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Intellectuels: le temps des «antipolitiques» est-il venu?

Aujourd'hui, les intellectuels n’interpellent plus le pouvoir pour son arbitraire: ils le tancent pour son impuissance.

C’est au Monde Festival, le week-end dernier, que cela se passe, rapporte le quotidien vespéral. L’amphithéâtre de l’opéra Bastille est plein pour entendre Thomas Piketty:

«Pourquoi ne vous présentez-vous pas? demande un autre jeune homme […].
– Il y a d’autres manières de s’engager que de manger des petits fours dans un ministère, répond l’économiste.»

Applaudissements à tout rompre. «Piketty président», lance une voix. Après Valeurs actuelles et son «Zemmour Président», votre serviteur avec Michel Onfray (pour le mettre devant ses responsabilités), voici que le public du Monde lui-même réclame un «Piketty président».

Le vent de contestation des politiques ne gronde plus seulement dans les milieux populaires, ceux qui votent Front national ou s’abstiennent: il gagne le public forcément diplômé et distingué, sans doute plutôt de gauche, du Monde Festival. Et jusqu’à notre économiste lui-même: Piketty aura, par dérision, réduit la fonction ministérielle à la dégustation de petits fours. Pour le plus grand plaisir de la salle, laquelle demande à notre «star du paysage politico-intellectuel» (Le Monde, toujours), de remplacer les ministres –ou mieux encore, le président de la République.

Au moment même où un ministre explique que «député, c’est un cursus d’un ancien temps», les uns sont sollicités, pour remplacer ceux qui semblent renoncer. Comble du moment que nous traversons, LE conseiller du Prince par excellence, Jacques Attali en personne[1], las de voir les politiques ne pas suivre ses conseils, «n’exclut pas» de se présenter. Si l’homme qui murmure à l’oreille des présidents doute du personnel politique français, qui donc y croira?

Valets voyeurs des gouvernants

La réplique de Piketty sur les petits fours est-elle poujadiste? Il faut plutôt la qualifier d’«anti-politique» pour reprendre l’expression de Taguieff et Jacques de Saint Victor: ce ne sont pas les gaspillages ministériels qu’il vise, c’est un certaine vacuité. Si «manger des petits fours» peut ainsi caricaturer l’activité ministérielle, c’est qu’elle ne sert plus à grand-chose, que les gouvernants ne se préoccupent guère des vrais problèmes et des vrais gens. Ou encore qu’ils ne savent plus le faire, faute de se donner les moyens du pouvoir.

L’anti-politisme,
ce n’est pas
du désintérêt
pour le politique, c’est la conviction que la «classe» politique empêche les bonnes décisions

L’anti-politisme, ce n’est pas du désintérêt ou de l’indifférence pour le politique, bien au contraire, c’est la conviction que la «classe» politique, le «système» politique, non seulement n’est pas à la hauteur, mais empêche les bonnes décisions. Cet anti-politisme est un appel à une révocation du personnel, à une révolution des élites. La défiance à l’égard des gouvernants tient à leur «professionnalisation», avec les intérêts particuliers que cela suppose. Et à leurs échecs bien sûr. Mais la dégradation symbolique de la fonction politique, par la transparence privée, n’a fait que l’accentuer: «Pas de grands hommes pour leurs valets», dit le dicton; or nous sommes devenus, par médias interposés, les valets voyeurs des gouvernants, ces derniers, par imprudence ou volonté, en ayant été aussi les complices. D’autant que les mêmes ont fort mal interprété la fameuse «demande de proximité»: il ne s’agit pas essentiellement d’être sympa ou drôle, mais de comprendre ce que vivent les citoyens, donc le pays. Pour agir avec pertinence.

Pourquoi dès lors se tourner vers les «intellectuels», au sens précis, c’est à dire ceux qui ont une stratégie d’influence sur les idées de leurs contemporains ? En cette année de toutes les crises, qu’il s’agisse du 11 janvier et de sa signification, avec Todd et désormais Manent, de la réforme du collège, avec Winock et Nora, de la Grèce en juillet, avec Piketty, ou de l’accueil des réfugiés, avec Onfray, ce sont des intellectuels qui soulèvent, entretiennent ou prolongent le débat. La force de la question «identitaire», entre ivresse des différences et fantasme d’homogénéité, nous pousse à les écouter. Nos impasses économiques nous incitent à poser les problèmes autrement. Le gestionnisme a tellement envahi le discours des gouvernants que leur parole est devenue pauvre en sens et en récit, car surchargée de procédures, de chiffres et de contraintes. C’est pourquoi ils nous racontent si mal ce qui nous arrive. Or ceux qui ont des clefs de compréhension ont les clefs d’une action possible; ceux qui comprennent le monde ont une petite chance de le changer. Et non de le gérer. Surtout quand le monde et le pays semblent déréglés par des «événements monstres» qui nous bousculent.

Promouvoir les personnes plus que les ouvrages

Sur un sujet majeur, rien ne vaut
un rapport

de fonctionnaire,
on ne va pas en plus lire des livres

Experts, écrivains, philosophes ou polémistes, la promotion de leurs livres a été leur meilleur média-training. Voilà maintenant qu’ils promeuvent leurs idées sinon leurs personnes, plus que leurs ouvrages. Ils n’interpellent plus le pouvoir pour son arbitraire, au nom des droits de l’homme, comme jadis, ils le tancent et le moquent pour son impuissance ou sa médiocrité, au nom du peuple ou de la République. Le pouvoir spirituel des clercs reprend la parole au pouvoir temporel des princes, parce que nous sommes insécurisés et désorientés, et que nos Princes (qui n’en sont plus) semblent devenus des techniciens laborieux, à la remorque des événements.

L’anti-politisme des «intellectuels» a été précédé par l’anti-intellectualisme des politiques et de leurs serviteurs de la haute fonction publique. Des démagogues verbeux, tous ces intellos. Pas opérationnels en plus: sur un sujet majeur, rien ne vaut un rapport de fonctionnaire, on ne va pas en plus lire des livres.  Souvenons-nous de l’accusation, bien hasardeuse, de «pseudo-intellectuels» lancée aux opposants de la réforme du collège.

Les grands stratèges diront que ce n’est qu’un mauvais moment à passer, avant de revenir aux choses sérieuses, c’est à dire aux professionnels de la politique. Les gens s’amusent avec ces beaux parleurs, n’est ce pas, ils reviendront au bercail… Ont-ils bien pris la mesure de l’ampleur du discrédit, et de ses causes?

1 — Cofondateur de Slate, ndlr Retourner à l'article

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