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Loi sur la création artistique: les raisons d'un chassé-croisé

Ministère de la Culture et de la Communication | ActuaLitté via Flickr CC License by

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Dans cet article, l'auteur de l'«Abécédaire des arts et de la culture», Christian Ruby, revient sur le projet de loi du ministère de la Culture et propose des pistes de réflexion sur le sujet.

Abécédaire des arts et de la culture

Christian Ruby

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Dès lors qu’on accepte l’existence d’un ministère de la Culture, il y a des missions qui s’imposent à lui. Dès lors que les député(e)s voient poindre le risque d’une mise sous tutelle des citoyennes et les citoyens, ils ont une tâche à accomplir. C’est le cas actuellement. Il est requis de défendre, par un acte législatif –démarche qui devrait même valoir pour toute l’Europe–, des activités artistiques dont la survie dépend d’eux, la possibilité d’exposer les œuvres d’art vivant (arts plastiques, cinéma, musique, chansons, multimédias, photographie...) en public, sans tomber sous le coup d’interruptions brutales confinant à la censure des œuvres, par destruction ou par exclusion, au sein des expositions publiques et en public.

Protéger les performances artistiques  

Penser une législation de ce type ne consiste pas à inventer une loi de toute pièce destinée à conférer des privilèges à certains, les artistes. Cela contribue simplement à étendre le domaine de la protection des œuvres d’art, dès lors que les options artistiques, les thèmes des expositions, les lieux d’exposition, les modalités des expositions mutent sous le coup des transformations des pratiques artistiques, ou sous le coup d’une délégation faite aux expositions de représenter une partie de la critique sociale. Pour ne rien dire de la censure économique. Les œuvres dans les musées, devenues des œuvres d’art, sont protégées, même si on en cache encore sous des prétextes moraux; les œuvres dans les FRAC, séparées de la vie, sont protégées, quoique toutes ne circulent pas; les œuvres en général sont des objets dont l’intégrité d’objets ou gestes non marchands est protégée. Mais ce qui ne l’est pas actuellement ce sont les propositions de diffusion, de programmation, et les expositions, traversées de surcroît par des pratiques inédites de performances, mélanges, installations, transformations des spectateurs en acteurs... L’actualité montre qu’elles sont soumises à des diktats de censure, d’autant plus furieux que les tensions politiques générales sont grandes et les soucis de l’état de la communauté sont patents.

Au cœur de la passe d’arme entre ceux qui sont favorables à la loi portant liberté de la création artistique et ceux qui y sont défavorables, les raisons échangées ne se croisent pas, parce que les présupposés à l’égard des arts divergent. Afin d’établir leur refus, les uns construisent une équation simple et efficace. L’œuvre d’art contemporain n’est rien d’autre qu’une expression de l’artiste, selon les mots d’une vieille esthétique causale de l’intention, réveillée depuis quelques années. Puisqu’il ne s’agit que d’expression, alors les artistes sont déjà protégées par la loi sur la liberté d’expression. Si l’artiste manque à la loi, il tombe sous ses fourches. Il n’est pas nécessaire de leur faire le privilège d’une nouvelle loi qui les en exempterait. Ils sont déjà protégés comme n’importe quel autre citoyenne ou citoyen. Toute loi spécifique fabriquerait un «régime d’exception».

On voit ici que la rédaction actuelle de la loi ouvre cette possibilité argumentative, puisqu’elle ne parle que de la création artistique. Il suffit alors d’ajouter que «création» équivaut à «expression» et l’argument tourne tout seul au détriment de la possibilité d’une loi. On peut même se moquer de ce libellé, et certains ne s’en privent pas: c’est évident, quel est le problème, etc.

Un problème de réception des œuvres

Le vrai problème cependant est que cet argument repose sur une série de glissements, de l’artiste à l’expression et de l’expression à l’œuvre; qu’il s’ancre dans une théorie de l’expression apparemment «démocratique», en ce qu’elle fait de chacun un artiste potentiel, par réciprocité; et que nul n’a plus à se soucier de l’essentiel qui est posé ici. L’essentiel, en effet, n’est ni l’artiste, ni l’expression, ni la restauration des vieilles esthétiques. L’essentiel est l’exposition en public des œuvres, conformément à des œuvres d’art qui ne sont pas «expressions», mais art d’exposition et donc «proposition réglée faite à n’importe qui, à de (futurs) spectatrices/eurs». Au titre du mode de réception par un public anonyme indéterminé, elles s’exposent évidemment à des commentaires, des oppositions, des pamphlets aussi, qui relèvent tous d’une discussion publique qu’il faut assurer – les diffuseurs le font – et protéger – c’est le rôle de la loi. Mais une proposition établie en œuvre, quelle qu’en soit la nature et de quelque manière qu’elle contribue à reforger la dynamique de nos affects, est bien faite pour être discutée dans le dissensus, non censurée.

Reste donc le cas de la censure de l’exposition et dans l’exposition: morale, politique, communautariste, d’autant que l’œuvre provoque un choc ou une situation étrange. La censure imposée par tel élu qui interdit la présentation de telle œuvre sur sa commune, y compris lorsqu’il ne l’a pas vue; celle de telle autorité qui fait enlever telle œuvre d’une exposition parce qu’elle ne veut pas ouvrir un débat; celle de telle association qui veut faire la police pour que tel problème ne soit pas posé en public, etc. tous cas répertoriés par l’Observatoire de la liberté de création. La question est bien celle de l’imposition de la censure sur les arts exposés et sa négation totale de l’exercice de la spectatorialité.

La nécessité d'une autre loi

Une loi est donc nécessaire qui garantisse non la liberté de création, non la protection des œuvres, mais la liberté d’exposition des diffuseurs, des programmateurs, des médiateurs, des commissaires d’exposition, des directeurs d’institutions culturelles publiques et privées, et protège de surcroît les artistes, en particulier ceux qui ne peuvent faire appel d’une censure devant les médias parce qu’ils n’ont pas la notoriété suffisante. Elle pourrait affirmer le principe: «La création artistique est libre», ce serait un honneur pour la législation d’affirmer cela haut et fort à l’instar des principes démocratiques. Mais, il faut aller plus loin. Elle devrait se prolonger ainsi: «La création artistique et son exposition en public sont libres».

Les citoyennes et les citoyens seraient protégés par là, dans leur devenir spectateurs. On ne pourrait leur dénier un droit à l’exercice esthétique de voir les œuvres afin de mieux pouvoir les juger. Que dit la censure? Les citoyennes et les citoyens doivent rester mineurs et à leur place! Moi, le censeur, je sais ce qui est bon pour eux, et je peux préjuger de l’effet de l’œuvre sur un public! Je décide de ce qu’il peut voir ou entendre! Ce n’est évidemment pas le pari de la démocratie qui est pris par le censeur, car ce parti considère que les citoyens sont majeurs dans l’égalité des intelligences. Le censeur méprise les citoyens, dans le cadre démocratique. Certes, deux règles peuvent exister pour des sphères d’expérience différentes – liberté d’expression et liberté d’exposition des œuvres d’art. La législation n’a nul besoin d’être unique dès lors que les activités des hommes sont diverses et ne se recoupent pas au même endroit. Encore en faut-il une pour la liberté d’exposition.

Cela dit, bien sûr, les choses à juger ne se répartissent pas sagement, sous un régime ou un autre. Il est des actes qui échappent à cette répartition. Tant mieux. Cela permettra de ne pas laisser croire en l’éternité de la loi. Elle devra sans doute être remaniée, rediscutée, parce que les œuvres d’art déplacent sans cesse les problèmes, fendent les harmonies. Elle pourrait aussi se retourner contre des œuvres futures si d’aventure la définition des œuvres d’art y était trop précise. Mais, sous une telle loi, les citoyens redeviennent copartageants et responsables d’un monde collectif, par trois fois: pouvoir voir/entendre les œuvres et pouvoir en parler lorsqu’elles ont été fréquentées; exercer une parole discutant le commun; et demander que l’on révise à nouveau les problèmes dès lors qu’ils se renouvellent.

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