Partager cet article

«Vers l’autre rive», quand les fantômes et l’amour font le cinéma

Eri Fukatsu dans «Vers l'autre rive» © Version Originale/ Condor

Eri Fukatsu dans «Vers l'autre rive» © Version Originale/ Condor

Kurosawa est une sorte d’expert en «présence» et en «apparition» et ses fantômes, ses apparitions sont là aussi parce que le cinéma, c’est toujours nécessairement avoir maille à partir avec l’invisible.

Elle est là. Elle est vivante. Elle travaille, se fait à manger, accomplit les gestes du quotidien. La tristesse est comme une brume, les gestes comme anesthésiés, les rythmes amortis. Et puis, il est là. Son mari mort. Mort mais là, dans l’appartement. Il parle, il rit, il raconte un peu, pas tout. C’est un fantôme? Oui, on appelle ça comme ça. En tout cas c’est une présence.

L’apparition, la présence, c’est bien sûr aussi une question centrale de cinéma. Au cinéma, il n’y a à proprement parler que des fantômes, des êtres impalpables, des projections immatérielles sur une surface vide. Qu’est-ce qui permet que chacun y reconnaisse une présence puissante, active, qui fait rire, pleurer, rêver, frémir, penser? Quoi d’autre que cette autre projection, de notre croyance, de notre désir, de notre besoin?

Mizuki croit que Yusuke est revenu. Forcément, puisqu’il est là. Il n’y a ici ni religion, ni superstition, ni magie. Et d’ailleurs les autres aussi le voient, puisqu’elle le voit. Sa croyance à elle lui donne existence à lui. Une existence de fantôme, mais une existence tout de même.

Depuis longtemps Kiyoshi Kurosawa réalise des films de fantômes, genre classique au Japon, et déjà dans le roman et au théâtre avant le cinéma. Comme en Occident, il est d’usage que les fantômes fassent peur. Dans ses films d’étudiants, et encore avec son premier long métrage professionnel, Cure (1997), ce réalisateur aussi a joué principalement sur les codes du fantastique de frayeur, quoique toujours avec originalité et inspiration. Mais dès Licence to Live (1998), et dans les dix films qui le séparent de celui-ci, les fantômes, toujours là d’une manière ou d’une autre, ont cessé d’être seulement effrayants –même s’ils ont pu l’être aussi.

Autant dire que Kurosawa est une sorte d’expert en «présence» et en «apparition». Voilà plus de quinze ans qu’il décline avec une élégance joueuse d’innombrables modalités de cohabitation entre des personnages acceptés par la fiction comme vivants, «réels», et d’autres, qui ne le seraient pas mais cohabitent de multiples manières avec les premiers.

Et à nouveau, dans Vers l’autre rive, outre le couple principal composé d’une vivante et d’un mort, certains sont morts et ne le savent pas, ou le savent mais pas ceux qui les entourent. Ces morts sont tristes, ou consolateurs, ou vengeurs, ou impuissants à intervenir, mais ils sont là.

Comme sont là en effet tout ce à quoi nous avons affaire dans notre vie, bien que ne relevant du matériel au sens élémentaire du mot –les souvenirs, les phobies, les «produits de notre imagination», les rêves érotiques, infantiles, morbides, etc.

Le cinéma, l'art de l'invisible

© Version Originale / Condor

Ils sont là, aussi, parce que le cinéma, c’est toujours nécessairement avoir maille à partir avec l’invisible. Montrer ces êtres qui ne sont pas du «monde sublunaire», tel que le fait ce cinéaste mieux qu’aucun autre avant lui, en les montrant comme fantômes dans la vie des vivants, dans la ville, la campagne, le travail, à table et au lit, c’est simplement user des ressources de son art pour mieux donner à partager ce qui agit les hommes et les femmes.

Et c’est exactement ce qu’entreprend Yusuke, le mari. Il emmène Mizuki en voyage, sur les traces d’un chemin qu’il aurait lui-même parcouru après avoir quitté sa femme, avant de trouver la mort. Voyage extraordinaire! C’est à dire, plutôt, voyage tout à fait ordinaire, dans des petites villes et des villages, chez un vieil homme qui publie une gazette locale, un couple qui tient une gargote, une famille de paysans. Mais voyage extraordinairement filmé.

Pourquoi? Deux réponses, qui sont au fond la même. Parce que Kiyochi Kurosawa filme admirablement, c’est à dire rend intéressant, émouvant, amusant, chaque instant, chaque geste, chaque situation, dans une sorte d’évidence attentive et chaleureuse.

Toute situation peut devenir passionnante, la plus banale comme la plus exceptionnelle, si on arrive à la filmer suffisamment bien

C’est à la perfection cette idée si généreuse du cinéma: toute situation peut devenir passionnante, la plus banale comme la plus exceptionnelle, si on arrive à la filmer suffisamment bien.

Cette idée fut présente dès les premières vues Lumière, elle fut portée au plus haut par Jean Renoir, les néoréalistes italiens, Jacques Rozier, Jean Eustache, Abbas Kiarostami, Victor Erice, Aki Kaurismaki, Hou Hsiao-hsien… Et, comme on voit avec cette histoire de fantômes, ça n’a aucun rapport avec la séparation entre réalisme et fantastique, pas plus qu’avec celle entre documentaire et fiction. Il y a des gens, des lieux, des objets, des actes. Cela suffit amplement pour faire un film merveilleux –à tous les sens du mot «merveilleux».

Le fantôme fait le cinéma

Un exemple, un seul, mais sidérant d’évidence et de simplicité, de force en même temps. Deux femmes se parlent, l’épouse et la maîtresse. Kurosawa les cadre alternativement, de face, exactement le même cadre –et sauf erreur pour la première fois dans l’histoire du cinéma, le procédé archi-convenu du champ-contrechamp devient jeu de bonneteau vertigineux, substitution violente et troublante d’un visage à l’autre puis du deuxième au premier, avec un total respect pour les personnages, ce qui est commun au deux et ce qui les distingue…   

Deuxième réponse: le fantôme fait le cinéma. On pourrait dire aussi bien: l’amour fait le cinéma. C’est la croyance amoureuse de Mizuki qui rend possible la présence active de Yusuke. Rien de mièvre là-dedans, cet amour ne manque ni de part d’ombre, ni de tensions et de crise. Rien d’évanescent non plus, les corps sont à l’œuvre, les gestes, les affects, et le désir bien sûr.

C’est la même réponse, l’amour du cinéma par Kurosawa, l’amour de Yusuke par Mizuki: mélo? Absolument! Et la musique en remet une couche des fois qu’on en douterait. Mélo à la folie, tendresse et précision, attention aux détails et sens d’un absolu qui ne tient qu’à l’entre-humains, dans toute la diversité et les fragilités des humains.

Lui, revenu pour elle de limbes qui ne sont ni les enfers de nos religions faites pour terroriser, ni même ceux trop tragiques, trop définitifs d’Orphée, juste un à-côté qui peut aider les vivants à être vivants, lui l’emmène donc, elle, vers –dit-il– un lieu sublimement beau. Et, parce qu’elle l’accompagne, lui aussi pourra trouver une place, dans son monde à lui, quel qu’il soit.

Cette place c’est l’autre rive, donc, pour elle comme pour lui. Mais on sait, on le sait en Orient un peu mieux, que seul le chemin compte vraiment. Un chemin, un film.

Vers l’autre rive 

De Kiyoshi Kurosawa, avec Eri Fukatsu, Tadanobu Asano. 

Durée: 2h07 | Sortie le 30 septembre.

Voir sur Allociné

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte