolu donnée par ce décor n’est jamais aussi importante que lorsqu’il s’agit de croiser des femmes occupant des postes de décision –quasiment aucune pendant les 110 minutes du film. On aperçoit Sylvie Hubac, directrice du cabinet du président jusqu’au 5 janvier 2015, mais à part elle (et les femmes ministres), on n'aperçoit «que» des assistantes, des coiffeuses ou des secrétaires.

Des hommes et des hommes. Un temps de président (Yves Jeuland).

Lors de l’enregistrement des vœux présidentiels, pendant que beaucoup de femmes (mais pas seulement) s’occupent de maquiller le président ou de rembourrer un coussin de fauteuil trop bas, les hommes sont derrière le moniteur pour régler les derniers détails.

Les hommes aux manettes...

... pas les femmes.

Dans une interview accordée à France TV Info,  Yves Jeuland explique que son film reflète une réalité politique:

«Il y a quelques femmes autour du président, et notamment Sylvie Hubac, la conseillère économique du président Laurence Boone, la conseillère à la culture Audrey Azoulay, la directrice adjointe du cabinet du président de la République Constance Rivière. Mais ce ne sont pas elles qu'on entend le plus. Comme dans Le Président, mon film sur Georges Frêche, il s'agit vraiment d'un monde d'hommes. Mon film est le reflet de la réalité.» 

Le site Rue89 a appelé le conseiller en communication de François Hollande, Gaspard Gantzer, qui s’est défendu en affirmant que l'équipe autour du président était «à peu près à la parité. Regardez l’organigramme de l’Élysée, vous pourrez compter». Le site a compté: il y a 55 personnes, et seulement 16 femmes.

Transformez les images en noir et blanc, ajoutez quelques nuages de fumée de cigarette, et vous voilà dans un palais présidentiel que l’on pensait enterré.

Le secrétaire général de l'Élysée n'a pas d'ordinateur sur son bureau

La technologie aussi se fait des plus discrètes. La seule trace de modernité que l’on retrouve tout au long du film réside dans les smartphones utilisés par le président, son Premier ministre et surtout son conseiller en communication, qui n’en décrochera jamais. Sauf que, là encore, les murs de l’Élysée refusent de laisser passer les ondes électromagnétiques, obligeant ce dernier à déambuler dans les couloirs vides et blanchâtres du palais. Quand Jean-Pierre Jouyet n’arrive pas à joindre le fraîchement nommé au gouvernement Emmanuel Macron avec son téléphone fixe, il lâche que l’Élysée est «une maison qui marche, parfois».

Gaspard Gantzer cherche du réseau dans les couloirs de l'Élysée. Un temps de président  (Yves Jeuland).

On peut aussi mentionner ce court instant où l’on aperçoit furtivement le code wifi de l’Élysée, qu’une feuille scotchée sur un mur rend visible aux yeux de tous.

Le nom du réseau («WiFi-Presidence») et le mot de passe («elysee75008») sont d’une simplicité déconcertante terriblement classique. Comme le souligne le site Numérama, il pourrait s’agir d’un réseau créé «temporairement à l'occasion d'un événement pour lequel des invités pourraient vouloir se connecter à un réseau wifi». Mais un tel choix reste étonnant quand on connaît l’importance de la sécurité des réseaux wifi et la facilité avec laquelle ils peuvent être piratés.

La situation la plus rocambolesque mélange technologie et situation des femmes à l’Élysée. Trois secrétaires, toutes des femmes, sont chargées de comprendre les annotations manuscrites de François Hollande sur le brouillon d’un discours hommage à l’écrivain Jean d’Ormesson, qui s’apprête à recevoir la Grand Croix de la Légion d’Honneur. Seulement voilà, ni elles ni Jean-Pierre Jouyet n’arrivent à comprendre ses remarques et modifications manuscrites.

Vous en connaissez, vous, des gens qui ont encore des loupes sur leur bureau?

Le secrétaire général de l’Élysée n’a même pas d’ordinateur sur son bureau personnel. À l’heure des ordinateurs et des documents partagés, on a du mal à croire que l’Élysée n’a pas trouvé un moyen plus efficace de travailler sur les discours du président. Même quand il s’agit de récompenser un Immortel.

Ce qu’il reste de ce portrait du «Château», c’est une impression de déconnexion complète du monde réel, comme si l’évolution des mœurs et des technologies n’avait jamais eu aucune influence sur l’indestructible palais. En 2008, Marika Mathieu suggérait de «brûler l'Élysée», du moins symboliquement, pour en finir avec la France des lustres en cristal et embrasser la modernité. Sept ans plus tard, rien n'a changé. 

Vincent Manilève
Vincent Manilève (353 articles)
Journaliste
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