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Avant de débattre des moyens de l'école, et si on revoyait ses finalités

À l'école | Lucélia Ribeiro via Flickr CC License by CC

À l'école | Lucélia Ribeiro via Flickr CC License by CC

Ce qui manque au système éducatif actuel, c'est une meilleure valorisation du travail collectif et un plus grand détachement des programmes.

Le système scolaire français prône le respect du programme dans chaque matière, et attend d’abord de chaque élève un travail individuel. Le monde économique et social, lui, accorde la primauté aux objectifs assignés à une équipe. Comment s’étonner que l’école prépare mal ses élèves à entrer dans la vie dite active?

Certes, l’éducation revient régulièrement à la une de l’actualité, comme un sous-marin resté en plongée trop longtemps. Épisodiquement, nous en parlons alors avec une passion souvent déchaînée, le plus souvent d’ailleurs pour ne pas toucher à l’essentiel, et, plus ou moins rapidement, le sujet replonge dans les eaux profondes de notre impuissance réformatrice. Tout à coup surgit ces derniers jours l’importance de la dictée en primaire, après la polémique sur les classes bi-langues, alors qu’on s’interroge encore une fois sur le système de notation et que les Français se déclarent largement favorables à l’entrée massive du numérique dans les classes. Reviendront certainement bientôt à la charge, pêle-mêle, l’acquisition des fondamentaux, le nombre d’élèves par classes, le collège unique, la durée de l’année scolaire, les activités libres, l’enseignement du civisme, peut-être celui du fait religieux, la pause du mercredi ou la suppression du baccalauréat.

En somme, la société française semble ne se préoccuper que des moyens du système éducatif sans jamais s’interroger en profondeur sur sa finalité.

La scolarité, un long couloir d'une quinzaine d'années

Bien sûr, chaque ministre de l’Éducation nationale rappelle que l’école doit permettre la maîtrise de la lecture, de l’écriture et du calcul à la fin du primaire, même si tous les ans 150.000 élèves sur une classe d’âge d’environ 800.000 n’y parviennent pas. Bien sûr, tout le monde s’accorde à dire que l’instruction et l’éducation doivent former les esprits des jeunes, mais sommes-nous capables d’énoncer clairement à quoi nous devons les préparer? Pourrions-nous, une fois au moins, lancer une réflexion en profondeur sur le but de notre système scolaire?

La finalité, plus ou moins avouée, de notre système

est de former des têtes capables de passer un examen ou un concours

Pour l’instant, les jeunes français scolarisés entrent dans un long couloir où ils vont séjourner pendant une quinzaine d’années. Ils y apprennent quantité de belles choses dans des domaines différents, mais ils s’aperçoivent peu à peu qu’il s’agit tout à la fois d’un tunnel pour certains et d’un entonnoir pour tous. Au bout s’élève une barrière, le bac. Une fois cet obstacle enjambé, un autre se profile à l’horizon, celui qui donne accès au Graal: la réussite à un concours ouvrant la porte d’une bonne école, si possible «grande». Cela concerne, au mieux, quelques dizaines de milliers de jeunes sur les centaines de milliers initiaux. Les autres, tous les autres, doivent se débrouiller comme ils peuvent. 

Le travail collaboratif, cet inconnu

Ce ne sont pas des cancres, ils sont simplement restés derrière la porte. De sorte que la finalité, plus ou moins avouée, de notre système éducatif, est de former des têtes capables de passer un examen ou un concours pour obtenir un diplôme. Se retrouver à la droite du Seigneur, comme me l’a dit un jour un ami philosophe. Pas de préparer les jeunes à s’insérer dans la société. Certes, la scolarisation contribue à la socialisation, et les enseignements dispensés sont plutôt de bonne qualité, mais le problème est qu’ils s’appuient sur deux piliers jamais remis en cause: le travail individuel et le respect du programme.

Ce constat provient d’une observation personnelle, comme élève bien sûr, mais aussi et surtout comme professeur. J’ai dispensé des cours dans le secondaire, à l’université de Nanterre puis à l’IEP de Paris (Sciences Po) pendant plus de quarante ans et vu passer environ 8.000 jeunes de 18 à 25 ans. Avant de leur imposer des travaux en équipe, je les interrogeais systématiquement sur leur expérience en la matière. Sur cet échantillon, une petite centaine en avait connu la pratique. Tous les autres avaient pour certains collaboré à un exposé ou deux, mais aucun n’avait jamais appartenu à un groupe de travail pour étudier un dossier, rédiger un mémoire, produire des documents sur une durée minimum de quelques mois. Quant au sacro-saint programme, tous ou presque m’ont assuré que leurs professeurs, pour excellents qu’ils aient pu être, donnaient l’impression de courir après, quitte à laisser des parties de côté, par manque de temps.

Agir avec les autres suppose souvent que chacun renonce un peu à ses exigences personnelles pour que le groupe dans son entier progresse

Apprendre à dialoguer et à faire des compromis

Avec une scolarité d’une quinzaine d’années (sans redoublement), auxquelles s’ajoutent trois ans ou cinq ans supplémentaires pour ceux qui poursuivent des études supérieures, cela signifie qu’en vingt ans les jeunes français, dans leur immense majorité, ne sont aucunement préparés à entrer dans la vie, où ne priment en général ni le travail individuel ni le respect du programme, mais le travail en équipe, et l’atteinte d’objectifs. Les meilleurs, c’est-à-dire environ 7% d’une classe d’âge, s’adaptent assez vite, même si leur ego en souffre souvent. Les autres éprouvent beaucoup de difficultés à comprendre ce qui les handicape. Dans les entreprises comme dans la quasi-totalité des organisations, l’aptitude au dialogue et aux relations avec autrui est souvent décisive, contrairement au «moi je». Sauf pour quelques privilégiés, ce n’est pas un don du ciel. Cela peut s’apprendre, en commençant tôt si possible.

Travailler en équipe dès le plus jeune âge (il ne s’agit pas ici «d’activité collectives» ou de jeux participatifs) pour aboutir à un résultat commun, fut-il modeste, permettrait de mieux s’insérer dans le milieu professionnel auquel on se destine. Si tel était la finalité de la scolarité française, les moyens en découleraient tout naturellement: des notes individuelles, bien sûr, mais aussi des notes attribuées à l’équipe; un temps de recherche hors de l’école plus long; une répartition de l’effort mieux adaptée; l’initiation à la collaboration, etc. Avec, en plus, un gain non négligeable: agir avec les autres suppose souvent, pour atteindre un but, que chacun renonce un peu à ses exigences personnelles pour que le groupe dans son entier progresse. Cela revient à un apprentissage de la démocratie.

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