Monde

Aux Etats-Unis, la révolution conservatrice dévore ses propres enfants

Jamelle Bouie, traduit par Jean-Marie Pottier, mis à jour le 09.10.2015 à 10 h 40

La démission du président de la Chambre des représentants John Boehner montre comment le Tea Party s'est révélé incontrôlable pour la majorité républicaine.

Kevin McCarthy et John Boehner, le 7 octobre 2015. REUTERS/Gary Cameron.

Kevin McCarthy et John Boehner, le 7 octobre 2015. REUTERS/Gary Cameron.

Mise à jour du 9 octobre 2015: le 8 octobre 2015, le représentant démocrate Kevin McCarthy, qui faisait figure de successeur probable du président de la Chambre des représentants John Boehner, a annoncé qu'il ne briguait pas le poste. Nous republions ci-dessous un article du 26 septembre 2015 sur la fronde ultra-conservatrice au sein du parti républicain.

John Boehner a terminé sa carrière politique où il l’avait commencé, du côté conservateur. Celui qui avait contribué à façonner le «Contrat avec l’Amérique» de Newt Gingrich a siégé du côté droit du groupe républicain à la Chambre des représentants pendant la majeure partie de ses mandats. Après l’entrée en fonctions de Barack Obama, il s’est immédiatement placé dans l’opposition, accusant le président de «tuer» l’Amérique qu’il connaissait et comparant le combat politique dans l’Amérique de 2010 à celui pour l’indépendance face à la Grande-Bretagne. «Une rébellion politique est en train d’émerger comme je ne crois pas que nous en ayons vu depuis 1776», a-t-il un jour déclaré. Quand, galvanisé par ce genre de rhétorique, la vague du Tea Party a hissé les conservateurs au pouvoir –une seconde révolution républicaine–, il était le choix le plus évident pour la présidence de la Chambre, désigné à l’unanimité lors d’un vote de son camp. Après vingt années de mandat, il se trouvait enfin au sommet du pouvoir législatif.

C’est alors que cette révolution s’est révélée incontrôlable. Les élus conservateurs du Tea Party étaient moins intéressés par l’idée de gouverner que par celle de détruire l’agenda de Barack Obama. Tout –même les actes de gouvernement les plus banals– était secondaire au regard de la guerre contre la Maison Blanche. Et ils s’attendaient, vu sa rhétorique, à avoir Boehner à leurs côtés.

Attaché aux institutions

Avant 2011, la question du plafond de la dette constituait un bon terrain pour les rodomontades politiques. Les élus prenaient position contre le relèvement du plafond fédéral de la dette et, une fois ce tour de piste fini, le Congrès le relevait. Les conservateurs ont alors voulu utiliser ce sujet comme levier pour couper dans les dépenses gouvernementales et ont fait pression sur Boehner à cet effet. Si Obama refusait de tailler dans les dépenses, les Républicains plafonneraient la dette, provoquant un défaut et faisant s’affaisser l’économie.

Boehner est allé au duel, puis a essayé d’y mettre fin avec un accord de long terme sur la dette. Mais les conservateurs –alors emmenés par le leader de la majorité républicaine Eric Cantor– ont refusé de céder et ont abandonné les négociations. Sans une loi de dernière minute prévoyant des coupes automatiques dans les dépenses fédérales, les Etats-Unis auraient fait défaut sur leur dette, provoquant une crise économique. Il s’agissait d’un pari extraordinairement risqué, dommageable pour l’économie même s’il satisfaisait certains objectifs des républicains. Les conservateurs n’étaient pourtant pas contents.

Ce qui est frappant, c’est que Boehner n’a jamais soutenu Obama ni ses politiques

Malgré cela, Boehner a tenu bon. Ce qui est frappant, c’est qu’il n’a jamais soutenu Obama ni ses politiques. Il s’est opposé à la relance budgétaire, a voté contre la réforme de la santé et, sur tous les critères possibles, se situait du côté le plus conservateur du parti républicain. Mais il était aussi attaché aux institutions: c’était un «girondin» moderne, qui visait des objectifs révolutionnaires mais refusait de plonger les Etats-Unis dans le chaos pour satisfaire des buts partisans.

Pendant trois ans, les conservateurs ont tenté de tirer profit des échéances qui se présentaient et Boehner a lutté pour amener son parti à une position qui le protège des assauts des élus les plus déchaînés sans que son pays n’y laisse des plumes. Cette stratégie de la corde raide a conduit au combat autour de la «falaise fiscale», à la fermeture du gouvernement fédéral en octobre 2013 à propos de la réforme de la santé et aux combats de février dernier autour du financement du Département de la sécurité intérieure et de l’immigration. Pour afficher sa détermination face aux Républicains les plus conservateurs, Boehner provoquait un combat ou une confrontation. Puis, quand il devenait évident que l’administration ne céderait pas, il capitulait, disant aux siens qu’il avait fait de son mieux.

Une vraie politique conservatrice

Ses efforts ont rencontré un succès mitigé. Boehner a survécu à la colère du Tea Party mais Cantor, qui avait encouragé le mouvement à résister, a été victime de sa fureur en perdant son siège au profit d’un obscur challenger encore plus à droite.

Ce qui est stupéfiant dans tout cela, c’est à quel point Boehner a en fait mené une politique conservatrice. Sous sa direction, les parlementaires républicains ont taillé dans les dépenses fédérales à hauteur de 3.200 milliards de dollars et ont bloqué d’importantes mesures du programme d’Obama, comme une réforme globale de la politique d’immigration. Malgré cela, les Républicains de base le détestaient. Selon un récent sondage mené pour NBC News et le Wall Street Journal, 72% des électeurs de la primaire républicaine étaient insatisfaits du travail de Boehner et du leader de la majorité républicaine au Sénat Mitch McConnell, la moitié d’entre eux souhaitant les voir «immédiatement» quitter leur poste.

Boehner a démissionné plutôt que de se dégrader en se prêtant au jeu des plus extrémistes de son camp

Echauffés par des controversés (et très critiqués) clips diffusés cet été, les conservateurs de la Chambre des représentants veulent désormais que le gouvernement mette fin au financement public de l’organisme de planning familial Planned Parenthood, alors qu’aucune preuve de mauvaise gestion ou d’activité illégale n’a pourtant été retenue contre lui, et réclament une interdiction de long terme du financement public de l’IVG. Si les dirigeants républicains n’obtempèrent pas, ces Républicains, et leurs alliés au Sénat, sont prêts à aller jusqu’au shutdown.

Une fois encore, Boehner allait devoir mener une bataille perdue d’avance pour apaiser une minorité intransigeante. Une fois encore, il allait être vilipendé pour avoir passé un compromis. Mais cette fois-ci, il a refusé. Plutôt que de se dégrader en se prêtant au jeu des plus extrémistes de son camp, il a démissionné. A court terme, cela élimine l’option du shutdown –Boehner va rester au pouvoir jusqu’à la date limite pour qu’un budget soit voté, et passera probablement un accord avec les Démocrates pour que les choses continuent comme avant.

Au-delà, en revanche, il est difficile de dire ce qui va se passer. Son successeur probable est l’actuel chef de file de la majorité Kevin McCarthy, qui a le même positionnement politique que lui et affrontera les mêmes pressions. Pour le dire différemment, le Tea Party qui a hissé au sommet Boehner et Cantor leur a finalement coûté leur carrière et, si McCarthy marche dans leurs pas en refusant de satisfaire aux demandes des conservateurs, sa révolution pourrait le dévorer lui aussi.

Jamelle Bouie
Jamelle Bouie (46 articles)
Journaliste
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