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Pourquoi ne pige-t-on rien à l'indépendantisme catalan?

Manifestation pro-indépendance le 11 septembre 2015 à Barcelone (REUTERS/Albert Gea )

Manifestation pro-indépendance le 11 septembre 2015 à Barcelone (REUTERS/Albert Gea )

Le camp des séparatistes a remporté les élections régionales anticipées de ce dimanche 27 septembre, transformées en plébiscite pour l'indépendance. Comment expliquer un tel succès quand le débat en France a jusqu'ici suscité beaucoup d'indifférence? Décryptage.

Mise à jour: L'article était initialement paru avant les élections. 

Ce week-end, la Catalogne a connu une échéance électorale très tendue: des élections régionales anticipées, transformées pour l'occasion en plébiscite pour l'indépendance par le président sortant Artur Mas. Le camp indépendantiste, qui présentait pour l'occasion une candidature commune portée par la société civile (Junts Pel Si ) en plus de celle du parti de gauche radicale CUP, a remporté 47,8% des voix. Suffisant pour lui donner la majorité des sièges et enclencher sans doute dans les mois à venir un processus d’indépendance unilatéral.

Alors que nos voisins espagnols font face à l'un des plus gros défis territoriaux de leur histoire récente, il faut bien avouer que la question de l'indépendantisme catalan reste assez peu connue ou débattue de notre côté de la frontière. Une ignorance, voire un manque d'intérêt, qui ne manque pas d'agacer en Catalogne et fait le bonheur du camp unioniste sur Twitter.


(«Bon maintenant vous le savez, les indépendantistes. En France on en a rien à foutre de indépendance de la Catalogne» // «En France , ils n'ont rien à faire du sujet catalan et ils n'en n'ont pas peur car il ne se passera rien. Ils se préoccupent de Podemos, dixit le responsable d'une filiale.»)

French bashing mis à part,  pourquoi ne pige-t-on rien à l’indépendantisme catalan ?

1.Un indépendantisme ancré à gauche

Si les Français sont si souvent perdus face à la question du séparatisme «à la catalane», c'est que les indépendantistes ne correspondent pas du tout à l'idée que nous avons de ce type de mouvement. À commencer par leur positionnement politique. En France, la référence la plus connue, le séparatisme corse, est ancré idéologiquement à ses débuts dans la droite nationaliste française. Or, le terreau idéologique de l'indépendantisme catalan trouve, lui, ses racines à gauche. 

«Historiquement, la revendication récente de l'indépendance est d'abord venue d'un parti de gauche, Esquerra Republicana (ERC), qui fait désormais partie de la candidature commune qui se présente en faveur de l'indépendance aux côtés du président sortant», explique Cyril Trépier, chercheur en géopolitique et spécialiste de l'indépendance catalane. 

Selon ce dernier, les indépendantistes catalans se revendiquent de gauche ou de centre-gauche afin de battre en brèche le reproche habituel de l'égoïsme de régions riches ne voulant plus payer pour des régions moins favorisées. «Autrement dit, les indépendantistes catalans se veulent l'antithèse de la Ligue du Nord en Italie, qui envie l'audience médiatique dont ils bénéficient depuis fin 2012.» Mais, si peu de gens souhaitent encore aujourd’hui être considérés de droite en Catalogne, dans la réalité, les positions idéologiques ne sont pas toujours aussi tranchées. Depuis son grand succès de l'année 2012, le mouvement tend à se «transversaliser» dans la société. Surtout, la réalité des décisions politiques en Catalogne, dirigée par Convergencia, le parti du président Mas défini comme de centre-droit, tend à nuancer ce positionnement très à gauche. 

On associe l'espagnolisme au franquisme et par syllogisme à la droite

Lluis Orriols

Pour Lluis Orriols, docteur en science politique et co-auteur d'un ouvrage sur les comportement électoraux en Espagne: 

«Si l'on observe les préférences, surtout en terme de politique de dépense et de politique fiscale, la Catalogne est beaucoup moins de gauche que ce qu'elle affirme en réalité.» 

Pourquoi alors un tel tabou au moment de s'identifier politiquement?

«C'est surtout à cause de la relation entre le nationalisme espagnol et la droite. Sans doute en raison d'un héritage du franquisme, on associe l'espagnolisme au franquisme et par syllogisme à la droite», explique ce spécialiste des questions électorales catalanes.

 

2.Ce n'est pas (seulement) un mouvement identitaire

Avec comme référence majeure l'indépendantisme corse ou québecois, la France a le plus souvent tendance à associer le concept d'indépendantisme à celui d'identité de préférence voire de repli identitaire. Or, de ce côté-là aussi, nos voisins séparatistes aiment à nous embrouiller. Si nous n'y pigeons rien, il semblerait que le leader de Podemos, Pablo Iglesias, non plus. Venu défendre la candidature de son parti aux élections catalanes, ce dernier a tenté un rapprochement hasardeux entre l'origine de certains catalans d'adoption et leur possible opposition à l'indépendance. Une intervention qui a déclenché un véritable tollé dans l'opinion publique catalane, obligeant Iglesias à nuancer rapidement ses propos. 

 21% de la totalité des étrangers vivant en Espagne résident en Catalogne

L'incident souligne les relations complexes qu'entretiennent l'indépendantisme et l'identité catalane. Selon le dernier sondage publié par la Vanguardia –sondage qui donne la liste des indépendantistes en tête aux élections régionales avec 41% des intentions de vote–, 39,6% des Catalans déclarent se sentir autant Catalans qu'Espagnols (contre 27,4% uniquement Catalans).  Lluis Orriol nuance: «L'identité entre énormément en corrélation avec l'indépendantisme en Catalogne.» Le spécialiste concède toutefois qu'il existe un pourcentage d'électeurs, à l'identité mixte, majoritairement hispanophone qui appuient l'indépendance. «Pour eux, il ne s'agit pas seulement d'une question identitaire mais aussi d'une question de désaffection vis-à-vis de l'Espagne.» 

Il n'est ainsi pas insensé de concéder aux indépendantistes catalans que l'identité n'est pas l'argument majeur sur lequel se construit le mouvement. D'autant plus que ce dernier est né dans une région qui connaît de forts mouvements migratoires: ainsi 21% de la totalité des étrangers vivant en Espagne résident en Catalogne. Conscient de ces chiffres et du métissage social, le camp indépendantiste a compris que l'identité catalane, si elle est essentielle pour une base de son électorat, ne devait pas être son seul argument au risque de l'isoler de tout un pan de la population catalane. D'où l'habileté avec laquelle Junts Pel Si a construit sa campagne, jouant sur les grands symboles comme la Diada (fête traditionnelle espagnole) tout en y associant un discours anticlivage, basé sur l'idée de construire un pays plus juste et neuf, un concept ouvert et qui parle à tous. 

L'histoire de la construction nationale espagnole est celle d'un échec de l'émergence de l’État-nation

Lluis Orriols

Patrick Roca Batista fait partie de l'Assemblée nationale Catalane, cette puissance organisation de la société civile qui milite en faveur de la création d'un État catalan. Le militant franco-catalan reconnaît l'importance de l'identité dans le mouvement indépendantiste: «Mais c’est une notion d’identité ouverte et plurielle […], comme si la longue coexistence au quotidien de deux langues et de deux cultures, la catalane et l’espagnole, avait immunisé la société catalane contre le rejet de l’altérité.» Vision idéalisée d'une nation qui se démène pour exister? L'ADN de l'indépendantisme catalan se plaît à retourner les clichés: à gauche et pas à droite, identitaire mais ouverte à tous…
 

3.De profondes différences historiques avec la France

Si en France le phénomène peut avoir l'air d'un ovni politique et social, c'est aussi en raisons de profondes différences historiques. «Du fait de la force territoriale de Paris, de deux guerres mondiales contre l'Allemagne et peut-être d'autres épisodes comme la Révolution française, on a une adhésion beaucoup plus forte en France au modèle de la nation», analyse Patrick Roca Batista. «L'histoire de la construction nationale espagnole est celle d'un échec de l'émergence de l’État-nation. A contrario, l'Histoire de la France est un succès notable dans ce domaine», ajoute Lluis Orriols. 

Ces différences historiques nous empêcheraient donc de percevoir la véritable dimension de l’indépendantisme catalan. 

«Alors que l’attention en France se concentre, de façon très imparfaite, sur les questions de l’identité et de l’économie, l’aspect le plus important et peut-être le plus intéressant de la question catalane passe souvent injustement au second plan: la dimension politique du processus. En décontextualisant l’indépendantisme catalan, on passe à côté de sa dimension principale: celle d’un problème de partage du pouvoir politique.» 

Par-dessus tout cela est arrivée la crise économique de 2009, se transformant ensuite en une crise de la dette

Lluis Orriols

Cette lutte intestine entre le centre du pays et l'une de ses régions les plus riches n'est pas facile d'accès pour un public français. En marge du problème de la spoliation fiscale, les Catalans estimant que la lourde levée d'impôts à laquelle ils sont confrontés n'est pas justement réinvestie en termes d’équipements, d'infrastructures et d'investissements dans leur territoire, la posture verrouillée de Madrid concernant les négociations avec le «territoire rebelle» a exacerbé les tensions. Ainsi, la «réforme du statut d'autonomie de la région», qui devait permettre aux Catalans de repenser les relations entre leur région et l'Espagne, a été enterré par la Cour Constitutionnelle espagnole en 2010. Une décision perçue comme profondément injuste par l'opinion publique et qui a fini d'envenimer les relations entre Madrid et Barcelone. 

«Par-dessus tout cela est arrivée la crise économique de 2009, se transformant ensuite en une crise de la dette dans laquelle la Catalogne est devenue une sorte de petite Grèce, et a dû demander de l'argent à l'Espagne, comme la Grèce à la Troïka», détaille Lluis Orriols.

L'indépendantisme catalan est ainsi issu d'un cocktail explosif fait de frustrations, d'impossibilité à négocier dans un contexte de crise et un paysage institutionnel profondément moins unifié que le nôtre. Il faut bien admettre que ces différentes strates ne le rende pas vraiment facile d'accès pour qui vit hors de Catalogne… Les programmes indépendantistes s'avèrent quant à eux beaucoup plus limpides. Pour convaincre la majorité des déçus de faire chambre à part avec l'Espagne, le programme tient en 4 mots: Faire un pays neuf. 

«Ce qui rend le processus catalan passionnant à suivre et à vivre de l’intérieur, c’est qu’il est mis en œuvre par une société civile sans doute parmi les plus mobilisées au monde à l’heure actuelle, et qui présente un contraste saisissant avec une certaine apathie européenne ambiante. La création de l’État catalan est associée à l’idée de construire un pays non seulement neuf, mais surtout meilleur, et à le faire de façon participative, par le débat citoyen», s'enthousiasme Patrick Roca Batista.

Cela pose le problème de savoir qui est catalan et qui ne l'est pas et comment va-t-on le définir

Benoît Pellistrandi

En effet, si l'on ne comprend pas toujours l'indépendantisme catalan en France, que pourrait-on bien avoir à craindre d'un mouvement qui se positionne comme ouvert aux autres communautés et qui se plaît à s'imaginer en pays idyllique? Cet indépendantisme «aimable» comme l'appelle Benoît Pellistrandi, historien spécialiste de l'Espagne, ne présenterait-il pas certaines limites et dangers? «Cela pose quand même le problème de la citoyenneté, à savoir qui est catalan et qui ne l'est pas et comment va-t-on le définir. Et là, c'est quand même la boite de Pandore que l'on ouvre», avertit ce dernier. 

Avis nuancé aussi du côté de Lluis Oriol: 

«Ce nationalisme civique, comme le discours sur l'identité, est un discours des élites. On ne peut pas être sûr que cela entre totalement en adéquation avec la réalité sociologique.»

Reste que le véritable danger semble plus se situer dans la division profonde qu'affronte aujourd’hui la Catalogne. Avec une déclaration unilatérale d'indépendance, le risque de se retrouver avec deux sociétés parallèles ne reconnaissant à aucun moment la légitimité l'une de l'autre est grand. Dans un tel scénario, la médiation européenne deviendra sans doute nécessaire. Mieux vaudra alors pour la France trouver une autre posture que l'ignorance ou l'indifférence.

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