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Lana Del Rey, c'est moi

Glastonbury 2014 ( REUTERS/Cathal McNaughton)

Glastonbury 2014 ( REUTERS/Cathal McNaughton)

Comment la chanteuse américaine, qui vient de sortir son nouvel album Honeymoon, s'est imposée comme notre fantasme pop ultime.

«Des pas résonnent en écho dans la mémoire
le long du corridor que nous n’avons pas pris
vers la porte que nous n’avons jamais ouverte
sur le jardin de roses.»

Extrait d'un poème de T.S. Eliot repris par Lana Del Rey sur l'interlude "Burnt Norton" sur l'album Honeymoon


Il en va de la musique comme de la vie. Certaines rencontres vous bouleversent au plus profond de votre âme sans que vous sachiez bien pourquoi. Ça dure le temps d'une chanson, d'un album. Et parfois, ça prend la forme d'un long compagnonnage que même ce satané passage du temps n'arrive pas à briser. Ma passion pour la musique pop s'est construite ainsi autour de quelques jalons essentiels: Oasis et Radiohead d'abord dans la deuxième partie des années 1990, dont j'achetais le moindre single; Neil Young, ensuite, dont je collectionnais les bootlegs; suivi peu après de The National et Elliott Smith. Puis vint l'été 2011 et Lana Del Rey.

Ma passion pour la chanteuse américaine est facile à retracer. Elle est documentée par une série de textes publiés dans les quelques médias et supports pour lesquels j'ai travaillés depuis la découverte de ses premières vidéos, «Video Games» en tête, jusqu'à la sortie l'an passé d'Ultraviolence, en passant par mon top des albums de l'année 2012, qui couronnait Born To Die, ou un compte-rendu vidéo de son concert à l'Olympia. Avec, pour point d'orgue, un long portrait publié dans GQ, mon tout premier. Bref, la musique de Lana Del Rey m'obsède. Et plus que pour tout autre, cette passion s'accompagne d'une envie de partager, décrypter, raconter comme si, pour moi, elle faisait partie intégrante de l'univers de la chanteuse.

L'amour pour seule religion

Disons-le tout de go, la musique de Lana Del Rey est elle-même une musique d'obsédés. Honeymoon, son nouvel album sorti le vendredi 18 septembre, en apporte la preuve éclatante. Dans l'écriture même, la chanteuse multiplie les effets de répétition, comme si chacun des personnages ressassait sans cesse les mêmes histoires. «Live to love you» est répété six fois de manière consécutive sur le titre «Music To Watch Boys To». «God knows I tried» est formulé dix-sept fois dans la chanson du même nom. Sans compter le mot «high» qui revient une bonne trentaine de fois dans le single «High By The Beach».


Mais, au-delà de ces quelques symptômes, il est fascinant de noter à quel point, en trois albums, l'univers thématique développé par Lana Del Rey est restreint. Il y est essentiellement question d'histoires d'amour absolues ou impossibles. De divers portraits de femmes confrontées au plein du désir et au manque. À la passion ou à la rupture. L'amour comme seule religion. Alors qu'elle se produisait encore sous le nom de Lizzy Grant, la chanteuse déclarait déjà en 2008 au magazine Index:

«J'aime chanter ces histoires de "Daddy" et de "Baby", "Daddy" étant l'homme et moi étant la femme. Je ne savais pas que c'était un thème si prévalent dans les années 1950, mais maintenant que j'ai écouté beaucoup de musique de cette époque, je me rends compte que c'était le cas. Ca me soulage parce que je ne voulais pas que les gens assimilent ça à un complexe personnel. C'est juste quelque chose dont je ne peux pas me passer. Je veux une vie dans laquelle il n'y aurait qu'un seul homme et pour l'heure je ne l'ai pas trouvé.»

«Seul le nom a changé»

Sept ans et quelques millions d'albums vendus plus tard, rien n'a changé. Sur Honeymoon, une chanson comme «Salvatore» confronte un chanteur de jazz, comparé à un «roi», un «boss», à une jeune femme amoureuse qui l'attend en mangeant des glaces. Sur Ultraviolence, «Brooklyn Baby» commence par ces mots: «They say I'm too young to love you...» Sur l'édition dite Paradise de Born to Die, les chansons «Ride» et «Yayo» reprennent très précisément ces deux images de la «Baby» et du «Daddy». 

D'ailleurs, le producteur David Kahne, qui collaborait avec elle sur l'album précédant Born to Die avant qu'elle ne change son identité pour Lana Del Rey, m'expliquait pour GQ en 2012:

«Quand je la vois aujourd’hui, je revois Elizabeth Grant. Je retrouve les mêmes vibrations, la même approche. Elle avait déjà cette obsession pour les années 1950 et 1960. Seul le nom a changé.»

Atmosphère, atmosphère

Au-delà de ces effets de répétition, le caractère obsessif de Lana Del Rey se déploie aujourd'hui aussi au niveau de la forme. Il est étonnant de remarquer, sur Honeymoon, que la moitié des quatorze chansons partagent la quasi-exacte même durée: autour de 4 minutes 50, comme s'il existait désormais un canon Del Reyien. 

Une de ses principales caractéristiques serait alors la lenteur. Contrairement à la plupart de ses jeunes consoeurs qui vont puiser leur inspiration du côté d'une pop psychédélique (coucou Miley) ou de la musique de club (coucou Taylor), Lana Del Rey est allée enraciner ses nouvelles chansons dans un terreau jazz tout en langueur. Et quoi de mieux que ce tempo piano pour ressasser les choses, s'en imprégner complètement, profondément. Ne pas laisser s'échapper une seule des notes de la partition. Même quand elle se frotte à deux instrumentations hip-hop sur «High By the Beach» et «Art Deco», le résultat inspiré du courant trap est plus atmosphérique qu'agressif. 


Briser la solitude

Si la musique de Lana Del Rey travaille autant nos obsessions, c'est qu'Elizabeth Grant, de son propre aveu, fonctionne elle-même comme ça, et ce depuis son plus jeune âge. Elle s'en est notamment confiée en 2011 au site The Quietus:

«En grandissant, j'ai toujours été en proie aux obsessions. En partie parce que c'est dans ma nature. Mais aussi parce qu'après m'être sentie aussi seule pendant si longtemps, j'étais irrésistiblement attirée par la moindre petite chose ou personne qui m'intéressait. J'imagine que ça explique parfois le caractère un peu sinistre de ma musique.» 

De même, en 2012, elle expliquait aux Inrocks:

«J’écoute les mêmes quelques disques en permanence, obsessionnellement. C’est rare qu’une nouveauté s’incruste: la dernière fois, c’était le collectif hip-hop Odd Future.»

Comme elle, on plonge et replonge au coeur des mêmes chansons pour goûter à l'infini cette ambiance surannée. Ces instrumentations minimalistes faisant la part belle au romantisme et à l'élégance des cordes. La musique de Lana Del Rey, c'est une atmosphère. Enjouée, espiègle, intense, éthérée, mélancolique. Une voix surtout, capable d'envolées lyriques puissantes comme de murmures ravageurs. Obsédante. Robopop, qui a mixé «Video Games», le tube qui a lancé Lana, analyse très bien les atouts de la chanteuse:

«La musique de Lana avait quelque chose de neuf, de sensible et de naturel, 

expliquait-il à Sound on Sound. C'est quelque chose auquel j'ai tout de suite accroché. Le résultat est un superbe mélange de noirceur et de lumière, de sonorités crades et propres, de quelque chose de doux et d'innocent, avec en même temps ce côté mauvaise fille. Lana incarne les deux parties. Elle change de timbre suivant les sections. On a parfois doublé ou triplé les parties vocales en cherchant un effet plus doux avec de la reverb. Puis il y a ces premières strophes très intenses, à la voix grave. Elles vous frappent d'entrée.»


Brouiller les repères

Sur Honeymoon, l'interprétation de Lana Del Rey prend de la même manière des accents doux et poignants sur les fragiles «God Knows I Tried» ou «Religion», quand «Freak» ou «Art Deco» reposent sur des intonations plus assurées. Tout est donc question ici de contrastes. D'un équilibre fragile et un peu magique permettant à l'Américaine de donner voix à toute une gamme de sentiments, de souvenirs visant à faire fonctionner à plein notre imagination. Quand elle parle aux Inrocks de la sortie d'Ultraviolence, elle explique qu'elle s'était «juste sentie accablée à un moment où on disait partout que [s]a musique n'était qu'extrême tristesse, voire nocivité». Les interviews tournaient alors au spectacle morbide, jusqu'au Guardian titrant son papier rencontre «J'aimerais déjà être morte». Un ton funèbre qu'elle désavoua dans une série de tweets.

Ne plus être réduite qu'à une caricature de soi-même. Un stéréotype aux trop grandes lèvres. Voilà le piège dans lequel la musique de Lana Del Rey évite soigneusement de tomber. Ainsi, si Ultraviolence a bien sûr une noirceur assumée, la chanteuse américaine y présente une facette ironique sur «Fuck My Way Up To The Top», légère avec «Brooklyn Baby» et chaleureuse avec le single «West Coast». 


La rêveuse aux paroles crues

Et quand JD Beauvallet, dans les Inrocks toujours, à propos d'Honeymoon, émet l'hypothèse que la musique de Lana Del Rey est «un vaste chantier de nettoyage par le vide, l’absence, le creux», on a envie de dire qu'il y a aussi toujours chez elle quelque chose d'intense, d'extrême, de sensuel. À l'image de ces titres d'albums tout en absolus: Born To Die, Ultraviolence, Honeymoon. En 2012, elle expliquait déjà dans les colonnes de l'hebdomadaire culturel:

«Ma musique est très floue, rêveuse, alors je compense avec des paroles crues, ancrées dans le quotidien. Je ne triche pas. J’ai été élevée avec des valeurs traditionnelles mais depuis, ma vie n’a pas été très orthodoxe. J’ai toujours écouté mon instinct, suivi une route complexe mais personnelle. Les seules valeurs que j’ai gardées et que je revendique sont l’honnêteté et l’intégrité.»

Cérébrale dans son traitement de l'obsession et de la rêverie, Lana Del Rey n'en oublie pas moins la dimension physique de sa musique, rendant le fantasme encore plus désirable et palpable. «Ma chatte a le goût du Pepsi Cola», clame-t-elle sur le titre «Cola». «Dans la terre des dieux et des monstres, j'étais un ange, qui cherchait à se faire baiser fort», chante-t-elle sur Gods and Monsters. Un véritable objet de désir. 


Elle poursuit pour Les Inrocks: 

«Même si j’ai passé la plus grande partie de ma vie enfermée dans ma tête, je suis hantée par le plaisir physique. J’adore ma chanson “Born to Die pour ça: blottie dans ses bras, j’y ressens la passion de mon amoureux, une vraie métamorphose neurologique. Ça me fait vraiment du bien d’échapper à ma réalité mentale. J’aime juxtaposer ce sentiment d’extase avec cette idée fixe que tout se finit par la mort… Je ne connais pas de meilleure combinaison que l’animal et le cérébral.»

Le glamour d'un autre temps

Véritable paradoxe temporel ambulant, Lana Del Rey mêle donc des éléments très contemporains et d'autres qui font explicitement référence au passé. Un brouillage des repères à coups d'images filtrées façon Instagram qui transforme la jeune chanteuse en icône fantasmatique d'un autre temps. Dans le clip de «National Anthem», extrait de l'album Born To Die, elle est à la fois Marilyn Monroe et Jackie Kennedy, mais aux côtés d'un président noir évoquant Barack Obama, incarné par le rappeur A$ap Rocky.

En personnifiant de grandes icônes de la culture américaine, Lana Del Rey se hisse à leur niveau. Elle donne à son apparition une dimension mythique, mystique presque, qui dépasse sa propre personne. Dans le moyen métrage Tropico, qu'elle a écrit et mis en ligne en 2013 comme un clip géant de plusieurs de ses chansons, la voilà plongée dans le jardin d'Eden aux côtés d'un Dieu aux allures de John Wayne, mais aussi d'Elvis, Marilyn et Jesus. La voilà donc élevée au rang d'Eve, la femme originelle. Celle qui suscite tous les fantasmes. Du désir amoureux jusqu'à la découverte du péché.


 


 

La pochette d'Honeymoon semble renvoyer, de la même manière, à une forme d'imagerie intemporelle entre esthétique contemporaine et rétro. Il y a chez Lana Del Rey à la fois un goût assumé pour la glamour d'antan –«Hollywood legends will never grow old», chante-t-elle sur le morceau «Terrence Loves You»– et ce regard sarcastique sur notre rapport de fascination morbide à la célébrité. 

Elle-même est dans un constant double rapport de distance et proximité avec son public. Méfiante vis-à-vis des magazines, mal à l'aise sur scène, elle se donne peu à voir hors période de promotion, où elle sélectionne à chaque fois quelques publications très ciblées. «Partout où elle passe, des mecs tentent de la toucher, comme si elle n’était pas réelle», racontait son manager Ed aux Inrocks en 2012. Et en même temps, on a rarement vu une artiste aussi dévouée à satisfaire ses fans, allant jusqu'à passer une vingtaine de minutes de chacun de ses (trop) courts concerts à signer des autographes avec les premiers rangs et à se laisser prendre en selfie. Pour la promo d'Honeymoon, elle a répondu par intermittence au numéro de la hotline qui s'affiche sur la pochette du disque. Comme si le fantôme, pour accroître son pouvoir; avait besoin de s'incarner avec force de temps à autre avant de mieux disparaître et ne laisser le désir qu'à moitié assouvi.

Pop culture et post-féminisme

Cet appétit qu'a Lana Del Rey à incarner et donner à entendre ses contradictions, les nôtres donc, est très certainement un des moteurs de mon obsession et de la machine à fantasmes qu'elle incarne à la perfection. L'univers de la chanteuse sonne d'autant plus juste et suffisant à lui-même qu'il éclaire diverses facettes de sa personnalité. Différents rapports au monde, mêlant, à titre d'exemple, les esthétiques léchées et amateur.

Oui, semble-t-elle dire, on peut être à la fois la maman et la putain. L'épouse et l'amante. La femme éplorée, dépendante de l'amour qu'elle porte à son homme et la séductrice qui regarde les garçons en musique. Avec parfois de saisissants effets d'échos comme entre les chansons «Art Deco», extraite d'Honeymoon, et «Fucked My Way Up To The Top», tirée d'Ultraviolence, cette dernière affirmant une volonté de toujours plus que remet en question la première. Il y a là encore l'affirmation d'une liberté d'échapper aux carcans sans basculer dans le fantasme de la toute-puissance où notre existence serait séparée de ceux que l'on aime.

 


Ce positionnement loin de l'empowerement façon Beyoncé ou Rihanna lui a valu de nombreuses critiques du camp féministe, comme le rapporte Catherine Vigier dans son essai La signification de Lana Del Rey, pop culture, post-féminisme et les choix auxquels doivent faire face les jeunes femmes aujourd'hui, paru en 2012. L'universitaire française cite par exemple la critique musicale américaine Anne Powers assimilant Lana Del Rey à une femme fatale «sans la mise à jour du girl power» ou Spencer Kornhaber, du site The Atlantic, qui voit en la chanteuse le retour du stéréotype rétro de la fille frivole et dépendante des hommes. Un fantasme régressif.

Projections et détournements

Pour Catherine Vigier, si l'univers de Lana Del Rey n'est pas progressiste en soi, «il évoque un attrait pour une liberté pas complètement acquise et une certaine ambivalence concernant le type de relations requises pour les femmes en quête d'un soutien économique ou relationnel». En affichant ses forces comme ses faiblesses, l'Américaine faciliterait donc l'effet d'identification et d'expression d'un désir aussi bien que d'une frustration. 


Avec sa personnalité complexe et son brouillage volontaire de nos repères, Lana Del Rey est donc sujet de nombreux projections et détournements, à commencer par les absurdes Lama Del Rey voire Bernard Lama Del Rey et autres loltoshops impliquant de grosses lèvres et parodies. Au risque d'un décrochage complet entre la manière dont est perçue la chanteuse et sa démarche artistique:

«Ma carrière n'a rien à voir avec moi, déclarait-elle en 2014 à Fader. Elle n'est que le reflet de l'état du journalisme aujourd'hui. Mon personnage public n'a rien à voir avec mon fonctionnement interne ou ma vie personnelle. Presque tout ce que vous avez lu sur mon compte est faux.»

Sur une note plus positive, on citera le passionnant article de Grazia signé Claire Touzard et Joseph Ghosn sur «le sentiment amoureux qui traverse l'époque», et la manière intéressante dont les deux auteurs font de la chanteuse un reflet de leurs propres états d'âmes:

«Lana s'est inventé un habitat sublime à planches pourries, qu'elle partage avec tous les néoromantiques qui ne se retrouvent plus dans les abysses des plans cul et des SMS à émoticônes (vous et nous, quelques amis, pas plus), écrivent-ils. Elle est cette zone où viennent s'échouer nos sentiments exacerbés et nos soirées pleines d'ivresse et d'espoir dans l'existence d'un sentiment qui puisse enfin tout balayer. (...)

Aussi on s'y accroche fébrilement, on se confond en Lana, Électre aux ongles soignés qui réussit à garder la sève de tout ce qui nous a rendus vivants un jour ou l'autre. Quitte à sombrer, pour mieux se relever. Et écrire des histoires qui vaillent la peine d'être racontées, des amours qui vaillent la peine d'être vécues, même le temps d'un regard.»


Un alter ego plus qu'un personnage

L'univers de Lana Del Rey nous touche parce qu'il entrouvre une porte sur l'intime dans laquelle l'imagination peut s'engouffrer. Le lien qui unit Elizabeth Woolridge Grant, née le 21 juin 1985 à New York, et son alter ego artistique est ainsi intéressant à explorer. La différence entre les deux serait ainsi uniquement d'ordre esthétique:

«Lana del Rey a quelque chose de fantasmatique, mais ce n’est pas un personnage, m'expliquait en 2012 Larry Jackson d'Universal. Son œuvre est simplement le reflet de divers facettes de sa personnalité. Rien n’est artificiel, c’est vraiment elle, recomposée autour de thèmes, de choses universelles dans lesquelles tout le monde peut se reconnaître.»

Ce que confirmait l'intéressée aux Inrocks la même année:

«Il n’y a aucune frontière, aucun rôle assigné. On m’appelle indifféremment Lizzy ou Lana. Quand j’étais plus jeune, j’étais surtout écrivaine, Lana était mon projet artistique, le groupe que je n’ai jamais eu. J’avance sans masque. Lana ne me donne aucun droit, aucune licence.»

Poétique et métaphysique

Pour tous ceux qui sont habités par sa musique, Lana Del Rey, c'est un lieu de fuite sans échappée possible. On s'y évade pour mieux se retrouver face à soi. Un abri bâti par celle qui a écrit sa première chanson, «China Palace», à 11 ans, face à la solitude, l'ennui, les questionnements sans réponse. Âme en peine, Elizabeth Grant s'était mise à boire à la même époque. Tous les jours. «L'alcool a été le premier amour de ma vie», confiait-elle en 2012 au GQ britannique. Avant qu'elle ne soit envoyée à 15 ans en pensionnat et sauvée par le pouvoir de l'imagination:

«Gene, mon prof d’anglais à l’époque, m’a présenté des livres de Jack Kerouac, Allen Ginsberg… Soudain, je n’avais plus l’impression d’être seule, perdue dans mes chimères, confiait-elle en 2012 aux Inrocks. Je savais enfin qu’il y avait des gens comme moi, un peu bizarres, en marge. J’ai vraiment été sauvée par les poètes beat, ils ont ouvert une immense fenêtre pour moi, tout en me rassurant sur ma santé mentale. [...] J’ai retrouvé cet esprit en étudiant la philosophie, entourée de gens qui demandaient “Pourquoi existons-nous?” au lieu de “Quel temps fera-t-il demain”.»

Billie Holliday, Kurt Cobain, Bob Dylan, Nina Simone –dont elle reprend le standard “Don't Let Me Be Misunderstood” en clôture d'Honeymoon– ou David Bowie, qui hante «Terrence Loves You» quand elle fredonne «Ground countrol to Major Tom», viendront plus tard à la rescousse. «Composer des chansons, c'est comme si tu repoussais les limites de ton âme grâce aux mots et aux mélodies», lâche-t-elle dans Les Inrocks.


«Rendre ma vie plus belle qu'elle ne l'était»

Si de son propre aveu, l'album Born To Die était largement inspiré par ses années de formation un peu sauvage, les disques suivants semblent donner l'occasion à Lana Del Rey de fuir de plus en plus de ce quotidien qui lui échappe sous les effets de la célébrité. Toujours plus fantasmatiques.

«Il est toujours possible de s'enfuir. Le gros problème, c'est que partout où je vais, je pars en compagnie de moi-même, peut-on lire ce mois-ci dans Les Inrocks. Les deux endroits où je parviens à m'évader, c'est à la plage et au volant. Pendant longtemps, ma propre musique était ma plus belle source d'évasion. Quand elle est devenue plus concrète au fil des ans, elle est devenue ma réalité. Ce dont je cherchais à m'évader. Pourtant, en termes de plaisir, je la place à égalité avec le sexe.»

Alors Honeymoon enjolive, réinvente. «J'adore l'idée de lune de miel. C'est l'apogée d'une relation romantique. C'est même sensé être le plus beau moment de la vie d'une femme, ajoute-telle. Je cherchais sans doute à rendre ma vie plus belle que ne l'était.» Le cadre, lui aussi a changé, au revoir le New York de la «Brooklyn Baby», bienvenue Los Angeles, le royaume des rêves perdus immortalisé par David Lynch dans Mulholland Drive. Lana prisonnière du gouffre aux chimères?

«À part ma relation privée avec ma famille, frère, sœur, parents, toute mon existence est désormais publique, déclarait-elle en fin d'année passée à Grazia. Même mes coups de fil: je ne suis pas certaine qu’ils ne soient pas écoutés. Vous n’avez pas idée de ce que l’on a pu me subtilise… Au fond, à part les méandres de mon imagination et de mon esprit, il ne me reste plus rien d’intime.»

 


En son monde intérieur

En plaçant «Burnt Norton», un poème de T.S. Eliot, en interlude au coeur d'Honeymoon, Lana Del Rey explicite un peu plus cette volonté de rendre à nouveau nos existences poétiques. Celle-ci était déjà palpable sur Tropico, qui citait abondamment Walt Whitman, Allen Ginsberg et John Mitchum. La chanteuse nous encourage à garder en tête cette quête du beau. À faire de notre vie une expérience aussi physique qu'esthétique, comme dernier refuge de la raison face à la folie du monde qui nous entoure et à sa laideur. Et ce, quitte à se retrouver pris au piège de son imagination. À une présentation du long clip du morceau «Ride» à Santa Monica, Lana Del Rey a eu ses quelques conseils pour son public, rapportés par le magazine Spin:

«Les choses vous apparaîtront dans la réalité à partir de la vision que vous en avez dans votre esprit. La chose la plus importante, c'est d'avoir un monde intérieur très riche et d'y habiter parce que la réalité ne sera de toute façon jamais à la hauteur de vos attentes.»

Le fantasme plus fort que la vie?

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