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Emmanuel Macron, anti-système malgré lui

Emmanuel Macron à l'université d'été du Medef, le 27 août 2015. REUTERS/Christian Hartmann

Emmanuel Macron à l'université d'été du Medef, le 27 août 2015. REUTERS/Christian Hartmann

Epouvantail commode de la gauche, le ministre de l'Economie a quelque chose en commun avec les candidats qui se réclament de l'«anti-système»: plus une partie de la gauche s’en prend à lui, plus il en rajoute... et plus les Français l’apprécient.

La saison de la chasse au Macron est rouverte depuis une semaine. Il faut dire que le gibier est appétissant, qu’il fait tout pour sortir du bois et se poster pile dans le viseur de ses opposants. Dernièrement, c’est lors d’une rencontre en «off» avec des journalistes (mauvaise idée) qu’il a trouvé le moyen d’affirmer que le statut des fonctionnaires, une des dernières réserves de voix du PS, n’était plus «adéquat». Une rencontre en «off»? Avec des journalistes économiques sur place? Pour dire qu'il est contre l'emploi à vie dans la fonction publique? Soit le ministre de l'Economie est long à comprendre, soit, ce qui semble plus probable, il connaissait les risques.

Martine Aubry, qui envoie régulièrement ses petits missiles au gouvernement depuis Lille, a fait part de son «ras le bol» de Macron, tandis que Gérard Filoche, membre du bureau national du PS et figure tonitruante de la «gauche tradi», a lancé le site «macron-demission.fr», entre coup de colère et pétition pour qu’il quitte le gouvernement.

Le ministre de l'Economie dégaine tellement vite qu'il a lancé un autre front, l'opposant cette fois à Anne Hidalgo sur l'ouverture des commerces le dimanche dans certains quartiers parisiens. Nouvelle dispute à gauche passée pour le moment inaperçue car noyée sous les remous de la polémique de la veille.

Sur un malentendu, ça peut ne pas marcher

Entre Emmanuel Macron et la politique française, tout a démarré sur un malentendu jamais surmonté depuis. A peine nommé ministre de l’Economie après avoir conseillé Hollande, le jeune et dynamique Macron, ancien banquier d'affaires chez Rothchild –précision biographique souvent répétée à son propos, qui en faisait d'emblée un personnage rédhibitoire pour une partie de l'opinion–parlait des salariées de Gad comme d’«illettrées» qui risquaient de ne pas retrouver de job une fois licenciés. Passé le premier tollé médiatique, les médias avaient rappelé qu'il s'agissait d'un vrai sujet, le taux d'illetrisme chez les employés de Gad avoisinant les 20%. La faible «employabilité» d’ouvrières ayant des difficultés de maîtrise de l’écriture et qui ne possédaient parfois pas de permis de conduire rendait peu probable une reconversion professionnelle réussie. Les mots étaient durs, mais ils exprimaient une réalité tout aussi dérangeante. De même, quand il encourage les jeunes Français à devenir milliardaires, provoquant une nouvelle poussée de fièvre à sa gauche, il rappelle que «l’économie du Net est une économie de superstars», ce qui là encore est vrai: c'est une économie qui ne s'encombre pas de numéros deux et dans laquelle le gagnant rafle la mise. 

A côté de ces «vérités qui dérangent», Macron va déployer ses talents d'orateur sur un terrain plus glissant: celui de l'expression d'idées qui vont systématiquement à l'encontre de tout ce qui est généralement considéré comme une position «de gauche», en particulier sur l'emploi. Sur les 35 heures, qu’il remet en cause à l’université d’été du Medef, où il est aussi à son aise que Justin Bieber dans une assemblée de Beliebers hystériques, et enfin, sur le statut des fonctionnaires, jugé donc «inadéquat».

Ras le bol de Macron? Pas dans la population

«Dès que je dis quelque chose, c’est monté en épingle», s'est-il plaint auprès d'un «visiteur», selon Le Canard enchaîné, qui rapporte des propos «off» qu'il aurait tenus à la suite du psychodrame du statut des fonctionnaires. Peut-être n’a-t-il pas encore remarqué qu’il est un des seuls à dire quelque chose, c’est à dire à exprimer une pensée sincère dans la sphère publique –quoiqu’on pense, par ailleurs, de ses opinions. Il dit tout haut ce que d’autres pensent tous bas ou expriment avec moult précautions, et en politique c’est un crime de haute trahison. Ce qu’on reproche à Macron, ce sont moins ses orientations libérales, qui se sont diffusées chez les responsables socialistes de longue date, que le fait qu’il les assume tout haut. En face, l'aile gauche semble tourner en rond, face à un gouvernement qu'elle n'aime pas et qui ignore la plupart de ses appels à une réorientation de la politique menée.

Confortablement installé dans son rôle de «bouc émissaire», Macron est comme l’écrivait Cécile Cornudet dans les Echos, un «gaffeur intentionnel». Et ça lui réussit. En septembre, il a intégré pour la première fois le «top 5» des personnalités politiques préférées des Français mesuré par l’institut YouGov, en cinquième position, devenant ainsi le deuxième homme le plus populaire de gauche après Jean-Yves Le Drian. A la rentrée, un autre sondage, réalisé par CSA, l'a carrément placé en deuxième position des personnalités politiques préférées des Français, et il n'y a plus guère que le «boss» toutes catégories des sondages du moment, Alain Juppé, pour lui faire de l'ombre.

Et puis il y a ce sondage Elabe aux résultats en apparence contradictoires. Un peu plus d’un Français sur deux (52%) estime que Macron est un «handicap» pour la gauche. Mais qui nous dit qu’être un handicap pour la gauche est un handicap tout court du point de vue des Français? Plus surprenant encore, quand on interroge les sympathisants de gauche, ils sont 64% à penser qu’il est plutôt... un atout!

Sa dernière macronade, sur le statut des fonctionnaires, est jugée, selon un sondage OpinionWay, positive par 70% des Français, à droite bien sûr mais aussi dans une majorité de gauche ! (57% des sympathisants PS l’approuvent.)

«Anti-système» malgré lui

A sa manière, Macron est anti-système, pour employer une formule à la mode. Pur produit de la méritocratie à la française, de sa technocratie et du monde de la haute finance, il a malgré tous ces «handicaps» qui l’apparentent à l’élite un petit côté décalé et franc du collier qui fait sa popularité. Macron a beau avoir été bien élevé et présenter toutes les caractéristiques du premier de classe, il n’a pas les «codes» du milieu, ce qui le rend tout à fois irritant et attachant.

Sans imaginer un complot bien huilé, un partage des tâches entre un Macron méchant-flic et un exécutif qui joue le bon en le «recadrant» publiquement à chaque fois qu’il s’emporte en salle d’interrogatoire, on peut constater que le ministre de l'Economie est un épouvantail commode pour la gauche. Ses fameuses sorties thatchériennes honnies ont beau électriser la «gauche adjectivale», elles sont peu suivies d’effet. Le droit du travail, qui n’entre pas dans son domaine de compétence mais sur lequel il donne fréquemment son avis, ne devrait pas connaître le bouleversement macronien –fin du CDI, des 35 heures, etc– que certains redoutaient. En définitive, Macron peut continuer à s’agiter et à briser les «tabous» comme il aime tant le faire: sa cote de popularité s'envole à chaque coup et, sur le fond, ça ne change pas grand chose à la conduite du pays.

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