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Au nom de quel «peuple» prétendent-ils tous parler?

La liberté guidant le peuple, Eugène Delacroix. via Wikimedia

La liberté guidant le peuple, Eugène Delacroix. via Wikimedia

Michel Onfray, Jean-Luc Mélenchon, Podemos, Marine Le Pen: tous en appellent au «peuple»... mais pas forcément au même, ni nécessairement contre les mêmes adversaires.

C’est un tout qui a l’immense mérite de rassembler contre quelque chose. L'invocation du «peuple» dans les joutes politiques est fort ancienne. Elle permet de prendre le parti du plus grand nombre tout en isolant un adversaire à l’identité fort variable: «les élites», «la caste» ou encore «les étrangers», c’est selon.

Michel Onfray, dernier héros d’une de ces polémiques dont raffole la scène publique française, s’est proposé en défense du «peuple old school». Son peuple à lui –«le peuple qui est le mien et que j’aime», dit-il– se définit en opposition aux «micropeuples de substitution» que constitueraient les «marges» de la société mais aussi ses «étrangers».

Peuple de souche

Aussi n’est-il pas surprenant que, de son aveu même, le peuple onfrayien, «auquel parlait le PCF» autrefois, soit précisément celui qui est aujourd’hui séduit par le Front national. «C’est à ce peuple que parle Marine Le Pen», affirme péremptoirement le philosophe.

Voilà qui clarifie mieux les choses que l’écho nostalgique au communisme d’antan. En cette époque d’individualisme exacerbé, personne ne songerait à haranguer les «masses populaires» comme le faisait Georges Marchais. La manière dont Marine Le Pen cible systématiquement les étrangers, les immigrés, les réfugiés, quand ce n’est pas l’islam, est révélatrice de son peuple à elle: celui des «Français de souche».

La présidente du FN n’est toutefois pas seule sur ce terrain. Avec une obstination presque maladive, et une surenchère croissante à mesure du piètre avantage politique qu’il en retire, Nicolas Sarkozy mise également tout sur ce peuple-là. Dans ce but, il vient de faire adopter par les militants de son parti, et à une écrasante majorité, un questionnaire caricatural sur l’immigration (à combattre) et sur l’assimilation (à forcer).

Peuple discriminé

Exiger «l’assimilation» alors que l’intégration de tant de Français d’origine immigrée pose problème relève d’un irréalisme flagrant. Car il y a effectivement un vrai problème de cohésion du «peuple».

Qu’on le veuille ou non, les «classes populaires» sont aujourd’hui traversées par des clivages ethniques

La sénatrice écologiste Esther Benbassa milite pour l’établissement de statistiques ethniques pour mieux lutter contre des inégalités réelles. «Il ne faut pas se cacher derrière la langue de bois: aujourd'hui, ceux qui souffrent des discriminations, ce sont les populations arabo-musulmanes», argumente-t-elle.

Qu’on le veuille ou non, les «classes populaires» sont aujourd’hui traversées par des clivages ethniques. Les populations immigrées ou d’origine immigrée ne sont pas, c’est un euphémisme, également réparties sur le territoire. Cette segmentation géographique accentue les coupures et les méfiances.

L’islam constitue encore un marqueur identitaire qui donne une visibilité supplémentaire à la différence ethnique. Dans le vocabulaire usuel, les «quartiers populaires» sont synonymes de quartiers à forte population d’origine immigrée, souvent issue du Maghreb ou de l’Afrique subsaharienne.

Ajoutons que, si les taux de chômage sont effectivement plus élevés dans ces catégories sociales, le cliché de «l’immigré» vivant de l’assistanat occulte la réalité du prolétariat actuel: les labeurs les plus pénibles sont largement exercés par les populations d’origine immigrée.

Peuple divisé

La fracture ethnique des classes populaires –les «petits Blancs» s’assimilant fréquemment à la «classe moyenne»– n’en est pas moins réelle et lourde de conséquences politiques. Le politologue Jérôme Sainte-Marie évoque ainsi, dans son livre Le nouvel ordre démocratique, une hypothèse «dérangeante» pour rendre compte de l’absence d’un mouvement populaire en France:

«Il y aurait une mobilisation encore possible sur la notion de peuple dans des pays comme la Grèce ou l’Espagne, parce que le peuple y serait culturellement suffisamment homogène. À l’inverse, du fait de la présence en France d’une immigration de peuplement venue d’univers mentaux différents et potentiellement antagonistes –en clair du monde arabo-musulman et de l’Afrique subsaharienne–, la fragmentation des catégories populaires y serait trop avancée pour que le mot peuple y ait quelque résonance.»

Voilà peut-être l’une des raisons pour lesquelles l’appel au «peuple» de Jean-Luc Mélenchon n’a pas rencontré le succès escompté par lui. L’ancien candidat à l’élection présidentielle place désormais ses espoirs, non dans une gauche discréditée, mais dans la mise en mouvement des «nuées humaines urbanisées». «Le peuple, c’est la multitude urbaine prenant conscience d’elle-même à travers ses revendications communes», expliquait-il dans son livre significativement intitulé L’Ère du peuple.

Peuple des demandes sociales

Le moins qu’on puisse dire est que cette prise de conscience tarde en France. La notion de «peuple» fructifie bien autrement en Espagne. Le mouvement Podemos, prolongement politique de la contestation des «Indignés», a pris appui sur les mobilisations populaires autour des droits sociaux pour créer une offre politique dépassant le traditionnel clivage gauche-droite.

Pablo Iglesias, le leader de Podemos, ne cache pas qu’il s’est inspiré des réflexions du penseur argentin Ernesto Laclau (1935-2014) proposant une nouvelle approche stratégique à la gauche radicale. Il s’agit alors d’articuler et de faire converger les demandes sociales réelles plutôt que de brandir un référentiel de «gauche» qui a largement perdu son sens.

Iglesias le reconnaît lucidement, c’est en mobilisant d’abord des «classes moyennes appauvries» et en pointant «les élites en tant que personnification concrète de la crise» que Podemos s’est installé sur l’échiquier politique espagnol. Mais le leader de ce mouvement admet à mi-mot que cette utilisation de la thématique populaire rencontrera vite ses limites. Même entendu au meilleur sens du terme, le populisme ne dispense jamais de la définition d’un projet politique précis.

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