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Une alliance avec la Russie et l’Iran contre Daech est devenue inévitable

Poutine et Obama, nouveaux amis pour la vie? Ici aux Nations unies (New York) le 28 septembre 2015 | REUTERS/Mikhail Klimentyev/RIA Novosti/Kremlin

Poutine et Obama, nouveaux amis pour la vie? Ici aux Nations unies (New York) le 28 septembre 2015 | REUTERS/Mikhail Klimentyev/RIA Novosti/Kremlin

Parfois, le monde vous offre des choix terribles et il vous faut choisir le moindre.

Il est une phrase à retenir du discours du président Obama à la tribune des Nation unies lundi 28 septembre: «Les États-Unis sont prêts à travailler avec toutes les nations –Russie et Iran compris– pour résoudre le conflit en Syrie.»

Jusqu’alors, Obama n’avait jamais exprimé pareil sentiment, pas plus qu’aucun de ses collaborateurs directs jusqu’à ces derniers jours. Si le président américain a, avec la Russie et l’Iran, un intérêt commun à vaincre Daech, il ne pouvait jusqu’alors pas les rejoindre dans une alliance formelle pour trois raisons.

La première est naturellement qu’au vu d’un long historique de tensions avec ces deux pays –aggravée par les actions russes en Ukraine, et malgré l’accord récent avec l’Iran sur le nucléaire– toute coopération officielle était risquée politiquement et même moralement. La seconde est que, Daech étant née de l’aliénation des sunnites par les chiites en Irak et en Syrie, une coalition efficace contre Daech devait compter en son sein des représentants sunnites, afin de démontrer que Daech n’est pas légitime à parler en leur nom –et que l’on pensait que ces dirigeants ne pourraient que refuser une alliance comptant, dans ses rangs, le bastion chiite iranien.

Voilà essentiellement pourquoi Obama a refusé tout effort commun avec l’Iran il y a plusieurs mois de cela.

«Départ programmé»

Dans son discours aux Nations unies, Obama a tenté de jouer sur les deux tableaux. Il a rejeté l’idée que combattre le terrorisme pourrait avoir pour effet de soutenir des «tyrans comme Bachar el-Assad, qui a largué des bombes pour massacrer des enfants innocents» au motif que «l’alternative est probablement pire». C’est pour cette idée qu’avec d’autres, bon gré mal gré, il vient d’accepter. Obama et certains de ses alliés pensent que Daech est pire qu’Assad; et si l’écrasement de Daech implique le départ d’Assad à long terme (afin de priver les djihadistes d’un de leurs principaux cris de ralliement), il est probablement souhaitable de le soutenir à court terme –pour éviter un effondrement de la Syrie.

Surtout, et plus bizarrement, si Obama s’alliait à la Russie et à l’Iran, il aurait été contraint d’abandonner un de ses leitmotivs: le départ de Bachar el-Assad. Ces derniers jours, Vladimir Poutine et Hassan Rouhani, présidents russe et iranien, ont réaffirmé qu’Assad devait se maintenir au pouvoir si l’on voulait lutter efficacement contre Daech. Voilà pourquoi, quelques jours avant l’ouverture de l’Assemblée générale de l’ONU, le secrétaire d’État John Kerry a pu déclarer publiquement que le départ d’Assad pourrait être retardé quelques temps.

 Les faits sont là: Daech ne peut être vaincu sans la participation directe de l’Iran, dont l’objectif premier est de protéger Assad

Obama a trouvé une formule permettant de résoudre ce dilemme. «Oui, a t-il dit, le réalisme nous impose un compromis pour mettre un terme au combat et mettre Daech hors d’état de nuire –mais le réalisme nous impose aussi le départ programmé d’Assad et la mise en place d’un nouveau dirigeant à la tête d’un gouvernement d’union désireux de mettre un terme au chaos et de reconstruire la Syrie.»

L’expression clé est celle du «départ programmé». C’est bel et bien à Moscou et à Téhéran, les deux seuls soutiens affirmés du président, que va revenir le rôle de gérer cette transition si elle a lieu –et elle n’aura pas lieu tant que Moscou et Téhéran ne seront pas certains que ce «nouveau dirigeant» sera autant qu’Assad à même de protéger leurs intérêts. La Syrie est la seule tête de pont russe au Proche-Orient et une porte ouverte vers l’Ouest de la région pour l’Iran (et en particulier avec le Hezbollah). Ces deux puissances considèrent Daech comme une menace, non pour le calvaire que l’organisation fait subir au peuple syrien (Assad ne s’en prive pas non plus) mais parce qu’elle menace leurs intérêts dans la région.

Cette session de l’ONU fera peut-être quelques références vagues à une Syrie post-Assad, mais les faits sont là: Daech ne peut être vaincu sans la participation directe de l’Iran, dont l’objectif premier est de protéger Assad (ou un remplaçant commode, si Assad ne pouvait plus se maintenir au pouvoir et servir les intérêts de Téhéran). Poutine a lui aussi décidé de s’en mêler parce qu’il sait le pouvoir syrien au bord de l’effondrement: les chars et les avions qu’il a déployés visent à la fois à le défendre et à le placer en position de peser sur le choix d’un successeur si Assad venait à tomber. Moscou et Téhéran ont donc tous deux un intérêt à perpétuer le régime d’Assad, mais ils sont autant alliés qu’en compétition.

Alliance grise

Et la position d’Obama dans tout ça? Les États-Unis n’ont pas d’intérêts vitaux en Syrie et Obama n’a aucun désir de s’engager dans une guerre civile inextricable. Mais la guerre s’étend, menace les alliés des Américains dans la région et a déclenché la pire crise de réfugiés de ces dernières décennies. Quand Obama a saisi qu’il devait intervenir, il a tenté de bâtir une coalition d’alliés sunnites –Égypte, Turquie, Jordanie, États du Golfe– ainsi qu’un nouveau gouvernement en Irak qui devait se montrer plus compréhensif à l’égard des milices sunnites et des chefs tribaux. Mais les nations sunnites se sont avérées moins fiables –et l’État irakien moins compréhensif– que prévu; la Turquie, de loin le plus fiable des partenaires de cette coalition, semble davantage intéressée par le pilonnage des Kurdes que des djihadistes.

Si Roosevelt et Churchill avaient refusé de s’allier à Staline contre Hitler, au motif que le communisme soviétique ne valait pas plus cher que le nazisme, ils auraient perdu la guerre

Obama est donc contraint de rejoindre une alliance des pays –Iran, Russie et (respirons à fond) Assad– les plus à même de détruire Daech, car ils y ont clairement bien d’avantage intérêt que d’autres. Les alliances sont rarement toutes blanches. Si Franklin D. Roosevelt et Winston Churchill avaient refusé de s’allier à Joseph Staline pour combattre Adolf Hitler, au motif que le communisme soviétique ne valait pas beaucoup plus cher que le nazisme, ils auraient sans nul doute perdu la Seconde Guerre mondiale du haut de leur tour d’ivoire. La guerre contre Daech n’a pas ce caractère gigantesque, mais le principe est le même: parfois, le monde vous offre des choix terribles et il vous faut choisir le moindre. Comme le disait Churchill: «On peut s’allier avec le diable – le temps de passer le pont.»

C’est peu ou prou ce qu’a suggéré Obama dans son discours du 28 septembre. Dans son ouverture, au milieu d’un passage vantant les principes ayant guidé les actions de l’ONU depuis soixante-dix ans, il faisait remarquer que les États-Unis «ont travaillé aux côtés de nombreux nations au sein de cette assemblée pour éviter une Troisième Guerre mondiale, en s’alliant parfois avec d’anciens adversaires». Il déclarait plus loin: «Quelle que soit la puissance de notre armée, de notre économie, nous avons pleinement conscience que les États-Unis ne peuvent pas, à eux seuls, résoudre les problèmes du monde.» Dans un autre passage, sur l’Ukraine cette fois, il expliquait que les États-Unis et l’Otan avaient imposé des sanctions à la Russie pour réaffirmer les normes internationales de souveraineté et d’intégrité territoriale, et pas «par souhait d’en revenir à la Guerre froide» ni «pour isoler la Russie – cela, [ils ne le veulent] pas».

Situation désespérée

Dans les discours qu’ils ont prononcés ce même jour, Poutine et Rouhani ne se sont pas présentés comme les nouveaux meilleurs amis d’Obama. Poutine s’est montré particulièrement amer, accusant l’Otan de soutenir l’agitation et de fomenter un coup d’État en Ukraine. Rouhani a accusé «le régime sioniste» (comprendre: Israël) de faire obstacle à la paix au Proche-Orient.

Mais Poutine en a également appelé à une «large coalition contre le terrorisme, identique à celle contre Hitler». Rouhani a déclaré que l’accord sur le nucléaire que l’Iran a déjà négocié avec les nations du P5+1 (États-Unis, Grande-Bretagne, France, Russie, Chine et Allemagne) pourrait constituer «la base à des réussites futures».

Ces derniers jours, certains dirigeants régionaux –qui, il y a quelques semaines encore, se seraient étranglés à l’idée d’une coalition avec l’Iran ou à l’établissement d’une politique visant au maintien d’Assad au pouvoir en Syrie, même temporairement– se soumettent soudain à cette triste réalité. Le président turc Recep Tayyip Erdogan n’a pas dit autre chose ce mardi 29 septembre. Et le président égyptien, Abdel-Fattah el-Sisis, a accepté cette idée dans une interview accordée lundi 27 à CNN.

Un tel virage implique une prise de conscience du caractère désespéré de la situation, que les grandes puissances doivent désormais agir et que la seule action possible aujourd’hui –au moins en matière militaire et diplomatique– est précisément celle qui, il y a peu, leur retournait l’estomac. Mais entre la nausée et la catastrophe, il est préférable de vivre avec la nausée.

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