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Faut-il allaiter pour rendre les enfants plus intelligents?

Un bébé couronné à l'issue d'une compétition d'allaitement à Lima le 20 août 2014. REUTERS/Enrique Castro-Mendivil

Un bébé couronné à l'issue d'une compétition d'allaitement à Lima le 20 août 2014. REUTERS/Enrique Castro-Mendivil

Des études probantes montrent qu'allaiter les nourrissons favorise leur QI. Faut-il pour autant céder à l'allaitement à tous prix?

Il est classique d'entendre que les études portant sur l'allaitement maternel sont de parti pris, soit «pro» soit «anti» et donc qu'il ne serait pas possible de s'en remettre à leurs conclusions. Il est vrai que le militantisme de la Leche League (association de soutien à l'allaitement maternel) autant que les conflits d'intérêt des scientifiques qui travaillent pour l'industrie des préparations lactées, n'invitent pas à la confiance. Un lecteur averti en valant deux, parcourir la littérature scientifique n'empêche pas d'avoir un regard critique dessus.

Publiée cet été dans Acta Paediatrica une étude très sérieuse confirme pourtant les liens positif entre allaitement maternel et développement du QI de l'enfant. Cette publication, qui fait suite à une étude de grande ampleur de la même équipe publiée dans le prestigieux journal Lancet en mars dernier, ravive la question de la promotion de l'allaitement maternel, tiraillée entre défense des choix individuels et bénéfices pour la collectivité.

L'étude publiée dans Acta Paediatrica est ce qu'on appelle une revue systématique de littérature avec méta-analyse: les auteurs ont donc recensé le plus exhaustivement possible les études précédemment publiées sur l'association entre allaitement maternel et performance aux tests d'intelligence et ont ensuite sélectionné les plus pertinentes (revue systématique de littérature). Enfin, ils ont comparé leurs résultats respectifs grâce à une méthodologie statistique spécifique (méta-analyse).

Pour sélectionner les études pertinentes, les auteurs se sont intéressés à la taille du groupe étudié (un échantillon trop petit conduit à des résultats invalides), à la présence d'un groupe témoin (par exemple constitué d'enfants non nourris au sein, pour permettre la comparaison), au recours à des tests d'intelligence standardisés (donc comparables entre eux). Enfin, une attention particulière a été portée aux possibles biais, souvent pointés du doigt comme une insuffisance des études relatives à l'allaitement maternel et à l'intelligence, tels que le niveau socio-culturel, le QI maternel, ou encore le style éducatif parental. L'objectif étant de réussir à déterminer si une éventuelle hausse du QI est liée à l'allaitement maternel seul ou plus généralement à l'environnement éducatif dans lequel l'enfant se développe.

Voici les résultats qu'ils ont obtenu:

  • Toutes les études de la méta-analyse rapportent un effet positif de l'allaitement maternel sur l'intelligence, même si pour plusieurs d'entre elles l'effet est très faible.
  • En moyenne +2 points de QI lorsque les études corrigent les résultats en fonction du QI de la mère.
  • L'effet positif est plus fort sur les enfants jeunes mais persiste jusqu'à 19 ans.

Pour expliquer cette hausse de QI, deux hypothèses sont avancées: la présence de nombreux acides gras polyinsaturés dans le lait maternel et la création d'un lien mère-enfant favorable au développement. Mais que faire de ces résultats? S'obliger à allaiter?

Dans la société dans laquelle nous vivons, l'intelligence fait figure de qualité reine, qui légitimerait la domination des forts sur les faibles, ainsi que l'explique la sociologue Marie Duru Bellat dans l'ouvrage L'intelligence de l'enfant, publié en 2009:

 «Quoi de plus commode, pour les sociétés, que le recours à la nature pour justifier les inégalités, et notamment entre les races ou entre les sexes? Ces dernières apparaissent alors comme "programmées" –par la Providence ou la nature, par la génétique, dira-t-on aujourd’hui– , et non comme le produit de rapports sociaux. En particulier, le "racisme de l’intelligence" est une tentation récurrente par laquelle les "dominants" s’efforcent de justifier leur position par l’essence supérieure qui serait la leur.» 

Dans le contexte éducatif et scolaire, l'intelligence est vue comme un enjeu de réussite qui permet aux heureux élus de rejoindre une caste privilégiée. Dans son livre La Petite noblesse de l'intelligence, en 2012, le sociologue Wilfried Lignier a montré en particulier de quelle façon les classes socialement privilégiées ont entrepris depuis les années 2000 de recourir aux tests de QI (et aux diagnostics de surdouance auxquels ceux-ci conduisent) comme une stratégie scolaire permettant de réclamer pour leurs enfants des conditions d'apprentissage adaptées, individualisées et favorisées.

Aussi, la détermination du comportement éducatif qui maximiserait le potentiel intellectuel des enfants est-elle ressentie comme un devoir pour le jeune parent. Dois-je acheter tel jouet censé le stimuler? Me former à telle méthode éducative? Le nourrir ou lui parler de telle façon? Voire m'adonner à des méthodes aux fondements scientifiques contestables (comme la célèbre méthode de «kinésiologie éducative» Brain Gym) ou basées sur des connaissances obsolètes (comme pour l'«effet Mozart» –écouter du Mozart rendrait intelligent, idée démystifiée dès la fin des années 90). L'allaitement maternel fait partie de cette multitude de choix qu'on ferait (entre autres choses) au nom de l'avenir cognitif de son enfant.

Dans la jungle des études sur l'allaitement maternel

Sauf que choisir l'allaitement maternel pour une mère, ce n'est pas qu'une question rationnelle d'optimisation cognitive. Car en dehors du cas particulier des enfants prématurés, il est bien rare que l'allaitement maternel soit une question vitale.

Choisir l'allaitement maternel, c'est aussi choisir de vivre un temps au rythme de son bébé, choisir d'aménager son quotidien familial et professionnel, choisir de vivre dans la proximité d'un tout-petit souvent douce mais aussi contraignante. Ce peut être pour certaines le prolongement de convictions écologiques, la découverte des potentialités de son corps, ou l'envie de rejoindre la communauté des mères allaitantes.

C'est une expérience qu'on a envie de vivre, ou pas, que les contingences médicales nous permettent de vivre, ou pas, qui implique le corps, l'esprit –le couple aussi!– qui convoque l'histoire individuelle et parfois même transgénérationnelle. C'est une expérience qui peut tyranniser celles à qui elle est imposée tout comme épanouir celles qui l'ont choisi et parviennent à mener leur projet à terme. Alors que les témoignages de mères allaitantes regorgent sur le net (que leur expérience ait été positive ou non) peu de mères ayant refusé d'allaiter choisissent de s'exprimer sur le sujet, craignant assez largement le regard social sur un choix qui concerne –pour l'allaitement jusqu'à 6 mois– 26% des mères.

Un choix personnel ou collectif

On peut également s'interroger sur la pertinence à considérer individuellement les conséquences d'études scientifiques de la même façon que collectivement. Les tests de QI ne mesurent pas «l'intelligence» –qui reste un concept flou sur lequel les scientifiques ne parviennent pas à s'accorder– mais plutôt une certaine forme d'aptitude cognitive. Que représente alors, à titre individuel, une variation de deux points sur une échelle qui en compte 150, et ne mesure qu'une forme d'intelligence parmi d'autres?

Même si les tests de QI n'incluent pas à l'heure actuelle de calcul précis de l'incertitude de mesure (un des éléments mettant en cause la scientificité de ces tests), plusieurs éléments indiquent que les psychologues n'évaluent pas ce score à deux points près (variabilité du codage de certains items nécessitant une interprétation du psychologue, de la performance de l'individu dans le temps, éventuelles erreurs de codage). Une étude datant de 2003 a en particulier montré la variabilité considérable des scores obtenus pour un même individu à la WAIS III (version du test de QI en vigueur en 2003 pour l'évaluation des adultes et enfants de plus de 16 ans). Ceci est cohérent avec le choix des praticiens de considérer une plage assez large (de 70 à 130) pour définir le QI «normal». Quel intérêt y aurait-il alors pour les parents à adopter un comportement contraignant pour obtenir un effet individuel imperceptible ?

A titre collectif en revanche, une perte ou un gain de 2 points de QI sur l'ensemble d'une population peut avoir des conséquences plus notables: à titre d'exemple une étude s'intéressant aux conséquences (en particulier cognitives) de l'exposition à grande échelle de la population américaine à des polluants chimiques a évalué à plusieurs milliers de dollars par personne le «coût» de la perte d'un point de QI, estimant dans ce cadre qu'une baisse de performance intellectuelle pouvait affecter le niveau d'étude ou le revenu de l'individu, mais aussi de façon plus générale les capacités de production ou de progrès à l'échelle de la société. Bref, ce qui n'est pas forcément détectable à l'échelle individuelle peut néanmoins avoir des répercussions plus importantes à l'échelle collective.

Tout aussi controversé qu'il soit, le QI n'en reste pas moins aujourd'hui un des seuls outils standardisés pour l'évaluation cognitive (les études qui l'emploient sont donc considérées comme plus «fiables» que celles qui recourent à d'autres tests non standardisés).

Mais si l'évaluation cognitive peut être parfois nécessaire dans le cadre scientifique (comme plus haut pour comprendre l'impact de la pollution et le prévenir), on peut s'interroger sur le réductionnisme qu'elle implique: réduire le fonctionnement de l'esprit à des tâches exclusivement logico-mathématique et verbo-linguistique (alors que le psychologue Howard Gardner a par exemple listé pas moins de sept autres domaines «d'intelligence»: spatiale, inter- et intrapersonnelle, corporelle, musicale, naturaliste, existentielle); et surtout réduire le fonctionnement de l'esprit à sa seule performance au lieu de s'intéresser (par exemple) à la construction de l'estime de soi, à l'attachement parent-enfant, à la résilience, à la prévention des troubles anxieux. Au bien-être de la mère, et même des deux parents, pour l'équilibre de l'enfant. Un réductionnisme bien trop révélateur d'une société qui préfère éduquer les enfants à se comparer plutôt que de s'auto-évaluer, à rechercher la validation dans le regard de l'adulte plutôt que d'apprendre à la trouver au fond de soi-même, à désirer la «réussite» professionnelle plutôt que l'accomplissement personnel.

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