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Pourquoi il est impossible d’avoir un avis audible sur Lana Del Rey

Lana Del Rey au festival de Glastonbury 2014. REUTERS/Cathal McNaughton.

Lana Del Rey au festival de Glastonbury 2014. REUTERS/Cathal McNaughton.

Si l’actu musicale va trop vite pour vous, rendez-vous toutes les deux semaines dans la rubrique «Dans ton casque». Actu, vieilleries, révélations ou underground: vous serez nourris en 3 minutes, durée d’une bonne pop song. Aujourd’hui: Lana Del Rey, Arlt et The Married Monk.

1.Le buzzLana Del Rey

«Tiens, toi qui t’y connais en musique, qu’est-ce que tu en penses? C’est bien, ou c’est pas bien?» Je ne sais pas. Je sais juste que c’est mauvais signe d’entendre pareille question. Vous en avez probablement déjà fait l’expérience. Quelqu’un vous délègue entière souveraineté pour placer le curseur où il se doit sur l’échelle du bon goût. Vous pouvez être celui qui, pouce levé ou baissé, va donner crédit ou ou pas à la lame de fond du moment. On devrait dire merci, se sentir important, un «influenceur» comme on dit de nos jours. Merci pour ce grand moment de solitude, en réalité. Car il n’y a pas de bonne réponse.

Quand un artiste suscite ce genre de questionnement, quand le stade du pré-buzz est si avancé que son nom pourrait surgir aux repas de famille, c’est déjà le début de la fin. C’est que l’artiste est entré dans une dimension où son personnage public a pris une importance supérieure à celle de son travail. Vous-mêmes ne pourrez pas échapper à l’absence de nuance qu’implique la situation: votre rôle d’expert présumé sera vite englouti par autre chose. Vous serez un indécrottable puriste ou un vendu. Un collabo ou un résistant. Vraiment, j’ai horreur de cette question.

Prenez Lana Del Rey. La chanteuse américaine de trente ans devenue une méga-star au cours de l’année 2011 avec son single «Video Games» puis son album Born To Die en 2012. Même si Ultraviolence fut moins bien reçu l’année dernière (pas pour tout le monde), Hooneymoon, son dernier album, reste l’un des événements de la rentrée musicale. La preuve, elle a posé en tenue translucide en une des Inrocks, elle a encore donné une interview à Grazia, elle vient de créer un buzz selon lequel elle se tient disponible pour répondre directement à ses fans au téléphone... Pour quelqu’un qui n’aime pas se mettre en scène, voilà un tableau schizophrénique. Il nourrira toujours les sceptiques le soupçon sur la finalité d’un tel battage: la musique, les chansons, le propos artistique. Allez, on se jette quand même à l’eau.

La colonne «crédit» de la New-Yorkaise est bien remplie. Si elle joue avec excès son rôle d’intouchable poupée qui dit non (ou du moins, qui fait la gueule), elle est une musicienne, chanteuse et interprète dont il ne faut pas remettre en cause l’épaisseur et la sincérité. Lana Del Rey n’est pas suspecte d’avoir grillé les étapes à la façon des stars préfabriquées de la télé-réalité auxquelles de grands distraits associent parfois son ascension fulgurante. Avant la hype, elle a fait comme Barbara ou Madonna. Elle a connu les vaches maigres, la formation sur le tas, elle s’est plantée, elle a continué, continué encore, elle a accumulé les compétences techniques et les ressorts intimes de motivation qui feraient d’elle ce qu’elle est devenue. «Video Games», la chanson qui a fait sa gloire, est une pépite incontestable et d’ailleurs peu contestée. Lana Del Rey est ensuite devenue rapidement un produit marketing qui s’assume plutôt bien –communiquer sur «le plaisir de la musique, à égalité avec le sexe» constitue par exemple une punchline qui donne de la valeur au produit– mais l’artiste ne s’est pas posée là pour de mauvaises raisons. Résumons: vous pouvez prendre Lana Del Rey au sérieux.


Ayatollah du monde indé, agressez-moi si ces considérations vous semblent indéfendables. Oiseaux des clubs underground, fermez la porte sous mon nez si je viens symboliquement de déchirer ma carte: je n’en change pas une ligne.

Pourtant la notoriété de Lana Del Rey est très supérieure à ce qu’elle pourrait être si elle était proportionnelle à l’épaisseur de son oeuvre. Car comme Born To Die, Honeymoon est un album bien long pour ce qu’il a à dire. Y demeure un écart faramineux entre les sommets du disque et ses profondeurs; un constat qui est d’ailleurs une tendance lourde de l’époque. La diva est comme nombre de ses contemporains: on se sait quasiment plus faire d’album à l’ère de la musique dématérialisée. Dans un stock de chansons, il y a toujours de quoi faire un album dilué de douze, quatorze ou seize morceaux. Consacrer la même énergie aux huit ou neuf meilleurs titres de ce stock est bien souvent la décision susceptible de vous rapprocher du chef d’œuvre. Lana Del Rey n’a jamais pris pareille décision, pas plus cette fois que la précédente.

Hélas, le parti pris d’une musique en down tempo –le sien– est impitoyable à qui s’y risque. Le fil est ténu entre l’ennui profond et l’intensité bouleversante. Cette fois, Lana Del Rey ne réussit vraiment le numéro d’équilibriste qu’en début de disque, avec «Honeymoon» (le morceau aurait sa place sur l’un des grands disques des années 2000, le Felt Mountain de Goldfrapp), «Music To Watch Boys To», «Terrence Loves You», «Freak», «24» à la rigueur .

Fans éplorés de la star, traitez moi de snob. Convertis de Honeymoon, disqualifiez ces réserves, elles me semblent être le commentaire le plus juste à proposer à la question qui ouvre cet article.

Dans les Inrocks du 16 septembre, JD Beauvallet livrait une mise en perspective intéressante de l’art de Lana Del Rey, l’incluant dans un travail de «dématérialisation de la pop music». A la lettre, on peut cependant tout faire dire à la définition qu’il en propose: «Un vaste de chantier de nettoyage par le vide, l’absence, le creux». On vous laisse libre de votre interprétation.

2.Le coup de pouceArlt, les poètes grinçants du rock français

Comme l’a montré le petit quiz auquel vous vous êtes peut-être livrés à la rentrée, trop peu de monde connaît encore Arlt. Leur prochain disque sort mi-octobre. L’espace de deux semaines qui nous sépare de l’arrivée de Deableries constitue une fenêtre suffisante et idéale pour apprivoiser ou se réapproprier le répertoire de ce duo si créatif qu’il a créé un son unique. Il est si vite identifiable qu’il confine à la création de style.

Un homme, une femme. Sing-Sing et Éloïse Decazes. Deux guitares, souvent. Et partout, des frottements, des grincements, des fissures, des dissonances, d’impossibles rapprochements. Arlt prend, en une musique, plus de risques que beaucoup d’autres artistes en une carrière. Le groupe utilise des accords que tant d’autres méconnaissent, les enchaîne hors de tout académisme, tente une mélodie qui semble surgie d’une autre tonalité. Mais ça fonctionne. Arlt retombe sur ses appuis avec la grâce d’un chat. Tous les ingrédients de la musique servent une poésie pleine de vitalité, de paradoxes, d’amour, d’étonnements et de grands écarts («Je ne sais plus de quoi on parle, si c’est de la mort qui vient, ou si c’est du café qui brûle», dans «Nous taire un peu», chronique épatante du couple qui dure comme il peut).

Tourmentée beaucoup, plombante jamais, gracieuse toujours: tous les courants contraires de la musique d’Artlt sont miraculeusement agglomérés par les voix de Sing-Sing et Éloïse Decazes. Grave, à la base de tout, celle du mâle est vulnérable et ne l’esquive pas. Aiguë, flirtant avec l’idée d’un sifflement, celle d’Eloïse dessine autoritairement la forme finale en cherchant le ton juste. Tout était en place dans Feu la figure (2012). Ce registre irrigue aussi le duo avec Thomas Bonvarlet paru l’an passé chez Almost Musique (2014). Deableries est aussi un sommet d’artisanat pop qui se nourrit dans le blues ancestral et le free jazz plus sûrement que dans les courants plus souvent cités. «Les Oiseaux cassent» est le premier extrait rendu public.

 

3.Un vinyleThe Married Monk, la renaissance de The Belgian Kick

Dans la série groupe bien de chez nous auteur d’une musique inclassable qui gagnerait à être plus exposée, The Married Monk se pose là. Formé à Rennes, porté par les musiciens Christian Quermalet et Philippe Lebruman, The Married Monk n’a à peu près rien de commun avec Arlt: son premier disque remonte à 1993, le son est plus ample, avec tout l’attirail qui fait la classe des grands groupes de pop arrangée, il chante en anglais, son line-up est d’une richesse et d’une mouvance à peine descriptibles. Mais il suscite la même affection profonde.

C’est sous la forme d'un trio, avec le batteur Jean-Michel Pires, que The Married Monk a fait paraître son album le plus épatant, le plus ample, le plus proche de ce qui s’appelle l’état de grâce. C’était en 2004. Personne n’a rien compris à son titre (The Belgian Kick), à sa pochette, mais sa substance s’imposa d’elle-même. Gonzaï Records a pour projet de rééditer ce chef d’œuvre inclassable en un double vinyle, formule qui en train de devenir la norme pour redonner une visibilité à des bijoux parus à l’ère où le CD était le vecteur quasi-exclusif de diffusion des musiques. L’enchantement, en ce qui nous concerne, est égal à celui qui nous avait valu de citer la réédition du Bluffers’s Guide to the Flight Deck de Flotation Toy Warning.

 

4.Un lienRendez l'argent aux artistes

Une étude récente estimait qu’en 2018, les Américains dépenseraient plus d’argent pour accéder à la musique qu’ils n’en ont jamais dépensé à l’ère du disque physique. Il suffit de se souvenir à quel point la musique fut une industrie doté d’une incroyable capacité à créer du cash pour mesurer l’ampleur d’une telle info. Si vous en êtes restés à l’idée que le numérique était horrible pour les artistes, un drame pour la création, le coup de grâce donné à la qualité de la production, le producteur Troy Carter vient de dire tout haut ce que tous les acteurs du disque vous disent tout bas avant les concerts: le streaming est une activité qui rapporte. C’est juste que les maisons de disque ne font pas redescendre les flux de cash jusqu’aux artistes. C’est un sujet qui mérite quelques nuances et qui ne fait qu'émerger.

5.Un copier-collerLana Del Rey, victime de la hype

Il y a trois ans, Slate.fr s'était penché sur le cas de la hype et contre-hype suscité par Lana Del Rey. A relire aujourd’hui:

«Le 30 janvier [2012], au 20 heures de Laurence Ferrari, qui rassemble en moyenne plus de 6,6 millions de téléspectateurs chaque soir, Lana Del Rey se voit consacrer un sujet d’une minute trente à l’occasion de la sortie de son album Born to Die. C’est la gloire absolue pour la jeune chanteuse. Mais plus sa notoriété s’accroît, plus les voix discordantes se font entendre. Avec les plateaux télés et les couvertures de magazines viennent les attaques virulentes. Et ce sont ceux qui ont œuvré à son succès médiatique, en premier lieu les blogs musicaux, qui vont la critiquer le plus durement.

 

Un phénomène classique si l’on se reporte à la "courbe de la viralité", explique le sociologue Jean-Samuel Beuscart, selon qui il existe deux temporalités principales dans une hype. Pour un consommateur culturel (blogueur influent ou simple internaute lambda), il y a tout d’abord "le moment où on a l’impression d’être au début de la courbe de hype", lorsqu'"on accompagne et on découvre" un artiste, que l’on a donc l’impression légitime d’être présent au tout début de sa carrière. Le deuxième temps constitue le "moment où ça [l’artiste, le livre, la série, etc.] devient un phénomène planétaire qui a l’air trop beau et trop orchestré pour être authentique. Alors, on crache dessus comme quelque chose qui n’est pas un vrai buzz ou pas une vraie viralité".

 

Le retour de bâton que subit Lana Del Rey serait donc, dans un paradoxe un peu pervers, la conséquence directe de son succès: "Ils crachent sur ce qu’ils ont aimé parce que ça n’a plus de valeur pour eux", confirme Jean-Samuel Beuscart. »

 

Arnaud Aubry et Elvire Camus, 15 mars 2012, Slate.fr

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