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Comment le Pentagone se prépare à une guerre contre la Russie

Barack Obama et Vladimir Poutine, à Beijing, le 11 novembre 2014 | REUTERS/Alexei Druzhinin/RIA Novosti/Kremlin

Barack Obama et Vladimir Poutine, à Beijing, le 11 novembre 2014 | REUTERS/Alexei Druzhinin/RIA Novosti/Kremlin

Selon les informations de notre partenaire Foreign Policy, pour la première fois depuis l'effondrement de l'Union soviétique, le département américain de la Défense révise et met à jour ses plans d'urgence pour se préparer à un conflit armé avec la Russie.

Le Pentagone est toujours en train de concevoir des plans d'urgence et envisage tous les scénarios possibles –allant de la confrontation armée avec la Corée du Nord à l'attaque de zombies. Mais ces plans sont aussi classés et testés selon un ordre de priorité et de probabilité. Après 1991, les simulations militaires d'une agression russe ont été remisées au placard. Bien tranquillement rangées sur leur étagère, elles ont pris la poussière à mesure que la Russie s'intégrait toujours plus solidement à l'Occident et devenait un partenaire potentiel sur un grand nombre de sujets. Aujourd'hui, selon plusieurs responsables passés et présents des départements d’État et de la Défense, le Pentagone dépoussière ces plans, les réévalue et les met au goût du jour –celui d'une réalité géopolitique post-annexion de la Crimée dans laquelle la Russie n'est plus un potentiel partenaire, mais une potentielle menace.

«Compte tenu de l'environnement sécuritaire actuel et des actions de la Russie, il faut évidemment actualiser les plans dont nous disposons afin de réagir à toute éventuelle agression visant un des alliés de l'Otan», résume un responsable militaire au courant de la réévaluation en cours.

«Avec l'invasion par la Russie de l'est de l'Ukraine, les États-Unis ont dépoussiéré leurs plans d'urgence, précise Michèle Flournoy, ancienne sous-secrétaire à la politique de défense et cofondatrice du Center for a New American Security. Ils étaient tout à fait périmés.»

Concevoir une contre-offensive

Les nouveaux plans, selon le responsable militaire sus-cité, ont deux trajectoires. La première se focalise sur ce que les États-Unis seraient en mesure de faire, en tant que membre de l'Otan, si la Russie en venait à attaquer un autre membre de l'organisation; l'autre considère l'action américaine en dehors du chapiteau de l'Otan. Ces deux mises à jour se concentrent sur des incursions russes dans les pays baltes, un scénario considéré comme le front le plus plausible d'une nouvelle agression russe. Et elles ne cessent de se focaliser non pas sur une offensive traditionnelle mais sur le genre de tactique hybride mise en œuvre par la Russie en Crimée et dans l'est de l'Ukraine: des «petits hommes verts», la fabrication de mouvements protestataires et de la cyberguerre. «Ils essayent de voir dans quelles circonstances [le département américain de la Défense] pourrait répondre à une cyberattaque, déclare Julie Smith, qui était il y a encore peu la conseillère adjointe en sécurité nationale du vice-président Joe Biden. Quant à savoir réellement ce qui se passe aujourd'hui, le débat est des plus animés.»

Soit un contraste saisissant avec la politique de défense mise en œuvre depuis la fin de la Guerre froide.

Après l'implosion de l'Union soviétique, la Russie, sa principale héritière, n'a eu de cesse de se rapprocher de l'Otan, à l'origine conçue pour contrer les ambitions soviétiques en Europe. En 1994, la Russie allait ratifier le programme du Partenariat pour la paix de l'Otan. Trois ans plus tard, en mai 1997, la Russie et l'Otan signaient un accord encore plus poussé de coopération mutuelle, statuant qu'ils n'étaient plus adversaires. Depuis, l'Otan a multiplié les intégrations d'anciens pays membres du Pacte de Varsovie et a aussi conforté sa coopération avec la Russie: il y a eu des exercices militaires communs, de fréquentes consultations et même l'ouverture d'un point de transit de l'Otan à Oulianovsk, en Russie, pour permettre l'acheminement de matériel sur le théâtre des opérations afghan. Et même si le Kremlin a pu grincer des dents face à l'expansion de l'Otan, du point de vue occidental, la vie semblait plutôt rose.

Après l'implosion de l'Union soviétique, la Russie n'a eu de cesse de se rapprocher de l'Otan

Selon Smith, après 2008 et la guerre de la Russie avec ses voisins de Géorgie, l'Otan allait légèrement modifier ses plans vis-à-vis de Moscou, ce que n'a pas fait le Pentagone. En préparation de sa Revue stratégique quadriennale de 2010 –qui définit l'allocation à long terme des ressources militaires des États-Unis en fonction de leurs objectifs de défense–, le bureau du Pentagone chargé de la préparation des manœuvres armées avait proposé à Robert Gates, alors secrétaire à la Défense, d'inclure un scénario envisageant une contre-offensive à une agression russe. Gates l'avait exclu. «À l’époque, tout le monde pensait que les objectifs de la Russie étaient alignés sur les nôtres», explique David Ochmanek, qui, en tant que secrétaire adjoint à la Défense pour le déploiement de la force, était alors le responsable de ce bureau. «L'avenir de la Russie semblait se diriger vers toujours plus d'intégration à l'Occident.» Smith, qui œuvrait à la politique de l'Europe et de l'Otan, m'a dit:

«Si, il y a cinq ans, vous aviez demandé aux militaires “donnez-nous un aperçu de vos pensées”, ils vous auraient répondu “du terrorisme, du terrorisme, du terrorisme –et un peu de Chine”

Quand Moscou s'échauffe

À l'époque, l'idée qui courait à Washington voulait que Mikheil Saakachvili, le président géorgien, avait provoqué les Russes et faisait de la réaction de Moscou un événement isolé. «Si on pouvait se dire qu'il y avait eu des complications et que la Russie avait débarqué en Géorgie, explique Smith, je crois que personne n'avait anticipé de redite.» Ce que confirme un responsable du département d’État: «On pensait qu'il n'y avait aucune menace pour l'Europe.» La Russie était un sujet rarement porté à l'attention du secrétaire à la Défense, résume-t-il.

Puis ce fut l'arrivée d'Obama et avec lui la relance des relations avec la Russie, une coopération accrue avec Moscou faisant feu de tout bois, des programmes spatiaux au désarmement nucléaire. Il y eut quelques ratés (comme la tentative russe de bouter les États-Unis hors de la base aérienne de Manas, au Kirghizistan) et une coopération loin d'être entière quant à la poudrière du Moyen-Orient (au mieux, les États-Unis ont réussi à obtenir une abstention de la Russie sur la question libyenne au Conseil de Sécurité de l'ONU). Mais, globalement, la Russie n'était ni un danger ni une priorité. Ou, pour le dire comme un employé du Sénat chargé des questions de politique étrangère, «de temps en temps, c'était un emmerdement, mais jamais une menace».

Quant à Ochmanek, il n'avait pas pensé à la Russie depuis des décennies. «En tant que planificateur, je peux vous dire que l'éventualité d'une agression russe n'était pas sur notre écran radar, m'a-t-il dit lors d'une entrevue dans des bureaux de Rand Corp, dans le nord de la Virginie, où il travaille désormais comme analyste senior en charge des questions de défense. Certainement pas depuis 1991, et même pas vraiment dans les dernières années de Gorbatchev.» En 1989, Ochmanek pensait que Washington devait se focaliser sur l'Irak et la menace d'une invasion au Koweït, pas sur la probabilité toujours plus mince d'une offensive militaire soviétique. Ces trente dernières années, Ochmanek les a passées à faire la navette entre Rand, où il s'est occupé de planification militaire, et le Pentagone tout proche, où il a été chargé des mêmes questions à un niveau officiel; au départ au milieu des années 1990, en tant qu'assistant adjoint au secrétaire à la Défense chargé de la stratégie, puis pendant les cinq premières années de la présidence Obama, en tant que responsable de la planification militaire au sein du Pentagone.

L’éventualité d'une agression russe n'était pas sur notre écran radar

David Ochmanek, responsable de la planification militaire au sein du Pentagone

C'était là qu'il était en février 2014 lorsque le président Vladimir Poutine allait le prendre au dépourvu, comme à peu près tous les responsables occidentaux, en envoyant ses petits hommes verts en Crimée et dans l'est de l'Ukraine:

«On ne l'avait pas prévu parce qu'on ne pensait pas que la Russie allait s'en prendre aux frontières européennes.»

La Crimée, ajoute-t-il, aura été «une surprise».

Jeux de guerre: les bleus perdent

En juin 2014, un mois après son départ du Pentagone, Ochmanek fut appelé par l’armée de l’air afin de les conseiller sur les pays voisins de la Russie, en prévision d’une visite d’Obama en septembre à Tallinn, en Estonie. À la même période, l’armée avait contacté un collègue d’Ochmanek, également de la Rand, et les deux avaient travaillé ensemble à un «table top», sorte de jeu de guerre entre deux équipes: les rouges (la Russie) et les bleus (l’Otan). Le scénario était similaire à celui qui s’est déroulé en Crimée et dans l’est de l’Ukraine: une pression politique accrue de la Russie sur l’Estonie et la Lettonie (deux pays de l’Otan ayant des frontières communes avec la Russie et qui abritent d’importantes minorités russophones), suivies par l’apparition de provocateurs, de manifestations et de la prise de bâtiments gouvernementaux. «Notre question était: “Est-ce que l’Otan serait capable de défendre ces pays?”» se souvient Ochmanek.

Les résultats étaient plus que décevants. Compte tenu des récentes coupes dans les budgets consacrés à la défense des pays membres de l’Otan et du retrait américain de la région, Ochmanek affirme que l’équipe bleue était dépassée à deux contre un en matière d’hommes, même si toutes les troupes des États-Unis et de l’Otan stationnées en Europe étaient envoyées dans les pays baltes —en incluant la 82e division aéroportée, basée à Fort Bragg, en Caroline du Nord, et qui est censée être prête à partir dans les vingt-quatre heures.

«Nous n’avons tout simplement pas suffisamment de forces en Europe», explique Ochmanek. Il faut aussi prendre en compte le fait que les Russes ont les meilleurs missiles surface-air du monde et qu’ils n’ont pas peur d’utiliser l’artillerie lourde.

Les Russes n’ont pas peur d’utiliser l’artillerie lourde

Après avoir passé huit heures à tester divers scénarios possibles, l’équipe bleue est rentrée chez elle, dépitée. «La conclusion, constate Ochmanek, c’est que nous serions dans l’incapacité de défendre les pays baltes.»

Ochmanek décida de rejouer le jeu une seconde fois, cette fois-ci en prenant pour hypothèse de départ que les États-Unis et l’Otan avaient déjà commencé à prendre des mesures pour renforcer leur position en Europe. Cela pouvait-il changer quelque chose? La conclusion était un peu plus optimiste, mais pas énormément:

«Nous pouvons défendre les capitales, nous pouvons gêner la Russie et nous pouvons sans aucun doute donner un “coup de main”, affirme Ochmanek. Mais la dynamique reste la même.»

Même sans prendre en compte les récentes coupes dans le budget de la défense américaine, en raison des mesures dites de «séquestration», et le projet du Pentagone de réduire ses troupes de 40.000 hommes, la logistique de la distance pose problème. Il faudrait entre un et deux mois pour mobiliser les troupes américaines et leur faire franchir l’Atlantique. Et les Russes, comme le remarque Ochmanek, «pourraient faire beaucoup de dégâts durant ce temps».

Ochmanek a refait huit fois cet exercice de deux jours, y compris au Pentagone et à la base aérienne de Ramstein, en Allemagne, en compagnie d’officiers militaires. «Nous avons joué le jeu seize fois en tout, avec huit équipes différentes, explique Ochmanek, et nous en sommes toujours arrivés à la même conclusion.»

À en croire le responsable militaire susmentionné, le département américain de la Défense aurait désormais pris en compte les résultats de l’exercice dans ses prévisions, «afin de mieux comprendre une situation à laquelle peu d’entre nous avaient pensé en détail depuis plusieurs années». Interrogé sur les conclusions d’Ochmanek, il s’est dit confiant, sûr que l’Otan finirait par reprendre le territoire:

«Je suis certain que, à la fin, l’Otan finirait par l’emporter et restaurerait l’intégrité territoriale de tout pays membre, a-t-il affirmé. Je ne peux pas garantir que ce serait facile ou sans risque. Mon travail est de m’assurer que nous puissions réduire ces risques.»

Protéger les pays baltes

Nous ne sommes pas payés pour voir les choses en rose

David Ochmanek

Il est donc clair que le Pentagone n’envisage aucun scénario dans lequel la Russie ne parvient pas d’abord à mettre la main sur au moins une partie du territoire balte. Le but est de faire de la dissuasion —le secrétaire américain à la Défense Ashton Carter a annoncé cet été que les États-Unis allaient envoyer des dizaines de chars, de véhicules blindés et d’obusiers dans les pays baltes et en Europe de l’Est— et, si cela échoue, de reprendre le territoire de l’Otan.

Le Pentagone envisage également plusieurs scénarios militaires hybrides et même une riposte nucléaire. «À voir la doctrine militaire russe publiée, je pense que les gens pensent à utiliser des armes nucléaires tactiques, d’une façon à laquelle on n’avait plus pensé depuis de nombreuses années, explique le responsable militaire. La doctrine en parle clairement et il serait donc irresponsable de ne pas la lire, au moins pour comprendre de quoi il retourne. Le fait que cela apparaisse dans la doctrine ne veut bien entendu pas dire que c’est ce qu’ils feraient, mais il serait irresponsable de ne pas au moins y réfléchir. Dès que la menace nucléaire est évoquée, c’est préoccupant, peu importe d’où ça vient.»

La déception face à ces discussions est forte chez les responsables de la sécurité et des affaires étrangères. Il y a de l’incrédulité à voir où nous en sommes arrivés après toutes ces années (et même ces décennies) de relations entre les États-Unis et la Russie.

«Beaucoup de gens au Pentagone sont mécontents de cette confrontation, affirme le responsable du département d’État. Ils étaient tout à fait satisfaits de la coopération militaire avec la Russie.» Il y en a également, d’après lui, qui pensent que cela détourne l’attention de la véritable menace (la Chine) et d’autres qui estiment qu’il est plus important de travailler avec la Russie sur le contrôle des armes que de protéger la souveraineté ukrainienne. Non seulement préféreraient-ils ne pas considérer Moscou comme un ennemi mais, en outre, ils s’agacent du fait que la simple mise en place de ces plans fait le jeu des fantasmes paranoïaques de Poutine à propos d’un rapport de force entre la Russie et l’Otan et/ou les États-Unis (rapport de force qui devient, de facto, une réalité). Avec les plans américains de confrontation avec la Russie, d’après l’employé du Sénat, Poutine «obtient ce qu’il a toujours voulu».

Le Pentagone envisage même une riposte nucléaire

Pourtant, en dépit de ce changement de politique, l’optimisme caractéristique des Américains semble difficile à ébranler. «Nous aimerions collaborer avec la Russie. C’est la solution que nous préférerions tous: c’est bon pour nous, bon pour la Russie et bon pour le reste du monde, a déclaré le responsable de la Défense. Mais en tant que département de la Défense, nous ne sommes pas payés pour voir les choses en rose et nous devons donc être prêts au cas où nous tromperions sur les intentions de la Russie et qu’elle devenait un adversaire direct. Une fois encore, je ne dis pas que c’est ce qu’il va se passer, et ce n’est certainement pas ce que je souhaite, mais il faut que nous soyons prêts au cas où cela arriverait.»

Provocation ou préparation?

Pour l’instant, les plans du Pentagone ne sont rien d’autre: des plans. Mais ils sont aussi des signaux: des messages envoyés à la Russie pour lui dire que les États-Unis ne se tournent pas les pouces et des messages envoyés aux parlementaires américains, pour leur indiquer que les priorités en matière de politique étrangère ont radicalement changé depuis le dernier plan quadriennal de défense, publié alors que la guerre battait son plein en Ukraine, et qui mentionnait à peine la Russie. C’est aussi un message pour dire que le Pentagone trouve que les mesures de séquestration budgétaire entravent sa capacité à gérer correctement les menaces actuelles. En juillet, lors de son audition par la Commission sénatoriale des Forces armées en vue de la confirmation de sa nomination comme chef d’état-major interarmées, le général Joseph Dunford a fait sensation en déclarant que la Russie représentait une «menace existentielle» pour les États-Unis et en affirmant qu’il était nécessaire pour l’Amérique de mieux se préparer à une guerre hybride, du type de celle qu’a menée la Russie en Ukraine.

«C’est clairement un message adressé aux parlementaires, affirme Julie Smith. Lorsque je reviendrai vous demander une présence permanente en Europe ou un budget pour une présence européenne, ne venez pas dire: “Oh, quelle surprise. Je croyais que notre seul ennemi était l’État islamique.”» La déclaration de Dunford a fortement déplu à la Maison Blanche, qui l’a vue comme une provocation potentielle envers Moscou, mais c’était aussi un message envoyé aux autres. C’est au président, chef suprême des armées, de décider s’il souhaite ou non mettre ces plans de contingence en œuvre, mais les jours d’Obama dans le Bureau ovale sont comptés et le Pentagone ne souhaite pas prendre de risques.

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