France

Sarkozy et Villepin ont franchi les bornes ,par Jean-Marie Colombani

Jean-Marie Colombani, mis à jour le 28.09.2009 à 9 h 22

La déclaration solennelle de Dominique de Villepin était un numéro ridicule et le lapsus de Nicolas Sarkozy désignant des «coupables» désastreux pour la suite du procès Clearstream.

C'est la semaine de la double indignation. Celle qu'a suscité en moi la déclaration «solennelle» de Dominique de Villepin à l'ouverture du procès Clearstream; celle que l'on ne peut manquer d'éprouver lorsque Nicolas Sarkozy désigne à la télévision les «coupables».

Lundi 21 septembre donc, à l'ouverture du procès Clearstream, nous avons eu droit à un numéro, car il s'agissait d'un numéro au sens propre du terme, hallucinant. Voilà en effet un ancien Premier ministre qui prend la pose devant micros et caméras, entouré de sa famille pour dire au pays qu'il est victime d'un procès, d'un harcèlement dus exclusivement à «l'acharnement» d'un seul homme, le Président de la République, contre lui.

Cette déclaration en elle même, en dehors du fait d'avoir voulu nous faire oublier très exactement l'objet du délit, est en même temps un formidable révélateur d'une culture politique. L'objet du délit, on ne le répétera jamais assez: une manipulation honteuse avait pour but d'écarter Nicolas Sarkozy de la course à l'Elysée; avec cette novation dans notre vie publique: le petit groupe ordonnateur et réalisateur de tous ces traficotages a été pris les doigts dans la confiture. La question centrale étant évidemment de savoir quel était le degré d'implication -donneur d'ordre, ou bénéficiaire consentant - de Dominique de Villepin.

La culture politique est celle qui imprègne la Vème République et qui veut que Dominique de Villepin, en voulant dénoncer Nicolas Sarkozy, par le choix même des mots employés, trahissait sa propre vision du pouvoir: il accuse ce dernier de l'envoyer au tribunal, comme s'il entrait dans les pouvoirs du chef de l'Etat d'agir de la sorte. Faut-il que Dominique de Villepin ait pris l'habitude de faire pression sur les juges pour qu'il puisse envisager un instant que cela soit possible.

La vérité est que deux juges d'instruction ont conduit leur enquête et que le Parquet ensuite a requis. Et donc, si l'on suit à la lettre le propos de Dominique de Villepin, il eut fallu au contraire que Nicolas Sarkozy empêche qu'il y ait un procès pour ne pas être accusé d'abus de pouvoir. Rien, pour moi, dans cette séquence de surprenant, compte tenu des us et coutumes de certains de ceux qui se sont réclamés du chiraquisme. Il y aurait d'ailleurs une histoire à écrire de la Vème République à travers les coups tordus qui ont permis aux prédécesseurs de Nicolas Sarkozy de conquérir le pouvoir et de s'y maintenir, formant manifestement à cette école-là Dominique de Villepin. Mais ceci est une tout autre histoire.

Revenons à notre procès. Après ce départ tonitruant, solennel, et remarquablement accompagné par l'ensemble des médias, Dominique de Villepin s'apprêtait à être ramené à la réalité, plus modeste mais aussi plus précise, de l'audience. Et à travers celle-ci, de fait en fait, de contradiction en contradiction, on pouvait espérer voir naitre les contours de la vérité. Celle que la justice est chargée d'apporter.

Et c'est alors que survient l'intervention télévisée de Nicolas Sarkozy. Et là, patatras! Alors qu'il est la victime de cette opération Clearstream, il se pose en président vengeur. Et parle de «coupables». Cette attitude est désastreuse sur tous les plans. Tactique d'abord: alors que l'on sait qu'un procès est surtout, à travers la relation qui en est faite dans les médias et notamment à la télévision, un film dans le film, voilà que Nicolas Sarkozy redonne la main à son adversaire, vole à son secours de façon incompréhensible, et crédibilise le même Dominique de Villepin lorsque ce dernier se plaint d'un «acharnement». Sur le fond: faut-il rappeler au Président de la République que seule la justice peut déclarer quelqu'un coupable. C'est un des fondements absolus de l'Etat de droit.

On dira: c'est révélateur de sa conception du pouvoir, qui fait peu de cas de l'indépendance de la justice. Nicolas Sarkozy est avocat: je le crois plutôt attaché, au contraire des apparences, à la règle de droit. Mais en l'espèce, il me semble que c'est son inconscient qui a parlé plus que tout autre chose: il le sait tellement coupable, il le voudrait tellement déclaré coupable qu'il l'énonce comme coupable. C'est évidemment une faute politique, car il donne crédit à tous ceux qui, dans l'opposition, cherchent à bâtir leur critique -procès récurrent fait à tous les présidents de la Vème- sur le thème de l'abus de pouvoir.

Et si l'on regarde l'émission d'hier dans sa continuité, on s'aperçoit que Nicolas Sarkozy aurait bien davantage intérêt de suivre les recommandations de Thomas Legrand sur Slate.fr: rien ne vaut l'exercice d'une conférence de presse. Cela lui aurait permis de parler une fois le G20 terminé, et non pas avant, comme il vient de le faire, donc dans une posture plus difficile, donc plus défensive. Cela lui aurait peut-être aussi donné le temps de resituer ou d'expliquer pourquoi, tout à coup, on se retrouve avec une taxe carbone, un forfait hospitalier qui augmente, des indemnités d'accident du travail qui risquent d'être soumises à l'impôt, bref avec des mesures qui sont en train de ramener sur le devant de la scène l'idée ou l'image d'une politique injuste.

J'y vois malheureusement la trace de ce procès Clearstream. Je peux témoigner que lorsqu'on est sous le feu d'attaques infondées, ou face à des ennemis qui ne reculent devant rien, comme on dit, ça prend la tête ! Eh bien même si, dans l'affaire Clearstream, Nicolas Sarkozy  a été attaqué de la plus vile façon, il lui faudrait accepter que la chose lui échappe: elle est entre les mains des juges. Mais ça lui prend la tête, et ça donne une émission de télévision contreproductive.

Quant au procès lui-même, l'intervention malencontreuse du chef de l'Etat aura deux conséquences immédiates: se mettre à dos tous les avocats, puisqu'il vient de bafouer la présomption d'innocence, mais surtout placer plus haute la barre des preuves qui seront nécessaires pour que les coupables, s'il y en aux yeux de la justice, puissent être désignés.

Jean-Marie Colombani

Lire également: Villepin et la basse police, Villepin et son parapluie bulgare, Jean-Louis Gergorin, la stratégie du complot et Nicolas Sarkozy n'est pas un citoyen ordinaire.

Image de Une: Nicolas Sarkozy et Dominique de Villepin  Benoit Tessier / Reuters

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