Partager cet article

De nouveaux monopoles trahissent les idéaux du médicament générique

Médicaments | Charles Williams via Flickr CC License by CC

Médicaments | Charles Williams via Flickr CC License by CC

Autrefois synonymes de médicaments essentiels et pas chers, les génériques attisent le plus en plus la convoitise de petits entrepreneurs attirés par le profit. Quitte à faire exploser les prix.

Les fabricants de génériques devaient permettre la baisse du prix des traitements. Mais certains d’entre eux sont en réalité devenus les nouveaux super méchants de l’industrie pharmaceutique.

Il y a quelques mois, j’ai traité une patiente pour un cas d’oxyurose, une infestation parasitaire touchant près de 400 millions d’êtres humains dans le monde, dont 40 millions aux États-Unis. Cette parasitose peut se rencontrer dans les quartiers de la classe moyenne. Elle est cependant plus répandue dans les zones urbaines défavorisées, comme par exemple dans ces ensembles de logements sociaux qui font face à la clinique d’East Baltimore où je travaille et dans lesquels de nombreuses personnes survivent tant bien que mal avec moins de 2$ par jour.

150 dollars le comprimé

Le diagnostic lui-même était relativement simple à établir, et bien que ma patiente n’ait pas d’assurance, je l’ai envoyée à la pharmacie, persuadé que le médicament dont elle avait besoin, l’albendazole, ne lui coûterait que quelques dollars. Après tout, cette molécule avait été mise sur le marché en 1971. Et, dans les années 1980, son prix était si bas et son usage si fréquent que l’Organisation mondiale de la Santé avait ajouté ce traitement efficace, facilement accessible et coûtant à peine quelques centimes par comprimé à sa liste des médicaments essentiels. Mais une heure plus tard, ma patiente revient en m’expliquant que les comprimés sont trop chers pour elle. 

Le marché américain de ce générique est désormais contrôlé par une petite entreprise qui le commercialise sous une nouvelle marque

J’essaye alors d’en savoir plus. Quelques dollars à peine peuvent parfois représenter une dépense trop importante pour des malades devant faire les fonds de tiroirs pour payer leur loyer ou nourrir leur famille et, dans certains cas, nous pouvons leur remettre des bons d’achat allégeant la charge financière. Mais le prix qu’elle m’a annoncé m’a laissé sans voix: on lui demandait plus de 300$ pour les deux comprimés d’albendazole que je lui avais prescrits. En effet, comme j’allais bientôt l’apprendre, le marché américain de ce générique est désormais contrôlé par une petite entreprise appelée Amedra, qui le commercialise sous une nouvelle marque, Albenza, à un prix supérieur à 150$ le comprimé.

Le mauvais buzz de l'albendazole

Il y a peu de temps une autre petite entreprise pharmaceutique, Turing Pharmaceuticals, a acquis les droits de distribution aux États-Unis d’un autre antiparasitaire présent sur la liste des médicaments essentiels de l’OMS, avant d’augmenter son prix de plus de 5.000%. L’explosion des tarifs de l’albendazole n’était donc pas un cas isolé. Mais la révélation que Turing, nouveau propriétaire de la pyriméthamine, une molécule vieille de soixante-deux ans, avait soudainement fait passer son comprimé de 13,50 à 750 $ est rapidement devenue virale. Cela a entrainé des réactions de deux candidats à la primaire démocrate, Bernie Sanders et Hillary Clinton, qui ont plaidé pour un plus grand contrôle de l’augmentation tarifaire des traitements médicaux. 

L’arrogance et le cynisme du PDG de Turing, Martin Shkreli, n’ont rien fait pour étouffer le scandale. Il a même affirmé dans une interview à CNBC que le nouveau prix de la pyriméthamine devrait tout simplement être pris en charge par les patients existants et traité un journaliste qui avait remis en cause la capacité du fabricant à fixer librement ses prix d’«imbécile».

Martin Shkreli représente un nouveau type de méchant sur la scène de l’industrie pharmaceutique

La dernière mutation du générique

Mais la controverse et la publicité était peut-être précisément ce que cherchait Martin Shkreli –après tout, il est aussi l’ancien gestionnaire d’un fonds spéculatif ayant notoirement cherché à intervenir dans le processus d’autorisation par la Food and Drug Administration de certains médicaments dont il voulait vendre les stocks à découvert. Il n’en demeure pas moins que ces récentes augmentations soulignent une évolution inquiétante du secteur. Car Martin Shkreli représente un nouveau type de méchant sur la scène de l’industrie pharmaceutique.

Il ne joue pas le rôle bien connu du cadre exécutif d’un des géants du secteur, cloué au pilori pour les prix exorbitants de certains «blockbusters», à peine plus efficaces que les génériques existants. Ni même le rôle émergeant de l’ingénieur en biotechnologie, capable de justifier pour des traitements réellement innovants des prix si élevés qu’ils menacent l’équilibre de nos systèmes de santé. Non, Martin Shkreli et ses homologues moins médiatiques d’Amedra Pharmaceuticals viennent du monde des entreprises pharmaceutiques de moindre importance qui prennent aujourd’hui le contrôle de médicaments qu’aucune autre entreprise ne produit plus, afin de les remettre en vente à un prix plus élevé. Ils incarnent la dernière mutation des «petits fabricants» de génériques qui, jusqu’à présent, étaient considérés comme des acteurs éthiques produisant des versions plus économiques de vieux médicaments et permettant aux innovations du passé d’être accessibles au plus grand nombre.

Une liste d'indispensables

Le phénomène n’est d’ailleurs pas limité aux antiparasitaires. On trouve d’autres exemples, tout aussi scandaleux, d’entreprises ayant acquis des monopoles sur des traitements essentiels contre l’asthme, le diabète, l’arthrite, les maladies cardiaques, les cancers ou même sur des produits aussi courants que les poches de perfusion de solution saline. Or, ce sont des éléments indispensables à notre système de santé, dont l’état se détériore à chaque pénurie et à chaque augmentation consécutive au remplacement de traitements génériques et bon marché par des produits en situation de monopole ou d’oligopole.

Idéalement, cette accessibilité devait être protégée par de vigoureuses politiques gouvernementales

Pourtant, les choses n’étaient pas censées se passer ainsi. Quand le concept de médicaments essentiels a été mis en place par l’OMS en 1977, ses architectes espéraient établir une liste de produits médicaux économiques et à ce point indispensables au fonctionnement de nos systèmes de santé qu’ils devaient être considérés comme des biens publics plutôt que comme des marchandises. 

À la recherche du profit

Ils les ont définis comme «des produits de base de la plus haute importance, indispensables et nécessaires aux besoins sanitaires des populations». Idéalement, cette accessibilité devait être protégée par de vigoureuses politiques gouvernementales. Mais les promoteurs du programme de médicaments essentiels ont aussi vu des alliés dans l’industrie des génériques, ces entreprises «plus humaines» capables de produire d’anciens médicaments à bas prix.

Cependant, l’histoire des cinq dernières années a démontré que ces sociétés ne sont pas plus morales ou plus immorales que les membres des Pharmaceutical Research and Manufacturers of America ou de la Biotechnology Industry Organization: ce sont avant tout des acteurs industriels cherchant à augmenter leur profit comme n’importe quelle autre entreprise. Ironiquement, cela se traduit par le fait qu’une nouvelle génération de fabricants de génériques rend certains médicaments essentiels désormais inaccessibles aux patients vivant dans la pauvreté.

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte