Partager cet article

Ce dont la gauche devrait avoir «ras le bol», c'est du chômage

Unemployment / Simon Cunningham via Flickr CC License by.

Unemployment / Simon Cunningham via Flickr CC License by.

Le «ras-le-bol de Macron» lancé par Martine Aubry traduit le désarroi d'une gauche arc-boutée sur le socialisme de redistribution.

Allons chez Jacques Julliard, un penseur de gauche respectable et respecté, ils sont rares, par Martine Aubry, pour répondre à son «ras-le-bol de Macron». Dans sa somme sur Les Gauches françaises, l'historien décrit une gauche désemparée en face d'une triple fin, celle du cycle révolutionnaire né en 1789, du cycle socialiste né en 1917 et du cycle de l'union de la gauche né en 1972. Ces trois cycles s'écrasent en 1989, sous le mur de Berlin qui tombe. Le clivage gauche-droite s'affaiblit, l'idée de progrès est en crise, la classe ouvrière s'atrophie: la gauche perd tous ses repères, elle doit trouver un «nouveau logiciel».

Jacques Julliard termine son livre sur un appel: «Contrairement à ce qu'elle imagine, ce n'est pas, ou pas seulement, sur son programme que la gauche est attendue, mais sur sa capacité à animer […] les nouvelles formes de la politisation civique.» Et de finir: «Elle a besoin d'hommes nouveaux.»

Emmanuel Macron en est un. Contre lui, l'anathème d'«ancien banquier» se retourne vite, au moins voilà quelqu'un qui sait de quoi il en retourne. Le Parti socialiste se meurt de sa monoculture associative et locale, il devrait remercier un Macron d'être avec lui, plutôt que dans le camp d'en face.

Venons-en au fond de la querelle. La gauche disons traditionnelle considère que le capitalisme est redevenu prédateur comme au XIXe siècle et que la seule façon de défendre les petites gens est de le cogner, de le taxer, de le contrôler, de le nationaliser au besoin. La crise de 2008 lui a donné des armes: la finance a perdu pied, elle s'est déconnectée de l'économie réelle, elle impose sa loi aux Etats et, surtout, elle a poussé l'impératif de rendement au-delà du raisonnable. Le scandale Volkswagen vient ajouter une touche de gangster au tableau.

L'avenir de la France n'est pas dans les RTT

Le Parti socialiste dirigé par Martine Aubry a adopté cette vision, ce qui a conduit aux hausses de fiscalité au début du quinquennat Hollande, mais en la doublant d'un autre volet, le care, c'est-à-dire l'idée que le travail est un terrain perdu, il est «en miettes», le travailleur n'y trouvera jamais plus son épanouissement. Le socialisme est désormais hors travail, il est sociétal, dans le temps «libre» des RTT de Mme Aubry. Le chômage est dans ce cadre non pas acceptable mais supportable, c'est un état normal, il suffit que les entreprises paient assez de cotisations pour distribuer des allocations aux sans-emploi. Tax and spend, comme les Britanniques définissent cette politique: imposer et distribuer.

Emmanuel Macron ne partage pas cette analyse. Il croit qu'il est encore possible de se réaliser dans le travail et, mieux que ça, que l'inclusion de tous les Français est la condition pour que la France réussisse. Le chômage est un scandale, il est honteux que la France le préfère ou le tolère. Dans une civilisation de la connaissance, on a besoin de l'imagination et de l'engagement de tous. L'avenir de la France n'est pas dans les RTT. Son «ras-le-bol» à lui, Emmanuel Macron, c'est le chômage, son énervement à lui, c'est de voir une gauche qui, au fond, a renoncé à civiliser le capitalisme, si ce n'est même tout simplement à gouverner, tant les conditions historiques lui sont contraires.

Venons-en à la méthode. François Hollande a appliqué, au début, le programme du PS de Martine Aubry. Il a provoqué un autre ras-le-bol, fiscal celui-là. Cette politique a engendré un climat de méfiance radicale avec le monde de l'entreprise qui explique maintenant la faiblesse de la croissance française. Une étude de France Stratégie vient de montrer l'inanité de la politique traditionnelle du tax and spend. Non seulement la France a une compétitivité inférieure à celle de l'Allemagne avec un coût du salaire horaire qui est de 9,2% supérieur, mais le salarié français ne s'y retrouve pas puisque son revenu brut moyen est inférieur de 5,2% à son homologue allemand du fait des cotisations employeur. Echec sur les deux tableaux: les entreprises et les salariés.

«Croissance inclusive»

Le socialisme de la redistribution marche de moins en moins bien, il serait temps que les responsables du PS en prennent la mesure. Emmanuel Macron est un tenant d'une politique qui tourne autour du concept de «croissance inclusive». Cette approche renouvelle celle de Tony Blair, qui croyait au workfare: redonner prioritairement du travail, ouvrir les opportunités à tous est la seule bonne façon de réduire les inégalités. Cette politique se décline ainsi: libéraliser les marchés de biens, aider les PME à grandir et réformer l'éducation. Le système éducatif est la clef pour «équiper» tous les élèves d'un «pouvoir de se débrouiller dans la vie»… et ne pas dépendre du care des autres et de l'Etat. La simplification du marché du travail en fait évidemment partie. Pour égaliser les chances de tous, il est logique de vouloir combattre la division française entre «in» et «out»: ceux qui ont un CDI, y compris ceux qui ont un statut de fonctionnaire, et tous les autres. Division elle aussi intolérable mais tolérée par la gauche.

La vision macroéconomique est, en France, au coeur du différend public entre les socialistes et les sociauxdémocrates, entre les frondeurs et le gouvernement. C'est un brouillard de fumée pour les médias. Emmanuel Macron a été le premier à demander à l'Allemagne d'augmenter ses dépenses publiques. Le keynésianisme est en 2015 la règle en Europe, et toute la gauche de la gauche mène ici un faux combat. Le vrai clivage porte sur les politiques microéconomiques. Les socialistes ont-ils comme seul avenir d'être les porte-parole des syndicats des CDI ou bien ont-ils lu Julliard et compris qu'il fallait révolutionner leurs conceptions?

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte