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En Grèce, le vieil ordre politique est mort, mais le nouveau va-t-il durer?

Alexis Tsipras et Panos Kammenos le 20 septembre au soir de leur victoire aux législatives (REUTERS/Alkis Konstantinidis)

Alexis Tsipras et Panos Kammenos le 20 septembre au soir de leur victoire aux législatives (REUTERS/Alkis Konstantinidis)

Syriza et les Grecs indépendants ont pu reconduire leur coalition gouvernementale au détriment des vieux partis traditionnels après les élections du 20 septembre, mais avec quelle marge de manœuvre?

Dimanche 20 septembre, Alexis Tsipras a gagné son pari en obtenant la reconduction de la majorité sortante du Parlement grec. Débarrassé de son aile contestatrice, qui l’avait obligé à compter sur le soutien des partis d’opposition pour mettre en œuvre l’accord avec les créditeurs signé le 13 juillet, il conduira à nouveau un gouvernement de coalition entre Syriza et les Grecs indépendants (Anel).

C’est tout le paradoxe de la situation actuelle: les équilibres du précédent scrutin de janvier 2015 semblent peu ou prou reconduits, alors que Tsipras et ses alliés ont avalé la potion «austéritaire» qu’ils étaient censés éviter au pays. Une citation fameuse de Gramsci décrit les crises comme des moments où l’ancien se meurt sans que le nouveau parvienne à naître. Dans le cas du système de partis grec, si l’ordre électoral antérieur à 2012 paraît bel et bien enterré, le doute persiste sur le maintien des rapports de force cristallisés dimanche dernier.

La confirmation de la rupture des années 2012-2015

Un des principaux enseignements de l’élection du 20 septembre est, en effet, que malgré la défaite de Tsipras face à ses créditeurs, les équilibres électoraux d’avant la crise n’ont pas été restaurés. On observe ainsi une continuité certaine des tendances à l’œuvre depuis 2012.

Premièrement, la poussée d’abstention remarquée dimanche dernier a un précédent: celle qui avait eu lieu entre 2009 et 2012. Le taux de participation, qui était déjà sur une pente déclinante, avait alors chuté de presque six points. Il a ensuite stagné jusqu’en janvier 2015, pour reculer à nouveau de 7 points huit mois plus tard. C’est une des caractéristiques du maintien mais aussi de l’ascension de Syriza, que de s’être produits dans un contexte de désaffection civique assez marquée. Si la coalition gouvernementale n’a perdu que deux points de pourcentage des suffrages exprimés depuis le début de l’année, cela correspond tout de même à la disparition de 413.000 voix en valeur absolue.

Le Pasok s'effondre, ND lorgne sur sa droite

Deuxièmement, la fragmentation de la scène politique se poursuit, notamment dans l’arène parlementaire où une liste ne peut pénétrer qu’en obtenant 3% des voix. Lors des scrutins antérieurs à la crise, 4 ou 5 partis parvenaient à dépasser ce seuil. Ce chiffre est passé à 7 à partir de 2012, puis à 8 depuis le 20 septembre. En outre, ces totaux n’ont pas toujours inclus les mêmes formations. Le parti de centre-gauche Dimar a ainsi intégré le Parlement en 2012 mais l’a quitté en janvier 2015. Il ne le réintègre ce mois-ci que grâce à une alliance avec le Pasok. Entre-temps, le nouveau parti social-libéral La Rivière et une Union des centristes longtemps marginale ont obtenu eux aussi des sièges à la Vouli (l’Assemblée grecque).

Nouvelle démocratie et le Pasok tutoyaient ou dépassaient ensemble les 80% des suffrages exprimés dans les années 2000

Troisièmement, le déclin des deux principales forces de l’ordre électoral ancien n’en finit pas d’être confirmé. Nouvelle démocratie (ND, droite) et le Pasok tutoyaient ou dépassaient ensemble les 80% des suffrages exprimés dans les années 2000, mais se contentent depuis 2012 d’un tiers des voix. On notera tout de même que l’essentiel de ce total est désormais assuré par ND, le Pasok ayant connu un véritable effondrement électoral au profit de Syriza. ND n’en est pas moins nettement affaiblie par rapport aux années 2000, où ses scores atteignaient 15 points de plus.

Quatrièmement, une autre conséquence de la crise fut une polarisation du système de partis grec. À droite, avec la poursuite du déclin d’Anel (3,7% contre 10,6% à sa création en 2012), l’espace politique paraît de plus en plus réduit entre ND d’un côté, et de l’autre les néo-nazis d’Aube Dorée, qui parviennent à préempter l’espace de la droite radicale et à s’y maintenir à un niveau significatif (7%, +0,7 points par rapport à janvier). Au sein même de ND, des opposants proches de la ligne de l’ancien leader Samaras poussent d’ailleurs à la radicalisation (très) à droite du parti. À gauche, même s’il n’a pas obtenu assez de suffrages pour être représenté au Parlement, le front de l’Unité Populaire, impulsé par l’aile gauche de Syriza ayant fait défection, s’est intercalé entre ce dernier parti et les insubmersibles communistes orthodoxes du KKE (stable à 5,6% des voix).

Le même gouvernement, sans (presque) plus d’alternative

Les résultats du 20 septembre sont donc implacables pour les piliers de l’ancien ordre électoral, qui doivent s’habituer à leur changement de statut et à un système de partis durablement changé. Pour autant, la nature et les perspectives des acteurs nouveaux de ce système apparaissent plus floues. Le résultat des urnes a permis que se reproduise, à l’Assemblée et au gouvernement, une alliance Syriza/Anel. En janvier, celle-ci contrevenait certes à la logique de l’opposition droite/gauche, mais sur la base d’une autre opposition entrecroisant la précédente, entre les pro- et les anti-mémorandums. 

Opposés dans leur majorité à l’austérité imposée à Bruxelles, les électeurs grecs ont reconduit des acteurs qui la mettront malgré tout en œuvre

Or, cette division politique est brouillée depuis que Tsipras et ses alliés ont accepté, même récalcitrants, de mener leur politique dans le cadre d’un nouveau mémorandum reproduisant la «spirale infernale de l’austérité». Tout au plus une restructuration de la dette et un adoucissement des conditions de prêt peuvent-ils être espérés, mais rien n’est certain, d’autant que les Européens pourraient être indisposés par la reconduction de la même coalition gouvernementale (les propos du social-démocrate Martin Schulz à ce sujet illustrent que rien n’a vraiment changé de ce point de vue). 

Le grand flou stratégique

Opposés dans leur majorité à l’austérité imposée à Bruxelles, comme ils l’ont exprimé lors du référendum convoqué par Tsipras lui-même le 5 juillet dernier, les électeurs grecs ont reconduit des acteurs qui la mettront malgré tout en œuvre. Certes, ceux-ci ont fait preuve de résistance et apparaissent à même de lutter contre les privilèges indus et les pratiques clientélistes. Mais la rigidité de la zone euro en fait des acteurs impuissants quant à la ligne politique qui avait fondé leur progression et leur alliance.

Combien de temps cette coalition sera-t-elle perçue comme légitime, au fur et à mesure que les conséquences du nouveau mémorandum seront ressenties dans la population? La question se pose d’autant plus que la désaffection civique s’est accompagnée d’une désaffection militante et activiste frappant Syriza au cœur de sa stratégie initiale, équilibrant la lutte politique conventionnelle et l’entretien de liens multiples avec les mobilisations collectives et les initiatives solidaires extra-parlementaires. Si le parti de Tsipras a quasiment décuplé sa taille électorale en quelques années, quelques mois auront peut-être suffi pour miner la dialectique entre «institué» et «instituant» qui faisait son originalité.

En janvier, j’écrivais sur Mediapart que la gauche radicale avait hérité de certains atouts de la parenthèse eurocommuniste, mais aussi d’un flou stratégique persistant quant au rapport aux «institutions nationales et européennes risquant d’absorber ses contestations». La difficulté frappe de plein fouet Syriza mais aussi ses opposants de gauche. L’échec de l’Unité populaire, fondé par les dissidents du parti de Tsipras ne saurait être expliqué par le temps réduit dont ce front a bénéficié pour se constituer et faire campagne. Il reflète un manque crucial d’attractivité d’une ligne assumant notamment la sortie de la monnaie unique. Venant du pays de la zone euro qui a le plus souffert de l’architecture ordo-libérale de cette dernière, cela constitue un défi pour tous ceux qui estiment indissoluble le lien entre euro et austérité permanente. Pour l’heure, l’économie politique de l’euro dessine un espace où «there is no alternative».

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