La société civile alternative veut y croire: une autre Cop21 est possible

UN Climate Wall @ COP 15, Copenhagen | Troels Dejgaard Hansen via Flickr CC License by CC

UN Climate Wall @ COP 15, Copenhagen | Troels Dejgaard Hansen via Flickr CC License by CC

À Paris, durant le sommet de l’ONU sur le changement climatique, ils seront des dizaines de milliers à venir du monde entier. Société civile, ONG, associations, non-accrédités, non-alignés… Voici la galaxie du «off» de la Cop21. Qui sont-ils? Que préparent-ils?

«On a participé à la réflexion sur la Cop21 et on sera à Paris fin novembre», m’explique, à Lima, Antonio Zambrano. Il est le cofondateur du Mouvement citoyen contre le changement climatique au Pérou. Lorenzo Soliz Tito, qui dirige le Centro de Investigacíon y Promocíon del Campesinos à La Paz, s’inquiète, lui aussi. Prenant la défense des paysans boliviens, il suit de près les débats et la préparation de la Cop21. Quant à Paola Carrera, la ministre déléguée chargée de l’Environnement en Équateur, elle m’expliquait à Quito cet été que «le changement climatique peut-être un nouveau modèle de développement pour le monde».

Paola Carrera, elle aussi, se rendra à Paris fin novembre pour la Cop21. Comme d’innombrables militants environnementalistes, d’ONG, de représentants des gouvernements. Et on attend aussi près de 3.000 journalistes. Au total, des dizaines de milliers d’activistes s’apprêtent à rejoindre Paris entre le 30 novembre et le 11 décembre.

Le président de la République a appelé la «société civile à se mobiliser» pendant la Cop21. Celle-ci semble avoir répondu à l’appel. Les initiatives ne manquent pas –et l’organisation est déjà un véritable casse-tête.

La société civile «accréditée» et celle qui ne le sera pas

Il y a d’abord la conférence onusienne proprement dite, officielle, celle des négociateurs, dite «zone bleue». Ses délégués officiels seront regroupés au Bourget, durant la première semaine de la Cop21. Ces espaces seront hautement sécurisés puisque s’y rendront, durant la seconde semaine de la Cop, les chefs d’État et de gouvernement de près d’une centaine de pays. Un certain nombre d’observateurs seront autorisés à pénétrer dans ce périmètre, dont certains appartiennent à la société civile «accréditée». Un centre des médias officiel sera ouvert à proximité.

Nous n’irons pas au Grand Palais car il y aura là ce qu’on appelle de “fausses solutions”

Juliette Rousseau

Parallèlement à cette zone sécurisée sera créé un Espace Génération Climat qui regroupera les grandes ONG accréditées (telle WWF, la Fondation Nicolas Hulot, la Green Cross ou encore GoodPlanet de Yann-Arthus Bertrand). Celles-ci auront accès, jusqu’à un certain point, aux espaces du Bourget.

Toujours dans les espaces officiels, on peut ajouter les Solutions Croissance Verte qui seront présentées dans des dizaines de stands au Grand Palais. Le Comité 21 est au cœur de ce qui voudrait être une sorte de «mini exposition universelle dédiée à l’environnement», selon l’un de ses organisateurs. «Nous n’irons pas au Grand Palais car il y aura là ce qu’on appelle de “fausses solutions”. Quand ce n’est pas du green-washing», commente Juliette Rousseau, sévère, la coordinatrice et porte parole de la Coalition Climat 21.

Comme beaucoup, Juliette Rousseau sera dans le «off», ces dizaines de contre-sommets et de lieux alternatifs, qui formeront une vaste mobilisation citoyenne à Paris.

Un grand mouvement social

La Coalition Climat 21 représente plus de 130 organisations alternatives qui vont des scouts laïques de France à la Coordination Sud en passant par Attacles Amis de la Terre, Greenpeace, la Confédération paysanne, les grands syndicats ou encore les ONG vertes traditionnelles. Collectivement, ils organisent la marche pour le climat qui aura lieu le 29 novembre ou encore la Journée d’action de masse, le 12 décembre. «La force de cette coalition, c’est sa diversité. Nous devons organiser la mobilisation en dépit des différences et créer un grand mouvement social», m’explique Juliette Rousseau, elle même ancienne militante d’Attac. Rousseau n’entend pas laisser la Cop21 entre les mains de «la société civile accréditée».

Nous voulons montrer que la jeunesse est prête. Qu’elle est même très active

Astrid Barthélemy, déléguée générale du Refedd

Beaucoup de ces acteurs se retrouveront également au Village mondial des alternatives qui aura lieu les 5 et 6 décembre à Montreuil. L’association Alternatiba est au cœur de ce projet, lequel sera précédé par de multiples initiatives en régions et un Tour à vélo pour le climat de 5.600 km s’achevant le 26 septembre place de la République à Paris. 

«À Copenhague, la conférence s’est trop centrée sur les négociateurs. On ne peut pas faire confiance aux seuls politiques pour négocier. Il faut réfléchir aux autres solutions, aux autres moyens de pression, aux solutions locales», explique Vincent Laurent, porte-parole d’Alternatiba.

Les étudiants de la Conférence of Youth (COY) sont également mobilisés. Ils organiseront du 26 au 28 novembre, en amont de la Cop, la conférence des jeunes. «Il s’agit de porter un message positif. Nous voulons montrer que la jeunesse est prête. Qu’elle est même très active. Les jeunes font déjà beaucoup de choses», explique Astrid Barthélemy, déléguée générale du Refedd. L'organisation de jeunes, We Are Ready Now, ne dit pas autre chose.

«The Place to be»

Au 104, lieu culturel du Nord-Est parisien, se réuniront également de nombreux acteurs de la Coalition Climat 21 afin de décrypter les débats de la Cop en temps réel. «Ce sera une véritable ZAC: une zone d’action pour le climat», confirme Juliette Rousseau. Laquelle insiste notamment sur le fait qu’il faudra bien «contrôler le rôle des lobbies en matière d’environnement» et tout ce qui concerne le greenwashing.

Un média center alternatif a également été imaginé pour les bloggeurs et les journalistes du monde entier près de la Gare du Nord (facile d’accès pour se rendre au Bourget): le café Le Belushi’s sera le QG de la presse indépendante durant la Cop et l’auberge de jeunesse voisine, le St-Christopher Inn, qui se définit comme un «hostel avec sac à dos», sera en mesure d’accueillir, de nourrir, de loger et d’offrir un espace de co-working à plus de 600 journalistes et activistes indépendants. 

The place to be, ce sera un véritable “fab lab” de l’information sur le climat

«Ce sera un véritable “fab lab” de l’information sur le climat. On y fera des briefings tous les jours et un débrief tous les soirs de 18h à 20h», commente Anne-Sophie Novel, l’une des organisatrices de ce média center alternatif. 

Laquelle poursuit: «Lorsque j’étais bloggeuse non accréditée à la Cop à Copenhague, nous avons privatisé un café par nécessité. Du coup, je me suis dit qu’il fallait refaire cela à Paris.» Ce centre média promet d’être «the place to be» –et c’est ce nom qui a été choisi!

ArtCOP21 et cyberactivisme vert

Une mobilisation artistique hors du commun a lieu parallèlement. Le collectif ArtCOP21 milite pour que la «conférence de Paris ne soit pas limitée à une approche scientifique et politique». Elle doit être aussi entre les mains des artistes. ArtCOP21 a été lancé notamment par les associations Coal et la fondation britannique Cape Farewell. Le collectif sera hébergé à la Gaité lyrique du 1 au 11 décembre où se dérouleront des rencontres, projections, performances, concerts, et jusqu’à des jeux vidéo sur le climat.

Les acteurs du numérique, qui croient à de nouvelles technologies durables, ne sont pas absents. OuiShare et Poc21 multiplieront les initiatives, par exemple à partir de solutions environnementales open-source, au moment de la Cop21. De son côté, la start-up américaine Avaaz dédiée au cyber-activisme déborde d’initiatives en France. Elle a lancé la mobilisation afin de réunir plusieurs centaines de milliers de personnes à Paris pour la marche pour le climat du 29 novembre.

C’est une démarche collaborative qui vise à apporter des solutions concrètes aux défis du climat grâce aux données

Romain Tallès, mission Etalab

Même les administrations se sont réveillées, en liaison avec la société civile, et sous l’impulsion des services du Premier ministre, du ministère de l’Ecologie, en liens avec Meteo France, l’IGN et le Cnes. À partir d’une interface imaginée avec les ONG, l’État tentera de favoriser les échanges de données sur l’environnement autour du projet C3 (pour Climate Change Challenge). De nombreuses initiatives seront regroupées; des hackatons sont prévus; et les données disponibles rejoindront la base du site dédié. «C’est une démarche collaborative qui vise à apporter des solutions concrètes aux défis du climat grâce aux données», résume Romain Tallès, de la mission Etalab.

«Il y en aura pour tout le monde»

Du côté des officiels, on regarde cette mobilisation hors du commun avec autant de sympathie que d’inquiétude. Interrogée dimanche soir sur France Culture, Laurence Tubiana, l’ambassadrice climat affirmait: «Ce qui est important, c’est que ce mouvement existe. Si on peut témoigner de ce mouvement [alternatif], faire la connexion pour montrer que ça bouge partout et qu’il y a une direction commune, c’est bien.» D’autres, parmi les organisateurs officiels, ou à la Préfecture de Police de Paris, sont plus inquiets. Au-delà des risques d’attentats, pris très au sérieux, on redoute également les groupes alternatifs radicaux qui ont l’habitude, tels les Zadistes ou les Désobéïssants, de faire parler d’eux bruyamment, quoique de manière plutôt non-violente. Quant aux Black Blocs, très actifs dans la mobilisation de Notre-Dame-des-Landes, et considérés comme violents par la police, ils ont déjà été placés sous surveillance étroite.

 «C’est aux organisateurs de la [Coalition Climat 21] d’imprimer ce qu’ils veulent à leur mouvement. C’est leur manif. Je ne crois pas qu’ils veuillent en faire un mouvement violent. Ils veulent au contraire montrer qu’ils sont non-violents», souligne, bienveillante, Laurence Tubiana.

Au-delà des craintes, c’est surtout l’espoir qui domine à ce stade parmi les activistes qui vont s’emparer de la capitale et installer leurs stands, leurs bannières, leurs tables et leurs collectifs partout, au Grand comme au Petit Palais, au pied de la Tour Eiffel ou devant l’Hôtel de Ville, à l’Unesco comme au 104, à Montreuil et aux abords de la Gare du Nord, c’est à dire en direction du Bourget –vers lequel tous les regards se tourneront.

Grâce à cette mobilisation inédite en France en faveur de l’environnement, la Cop21 devrait littéralement envahir Paris. Sa promesse officieuse: rassembler toutes les obédiences, tous les courants de penser. Et Vincent Laurent, le porte-parole d’Alternatiba de conclure: «Il y en aura pour tout le monde.»

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