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«Je hais les Anglais»: comment les citoyens d’un même pays se déchirent sur les terrains de sport

Lors du match Pays de Galles-Angleterre du Tournoi des Six Nations 2015, le 6 février 2015 à Cardiff. REUTERS/Stefan Wermuth.

Lors du match Pays de Galles-Angleterre du Tournoi des Six Nations 2015, le 6 février 2015 à Cardiff. REUTERS/Stefan Wermuth.

Angleterre-Pays de Galles va une nouvelle fois proposer cet étonnant spectacle: deux nations d’un même pays, le Royaume-Uni, en train de se déchirer aux yeux du monde. Un cas unique dans le sport mondial.

Il marche lentement. Ses jambes sont lourdes. L’Union Jack étouffe sous son poing gauche. Il s’affale sous l’ovation de la foule londonienne, respire un grand coup, penche sa tête en arrière comme pour empêcher l’inévitable. Mais les larmes coulent sous ses mains, qui protègent vaguement sa pudeur. Andy Murray est épuisé, mais il est surtout fier. La Grande-Bretagne vient de battre la France en quart de finale de la Coupe Davis. Cette victoire est la sienne. Grâce à lui, peut-être, son équipe va retrouver son lustre d’antan dans la prestigieuse compétition de tennis par nations. Lors des JO de Londres 2012, ses deux médailles, dont l’or en simple, avaient déjà fait de lui le héros de Londres.

Andy Murray est un tennisman britannique quand il gagne. Mais il est écossais quand il perd. Entre les lignes, c’est le sort que lui réservent les grands médias britanniques, tous basés en Angleterre. Mais Murray n’a pas besoin des journalistes anglais pour être britannique un jour, écossais le lendemain, et les deux comme il peut. Il y a un an, il tweetait en faveur de l’indépendance de l’Ecosse. Shocking pour l'Angleterre, comme lorsque le Premier ministre écossais Alex Salmond agita le drapeau local après sa victoire à Wimbledon en 2013. Le numéro de contorsionniste de Murray sur son tweet est un cas d’école: il dut s’excuser pour les termes employés, tout en revendiquant clairement le droit d’exprimer son opinion, non sans souligner qu’il était heureux de représenter la Grande-Bretagne en Coupe Davis, le tout en prétendant que le Royaume-Uni serait «plus fort grâce au référendum»… Un politique en campagne ne ferait pas mieux (ou pire).

«Andy Murray est à la fois britannique et écossais, résume Robert Colls, professeur en histoire culturelle au Centre international de Leicester pour le sport, l’histoire et la culture. Il est un beau petit mélange bordélique bien de chez nous.» En 2011, à deux ans du référendum, le Centre on Dynamics of Ethnicity avait mené l'enquête pour savoir qui «se sentait écossais». Les personnes interrogées avaient le choix entre six identités, de «seulement écossais» à «seulement britannique» en passant par «toutes les identités britanniques».

Samedi soir à Twickenham, ils seront, lors de l'Angleterre-Pays de Galles du premier tour de la Coupe du monde de rugby, trente «beaux petits mélanges bordéliques» à se châtier les uns les autres pour la conquête du ballon ovale. Mais à vrai dire, tout sera plutôt clair dans leur esprit. Bouffer l’autre quel qu’en soit le prix. Il n’y a pas de rivalité plus forte dans le monde du rugby que celle opposant les nations britanniques entre elles: Angleterre, Ecosse, Pays de Galles et Irlande. Cent-trente ans de duels virils dans le Tournoi des Quatre, puis Cinq, puis Six nations, ont nourri de légendaires et indépassables inimitiés.


 

Dans les pubs gallois, écossais ou irlandais, il n’y a pas de plaisir supérieur à une victoire contre l’arrogante Angleterre. «Je supporte toute équipe opposée à l’Angleterre» est un slogan qui fait fureur lors de chaque Coupe du monde de football. Stereophonics, un groupe gallois, a enregistré une chanson pour célébrer ce refus de baisser les yeux face au puissant voisin dans l’exercice des sports qu’il a inventés. «As Long As We Beat English» dure à peine plus d’une minute mais elle dit l’essentiel. «On peut bien perdre contre les Irlandais, on peut bien perdre contre les Ecossais, la France n’est même pas un sujet, ceux qu’on vise ne sont pas ceux-là. Tant qu’on bat les Anglais, tout va bien.»

Pourtant tous ces gens font allégeance à la même reine, sont défendus par la même armée et sont les citoyens d’un même territoire aux yeux du reste du monde. Voilà un pays qui, à se guise, peut aligner une seule équipe, ou bien quatre, si ça l’arrange, selon les disciplines, les compétitions et la sensibilité de ses sujets.

Le Royaume-Uni est un cas unique au regard des normes du droit international du sport. Le privilège dont il est titulaire est exorbitant. N’importe quelle autre contrée au monde dotée d’une identité forte à l’intérieur d’un Etat-Nation n’aurait aucune chance de bénéficier du même régime.

Tel qu’il s’est structuré au long du XXe siècle, le sport mondial est organisé autour de fédérations nationales. Elle sont les seules représentatives d’un pays aux yeux des instances organisatrices des compétitions. Pour schématiser, l’équipe de France de football n’existe que parce que la FFF reconnaît la Fifa, et vice-versa. En l’absence de fédération ainsi légitimée, une équipe de Corse, de Bretagne, de Catalogne, du Texas ou de Bavière n’aurait pas la moindre chance de participer aux compétitions internationales, même si elle agrégeait les fiertés nationales les plus motivées.

L’Angleterre, l’Ecosse, le Pays de Galles et l’Irlande du Nord possèdent ce droit, qui était refusé par exemple à toutes les nations constitutives de l’ex-URSS, l’ex-Yougoslavie ou l’ex-Tchécoslovaquie. Elles durent attendre les éclatements des années 90 pour être représentées sur les terrains, parfois avec un succès phénoménal: deux des nations de l’ex-Yougoslavie, Serbie et Croatie, sont des places fortes du tennis mondial, la Russie a brillé seule aux Jeux de Sotchi, l’Ukraine, la République tchèque ou la Slovaquie ont remporté leurs propres titres, si on combine toutes les disciplines et les catégories d’âge.

Le Kosovo illustre aujourd’hui la rigidité de ces règles: si l’Etat kosovar est reconnu par la plupart des puissances mondiales, ses fédérations sportives ne le sont pas, par la faute du lobbying des fédérations serbes. Donc les équipes kosovares n’existent pas dans le sport mondial. Dans le cas du football, ce n’est pas faute d’avoir une vraie équipe et de chercher la reconnaissance.

«Battre l’Angleterre, c’était donner une voix à la nation»

Aussi baroque soit-elle au regard du droit international du sport, la séparation occasionnelle de l’Etat britannique entre équipes sportives distinctes conserve beaucoup de sens. Ces équipes ont une identité forte et elles se le font savoir sans complexe.

Quand j’affrontais l’Angleterre,
je ressentais
de la haine
pour le
maillot anglais

Gareth Thomas, ancien rugbyman gallois

«Je détestais les Anglais et aucune victoire n’avait meilleur goût.» C’était, à 48 heures du choc, le titre d’un article du mythique rugbyman gallois Gareth Thomas dans le Times. Ce papier mériterait une traduction intégrale pour documenter le sujet. Voici juste quelques lignes pour donner le ton:

«Quand j’affrontais l’Angleterre, je ressentais de la haine pour le maillot anglais. J’adorais vraiment jouer pour le Pays de Galles, mais ressentir en plus cette haine pour le maillot anglais était la preuve de mon amour pour mon pays. Ce match était, et c’est toujours, une rivalité très intense. Le compétiteur que j’étais avait besoin de cette haine. Je l’ai écrit dans Proud, mon autobiographie: "Je haïssais Matt Dawson, Will Greenwood, Richard Hill et Lawrence Dallaglio quand je les voyais sous le maillot de l’Angleterre. Ils incarnaient physiquement l’arrogance de l’Angleterre."»

Les mêmes mots sous la plume d’un sportif français, pour qualifier une rivalité avec l’Italie, l’Allemagne ou l’Angleterre, provoqueraient un scandale.

Gareth Thomas, toujours:

«La signification d’une victoire contre l’Angleterre était énorme. Cela voulait dire qu’il y avait trois millions de personnes qui allaient au boulot le matin avec la banane et le pas léger. Cela voulait dire que le Pays de Galles existait, que sa voix existait aux dépens des plus grandes nations, et dans le cas de l’Angleterre, dans la plus grande de toutes. Les gens ne comprennent pas le Pays de Galles ni sa raison d’être. Il ne connaissent que l’Angleterre. Que Londres. Battre l’Angleterre, c’était donner une voix à la nation. C’était prendre part à l’histoire.»

Pierre Salviac, l’ancienne voix du rugby pour France Télévisions, aujourd’hui chroniqueur au Point, a été le témoin de ces rivalités intimes pendant des années. «Angleterre -Ecosse, par exemple, c’est l’occasion pour l’Ecosse de vivre, le temps d’un match, ses envies d’indépendance vis-à-vis de l’Angleterre, cette indépendance que le suffrage lui refuse, affirme l’auteur de Merci pour ces moments, récemment paru chez Talents Sports. Ecosse-Irlande, Galles­-Ecosse ou Galles­-Irlande, c’est toujours la lutte pour le leadership de la nation celte, par exemple.»

Héritage ancestral

Le privilège des nations britanniques n’est pas sorti du chapeau. Il constitue un héritage ancestral, un noeud où l’histoire du sport et celle du Royaume-Uni se sont liées pour toujours. Pour faire simple, l’Angleterre a inventé les sports de ballon qui passionnent les foules à travers la planète. Elle les a organisés. Elle a fait naître le sport international en se mesurant à ses voisins. Le monde n’eut qu’à prendre acte de cette antériorité.

L’histoire du rugby est, sur ce plan, limpide. Elle est celle du développement du sport sur le territoire britannique avant d’être celle de son développement international:

– 1871: création en Angleterre de la RFU (Rugby Football Union), qui codifie le rugby. Deux mois plus tard, un match Angleterre-Ecosse ouvre l’histoire du rugby international.

– 1873: création de la fédération écossaise, la SFU.

– 1874: Création de la fédération irlandaise, l’IRFU.

– 1881: Création de la fédération galloise, la WRU.

– 1884: l’Angleterre, l’Écosse, l’Irlande et le Pays de Galles s’affrontent dans le premier tournoi des Quatre nations.

– 1887: l’IRB, International Rugby Board, voit le jour après que l’Irlande eut proposé d’unifier les règles du rugby trois ans après un litige entre l’Angleterre et l’Ecosse sur l’interprétation des règles.

Les autres fédérations naîtront plus tard. Beaucoup plus tard: la France attendra 1919. Toutes n’auront qu’à entériner l’existence des équipes nationales britanniques et les règles qu’elles ont édictées pour le rugby mondial.

Mais tout ceci n’explique pas pourquoi les nations britanniques décident, à la même époque, de faire équipe sous le drapeau de l’Union Jack au moment de la renaissance des Jeux olympiques modernes en 1896 ou de l’émergence de la Coupe Davis de tennis en 1900. «Les sports sont apparus les uns après les autres, et il n’y a eut aucune politique globale capable d’expliquer de façon rationnelle toutes les situations», reconnaît Steve Greenfield, spécialiste en droit du sport à l’University of Westminster de Londres.

L'Angleterre comme senior partner

Ce choix aura pesé très lourd dès 1896 et son empreinte reste majeure aujourd’hui. L’athlète britannique le plus récompensé de l’histoire des Jeux est le cycliste Chris Hoy, un Écossais. Les deux médailles d’or britanniques aux Jeux de 1896 sont revenues à l'haltérophile Launceston Elliot, lui aussi écossais, et à John Pius Boland, un joueur de tennis irlandais, par ailleurs député nationaliste.

L'Ecossais Chris Hoy, porte-drapeau de la délégation britannique aux JO 2012. REUTERS/Pool.

A l’ONU, le pays puissant qui dispose d’un droit de veto est le «Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d'Irlande du Nord». Ce nom à rallonge est le terreau qui nourrit et légitime les loyautés contraires des sujets de Sa Majesté. Robert Colls a l’air de nous dire que le terme de nation ne recouvre plus vraiment la réalité des quatre drapeaux. «Dans le passé, il y avait quatre nations, mais l’Angleterre s’est unie à l’Ecosse (1707), à l’Irlande (1801, jusqu’à la partition de 1921) et au Pays de Galles (au XVe siècle). L’Union Jack représente cette Union, autrement dit, le Royaume Uni, dont l’Angleterre est l'associé principal (senior partner). A la base, être britannique revient à entretenir une relation politique, alors qu’être anglais ou écossais est une appartenance ethnique. Nous sommes ensemble et désunis. Nous avons un Parlement unique qui a autorité sur des territoires nationaux distincts.»

La mosaïque de l’internationale sportive britannique est d’une effarante complexité. Ainsi, l’Irlande catholique indépendante (Eire) dispose-t-elle de son équipe de football, distincte de l’Irlande du Nord. Mais au rugby, le maillot vert de l’Irlande représente les deux pays, séparés par une histoire sanguinaire.

«L’affiche Irlande-­Angleterre est le symbole du paradoxe britannique, continue Pierre Salviac. Il y a une nation celte, foncièrement républicaine, qui trouve dans le rugby des opportunités de revanche sur l’oppression anglaise. Une opportunité de dire aux Anglais: vous nous avez tués par les armes, on est capable de vous battre par le jeu. C’est la subtilité de l’âme irlandaise. L’équipe de rugby est capable d’unifier, le temps d’un match, deux Irlandes farouchement rivales, que tout oppose et que le rugby réussit le miracle d’unifier le temps d’un match.»

Complicité du cricket

En athlétisme, les sportifs irlandais, du Sud ou du Nord, choisissent leur loyauté à leur guise entre l’Irlande et l’Union Jack. L’équipe britannique olympique s’appelle équipe de Grande-Bretagne (Team Britain au pays), au mépris des six comtés d’Irlande du Nord qui concourent sous ses couleurs. L’équipe de football olympique avait été snobée par les Ecossais, les Gallois et les Nord-Irlandais en 2012, conduisant la fédération anglaise (FA) à en assurer la composition. Personne ne cherchera à reproduire l’expérience en 2016, au motif bien compris que cette équipe ne représente rien.

Le cas de l’équipe d’Angleterre de cricket se savoure en dessert. Sous le drapeau anglais, elle représente officiellement l’Angleterre et le Pays de Galles. Il n’y a pas d’équipe britannique. Mais les conditions d’éligibilité des joueurs permettent aussi aux Irlandais et aux Ecossais de la rejoindre. Un joueur de l’équipe anglaise de cricket doit être citoyen britannique ou irlandais, né en Angleterre ou au Pays de Galles, ou avoir vécu sept ans dans l’un des deux pays, voire quatre pour les personnes ayant connu ces conditions de résidence avant dix-huit ans.

Voilà comment, dans le plus british des sports, l’Angleterre et le Pays de Galles font officiellement équipe sous la bannière de la grande puissance politique locale. C’est l’indice d’une complicité entre les deux voisins du Sud de la Grande-Bretagne. Les Ecossais, qui battent leur propre monnaie, sont généralement plus bruyants sur leur rejet de l’Angleterre. On soumet l’idée à Robert Colls. «Euh… Anglais et Gallois plus complices? J’imagine que vous ne parlez pas de rugby. Regardez bien le match samedi…»

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