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Les sept âges des présidents américains

Le candidat à la primaire républicaine Donald Trump, à Keene, dans le New Hampshire, le 30 septembre 2015 (REUTERS/Gretchen Ertl), le président Barack Obama à la Maison Blanche, le 29 septembre 2015 (REUTERS/Carlos Barria) et l’ancien président Jimmy Carter, à Atlanta, en Géorgie, le 15 septembre 2015 (REUTERS/Tami Chappell)

Le candidat à la primaire républicaine Donald Trump, à Keene, dans le New Hampshire, le 30 septembre 2015 (REUTERS/Gretchen Ertl), le président Barack Obama à la Maison Blanche, le 29 septembre 2015 (REUTERS/Carlos Barria) et l’ancien président Jimmy Carter, à Atlanta, en Géorgie, le 15 septembre 2015 (REUTERS/Tami Chappell)

L’aspirant Donald Trump est tout en ambitions et tout en dents. Le réélu Barack Obama a lui acquis des compétences au cours de ses deux mandats. L’ancien président Jimmy Carter est en train de transformer la post-présidence en période de grandes réalisations.

Dans Comme il vous plaira, Shakespeare décrit les sept âges de l’homme, en commençant par «le nouveau-né, vagissant et bavant dans les bras de sa nourrice» avant de passer par l’écolier, l’amoureux, le soldat, le juge, le vieil homme, puis «la seconde enfance et la mémoire absente, sans dents, sans yeux, sans goût, sans rien».

Les présidents américains ont aussi leurs «sept âges». Le premier est celui de l’aspirant, tout en espoirs et en ambitions, tout en dents. Puis vient le candidat, plein de promesses, qui affronte (pour reprendre une référence shakespearienne) la fronde et les flèches de la campagne et, s’il a de la chance, y survit. Ensuite, il y a l’élection et la première phase de la présidence, la lune de miel. Puis vient le réveil, difficile, la prise de conscience des limites de la fonction et le fardeau des promesses non tenues. Avec un peu de chance, une réélection advient, et avec elle une ascension graduelle vers la compétence dans certains domaines plus complexes et ardus du mandat de président, comme la politique étrangère ou la sécurité intérieure. Arrive alors la fin du mandat et, généralement (du moins pour un certain moment), une petite retraite médiatique, qui donne au président sortant le temps de préparer son «après-présidence», d’écrire ses mémoires et d’inaugurer son musée personnel. Enfin vient l’après-présidence, avec, à mesure que l’on approche de la mort, de la sanctification ou, au moins, de l’expiation des péchés, son lot d’écoles primaires, d’aéroports et de stations d’autoroute à son nom.

Nous avons récemment assisté à plusieurs manifestations notables de ces phases de la vie des hommes politiques américains. Nous avons vu tout un troupeau d’aspirants chercher à devenir des candidats crédibles. Notre président semble au sommet de sa compétence en matière de politique étrangère et de sécurité intérieure. Et nous avons un ancien président qui est en train de transformer la post-présidence moderne en période de grandes réalisations, en affrontant sa propre mortalité avec une grâce et une lucidité extraordinaires.

Candidats imbéciles

Parmi tous ceux qui souhaitent accéder à la présidence en 2016, aucun candidat n’a autant su capter l’attention du public que Donald Trump. Tellement pittoresque, énorme et gonflé que l’on dirait un ballon du Macy’s Thanksgiving Day Parade, Trump allie l’esprit de P.T. Barnum à la finesse d’un catcheur pour prendre la tête du camp républicain. En bon showman, il a su faire preuve d’un sens du timing extraordinaire, non seulement dans ses bons mots sur ses adversaires (et, admettons-le, sur tous les sujets sur lesquels on l’interrogeait), mais aussi dans le lancement de sa candidature. Il a peut-être su profiter du seul moment auquel une candidature comme la sienne avait sa chance: entre le départ de Jon Stewart du Daily Show et le début de la nouvelle saison du Saturday Night Live. Trump et sa candidature sont du pain bénit pour les auteurs comiques. Je suis sûr que, un jour, ils lui élèveront une statue.

Ses supporters diront sans doute que mon point de vue est celui d’un élitiste qui ne comprend rien à rien. C’est triste. Je suis du New Jersey. D’où je viens, un élitiste est un type qui met de la moutarde brune sur ses hot dogs. Mais quitte à savoir qui ne comprend rien à rien, voyons l’intéressé lui-même. En affirmant que, s’il était élu, il «prendrait le pétrole de l’État islamique» pour payer les retraites des anciens combattants américains et qu’il construirait un mur entre les États-Unis et le Mexique (qu’il ferait payer aux Mexicains), Trump a fait montre du plus flagrant manque de connaissances en matière de politique étrangère de toute l’histoire des campagnes présidentielles américaines. Et ce n’est pas rien! Les Américains semblent apprécier les candidats qui n’ont pas de véritable expérience de la politique extérieure. Prenez notre président actuel: lorsqu’il est arrivé au pouvoir, Barack Obama n’avait quasiment aucune expérience en la matière. Et c’était la même chose pour cinq des six derniers présidents.

Trump et sa candidature sont du pain bénit pour les auteurs comiques

Mais même à Candidatland, où l’expérience et les connaissances comptent bien moins que l’image que l’on donne de soi, Trump est un cas à part. Il n’est pas exagéré de dire qu’il a exactement les mêmes connaissances et la même expertise en matière de politique étrangère que le jeune potache qui a lancé une candidature blague sous le nom de Deez Nuts (ce dernier a seulement 15 ans; Trump affirme quant à lui connaître le monde par ce qu’il voit à la télévision et, lorsqu’on lui demande de nommer un conseiller en politique extérieure qu’il écoute, il choisit «l’expert» le plus incroyablement taré qu’il soit possible de trouver, j’ai nommé l’ancien ambassadeur américain aux Nations unies, John Bolton).

Fort heureusement, tous les candidats ne finissent pas présidents. Les campagnes sont longues et, comme les émissions comiques de fin de soirée, finissent par en user plus d’un. La politique américaine a vu passer plusieurs candidats aussi imbéciles que Trump auparavant et, heureusement, aucun n’est jamais devenu président des États-Unis. Le peuple américain (dans sa majorité, du moins) considère l’élection présidentielle avec bien trop de sérieux pour qu’il en soit autrement.

À l’apogée de sa compétence

Cela ne veut pas dire que nous ne faisons jamais de mauvais choix ou que nous ne mettons jamais de candidat peu préparé à la Maison-Blanche. Comme je l’ai dit plus haut, Barack Obama était incroyablement mal préparé au poste de président. Non seulement il n’avait aucune expérience en politique étrangère, mais il n’avait pas non plus les compétences managériales nécessaires, ni la personnalité pour devenir un grand leader au plan mondial (ou même national). Son sérieux et son intelligence lui ont permis de remédier à cela durant son mandat. Heureusement pour les États-Unis, comme la plupart de nos dirigeants ayant effectué deux mandats, il entre désormais dans le cinquième âge des présidents: celui où il arrive à l’apogée de sa compétence en matière de politique étrangère.

Certes, atteindre «l’apogée de l’expertise de Barack Obama en matière de politique étrangère» n’est pas le type de phrase propre à caractériser les aspirations d’un futur chef d’État. Si au palmarès d’Obama figurent de nombreuses réussites au niveau national, la plupart de ses interventions en dehors des frontières américaines ont été un peu du n’importe quoi. Mais 2015 restera sans doute sa meilleure année sur le terrain de la politique extérieure —notamment grâce à l’accord sur le nucléaire iranien, la normalisation des relations avec Cuba, un accord de partenariat transpacifique en attente et bons progrès en matière de changement climatique, qui seront annoncés lors de la COP21, à Paris en décembre (ajoutons à cela des progrès possibles dans un accord de paix en Colombie, où les États-Unis jouent un rôle modeste, mais utile). Et John Kerry, le deuxième Secrétaire d’État d’Obama, est sans doute celui qui a eu le mandat le plus productif depuis James Baker.

Reagan, Clinton et W. Bush ont tous fini bien meilleurs en politique étrangère qu’au départ

Après quelques années difficiles au début de son deuxième mandat, Obama rejoint enfin les rangs de ces présidents qui réalisent leurs meilleures performances à l’étranger à la fin de leur second mandat. Ronald Reagan, Bill Clinton et George W. Bush ont tous fini bien meilleurs en politique étrangère qu’ils ne l’étaient au départ (pour ceux d’entre vous qui se souviendraient encore de la première partie de l’article, vous remarquerez que les présidents qui avaient une certaine expérience de la politique étrangère —comme George H.W. Bush ou Richard Nixon— s’en sont mieux sortis que les autres durant leur premier mandat. Bizarrement, cela aide d’avoir des notions de géopolitique —c’est sans doute même plus utile que, disons, savoir manger une côtelette de porc sur un bâton).

Se prémunir contre la «bon-bilanite»

Obama, cependant, devrait se prémunir contre la «bon-bilanite», maladie dont les symptômes commencent à apparaître chez beaucoup de personnes de son entourage: en raison de certaines réussites récentes, ils ne se sentent plus de joie et commencent d’ores et déjà à crier victoire.

Compte tenu de la volatilité de l’environnement mondial à l’heure actuelle (du Moyen-Orient à l’Ukraine, en passant par la mer de Chine méridionale, la Grèce, les crises boursières et le fanatisme religieux) il serait suicidaire de mettre dès aujourd’hui le pilote automatique en se réjouissant du «bon bilan» du président sortant. Les bilans ne se déclarent pas durant les mandats. Ils se déclarent après, lorsqu’il est possible d’analyser les conséquences historiques des décisions prises. L’accord sur le nucléaire iranien, par exemple, ne pourra être qualifié de réussite que s’il marche: il doit non seulement empêcher l’Iran d’avoir accès à l’arme atomique, mais il doit en outre éviter de faire basculer l’équilibre des forces dans la région au profit d’un État qui aurait de mauvaises intentions.

En outre, un bilan ne s’estime pas qu’au regard des réussites. Il faut aussi prendre en compte les erreurs et les omissions. Les restes des faux pas, des hésitations, des demi-mesures et des incohérences stratégiques (Syrie, Irak, Libye, Yémen, Afghanistan, Ukraine, Corée du Nord, mer de Chine méridionale, Soudan du Sud) des six premières années de la présidence d’Obama pourraient ressurgir et rendre la huitième année très difficile. Le bilan d’Obama pourrait se révéler très négatif si le président et son équipe ne sont pas attentifs et engagés sur tous ces fronts.

Pas dégagé de toute attente

Les vieux présidents, au contraire des vieux soldats, ne disparaissent pas

Cela pourrait présager un emploi du temps épuisant pour les seize ou dix-sept prochains mois qu’il reste à Obama. S’il est comme ses prédécesseurs, il sera sans doute un peu soulagé de pouvoir enfin quitter la Maison Blanche et retrouver un semblant de vie privée. Mais grâce à Jimmy Carter, plus qu’à tout autre de ses prédécesseurs, Obama ne sera pas dégagé de toute attente. À travers la création du Carter Center et son travail diplomatique officieux et continu —parfois en opposition avec la politique du président en poste, mais toujours sincère et énergique—, Carter a instauré l’idée que les vieux présidents (au contraire des vieux soldats tels que les avait dépeints le général Douglas MacArthur) ne disparaissent pas.

Il y a peu de temps, en Géorgie, Jimmy Carter, aujourd’hui âgé de 90 ans, a annoncé que le cancer contre lequel il se battait avait commencé à atteindre son cerveau. L’ancien président semblait avoir accueilli cette triste nouvelle avec une extraordinaire sérénité. Lors d’une conférence de presse, durant laquelle il a très sympathiquement et intelligemment répondu aux questions, il a fait preuve du courage, du sens de l’à-propos et de la grâce qui l’ont caractérisé depuis qu’il a quitté le pouvoir, il y a trente-quatre ans. Il a plaisanté à propos de ses regrets, de ses réalisations, ses ambitions, et a parlé avec amour de sa famille. Il était impossible de le voir ou de l’écouter sans être touché et admiratif.

Sa présidence a été une bien plus grande réussite qu’on ne se le rappelle aujourd’hui (à l’inverse d’Obama, le prix Nobel de la Paix qu’il a reçu était parfaitement justifié). Mais Carter a aussi montré que quitter la Maison Blanche n’implique pas nécessairement de perdre tout rôle à jouer. Alors qu’il est dans le septième âge de sa présidence, c’est lui, à vrai dire, qui a réalisé le plus grand accomplissement: nous rappeler à tous que ce n’est pas l’institution ou les pièges rencontrés durant leur mandat qui finissent par distinguer les présidents. C’est leurs qualités d’hommes.

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