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Il faut dédommager financièrement les mères de familles

La super-héroïne American Maid du dessin animé «The Tick» (ou «Super Zéro») | JD Hancock via Flickr CC License by

La super-héroïne American Maid du dessin animé «The Tick» (ou «Super Zéro») | JD Hancock via Flickr CC License by

Le Québec vient de proposer la mise en place d’une «prestation compensatoire parentale» pour le parent qui s’est le plus investi dans l’éducation de l’enfant. Et ce parent, c’est souvent la mère.

Étonnamment, la proposition ne vient pas de Suède, pays connu pour favoriser la conciliation travail-famille, mais du Québec. Un comité d’experts vient en effet d’y rendre un rapport qui préconise une «prestation compensatoire parentale» pour celui qui s’est le plus investi dans l’éducation de l’enfant. Une prestation qui serait versée en une fois après une rupture, et qui s’appliquerait à tous les parents, mariés ou non. Si elle est adoptée, la réforme constituerait une première mondiale.

Soyons clairs: il ne s’agit pas ici de relancer l’inutile débat sur le salaire parental, ou «revenu maternel». Manière déguisée de renvoyer les femmes au foyer, et qui est d’ailleurs préconisé par le Front national, dont l’un des membres réclamait récemment «le droit des femmes à rester chez elles». De plus, comme l’écrivait Slate, être parent n’est pas un travail, et encore moins le «plus beau travail du monde», et ne mérite pas, à ce titre, de rémunération.

En revanche, l’idée d’une prestation compensatoire versée à celui qui dans le couple a subi le plus de pertes financières est parfaitement sensée et repose sur une réalité étayée par les chiffres. Notamment au Québec, où l’idée a émergé. Eh oui, dans la très grande majorité des cas, celui qui subit les pertes financières est bien la mère.

Lourdes pertes pour la mère

D’après les statistiques canadiennes, «au cours de l'année de la naissance d'un enfant et de l'année suivante, les mères [subissent] des baisses de gains d'environ 30% à 40%, et elles continuent de connaître des baisses de gains au cours des autres années suivant la naissance de l'enfant».

Des baisses de gains qui s’expliquent notamment par le fait que le recours au temps partiel après une naissance est fréquent, et surtout adopté par les femmes. Au Canada, 21% des mères d’enfants de 3 à 15 ans travaillent à temps partiel. Seuls 4% des pères, quel que soit le nombre d’enfants, travaillent à temps partiel et ces derniers n’invoquent que rarement les «soins aux enfants» comme raison de cette diminution du temps de travail.

4%

La proportion actuelle en France des bénéficiaires masculins du congé parental

Sans surprise, les chiffres français corroborent l’idée que, dans le couple, c’est bien la femme qui fait le plus les frais de l’arrivée d’un enfant, dans la mesure où c’est généralement elle qui fait une pause pour s’y consacrer. D’après l’Insee, une mère française sur deux réduit ou cesse temporairement son activité professionnelle après une naissance, contre seulement un père sur neuf. 

En effet, actuellement, 4% seulement des bénéficiaires du congé parental sont des hommes. Et si ce congé parental, massivement pris par les mères, peut ralentir la carrière des femmes, il est aussi à l’origine de lourdes pertes financières. Selon une étude de la caisse d’allocations familiales datant de 2012, le retour difficile à l’emploi des mères s’accompagne en effet en effet d’une baisse de salaire de «10% par année d’interruption». Une coupure professionnelle à chaque naissance entraîne une baisse de 5% du niveau de vie des mères retraitées.

Indemnité versée à une victime

Ces inégalités criantes prennent évidemment plus de poids au moment d’une séparation. Après une rupture, nombreuses sont les femmes qui, parce qu’elles doivent retrouver une indépendance financière ou qu’elles s’y sentent enfin autorisées, recherchent un emploi ou complètent une formation inachevée. Une entreprise évidemment complexe quand il s’agit alors de justifier auprès d’un futur employeur une pause de plusieurs mois, voire de plusieurs années. Difficulté à laquelle celui qui n’a que peu modifié son activité professionnelle pour les enfants ne sera pas pas confronté.

La prestation compensatoire traditionnelle (à distinguer de la pension alimentaire) ne prend pas en compte ce préjudice. Un préjudice qui, quand il est chiffré, prend tout son sens. Le site Lapresse.ca prend exemple sur le cas de Geneviève, mère de deux enfants fraîchement séparée après quinze ans de vie commune.

Pour chacune des naissances, Geneviève a pris deux congés maternité rémunérés à hauteur de 30% de son salaire et au cours desquels elle n’a pas cotisé pour sa retraite. Après son retour au travail et parce que son conjoint s’absentait régulièrement pour raisons professionnelles, elle prend un poste à temps partiel et perd la moitié de son salaire. Son mari, lui, voit son salaire annuel augmenter et passer de 80.000 dollars à 130.000 dollars canadiens (soit de 53.500 à 86.900 euros). En se basant sur ces données, Geneviève évalue son manque à gagner à 60.000 dollars (soit 40.000 euros environ). 

La prestation compensatoire traditionnelle ne prend pas en compte ce préjudice subi par les femmes

Évidemment, il peut y avoir différents modes de calcul. Le comité à l’origine de la préconisation suggère d’adapter le calcul de l'indemnité versée à une victime d'accident, même si l’assimiliation que cela peut engendrer (naissance = accident) peut déranger. Notamment celui qui dans le couple va devoir verser cette prestation et pourra alors se sentir considérér comme «fautif». Et l’on peut comprendre que cela soit vécu comme une injustice. Mais seulement dans un certaine mesure.

Pères complaisants fautifs

Car si les mères voient la maternité agir comme un décélerateur sur leur carrière, ça n’est certainement pas de leur fait. C’est d’abord la faute de l’employeur, qui continue à considérer qu’une femme est moins performante après avoir eu des enfants (ou même que les femmes sont moins performantes tout court). Mais c’est aussi la faute du père, qui se complaît dans cette situation tant elle lui est favorable (même si, encore fois fois, ça n’est pas le cas de 100% des pères).

Même quand on leur prend la main, et qu’on les encourage à jouer un rôle dans la lutte des inégalités, ils rechignent. Ainsi, quand la France change les règles du congé parental avec pour objectif avoué d’inciter les hommes à s’impliquer davantage et de mieux répartir le temps parental, la tâche paraît ardue tant ces derniers ne manifestent pas de franc enthousiame. D’après une étude de l’Insee, un père sur deux se dit «pas intéressé a priori». Parmi le tiers des pères qui, très aimablement, «aurait pu l’envisager», certains expliquent que le congé parental n’était pas compatible avec leur travail, d’autres déclarent avoir peur que le congé dégrade leur rapport avec l’employeur, ou encore que leur promotion hiérarchique soit freinée.

Ce qui témoigne d’une belle clairvoyance de la part de ces pères, mais qui confirme également que ces derniers ont parfaitement conscience des effets délétères du congé parental et de la manière dont la parentalité peut ralentir une carrière. Il n’est alors pas franchement absurde que les pères (et les rares mères) qui ont privilégié leur carrière au détriment de l’autre soient amené(e)s à dédommager celui qui a souffert économiquement.

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