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La guerre n'est pas une chose aussi simple que Nicolas Sarkozy le croit

Film «Il faut sauver le soldat Ryan» et REUTERS/Andrea Comas pour le visage de Nicolas Sarkozy. Montage VM.

Film «Il faut sauver le soldat Ryan» et REUTERS/Andrea Comas pour le visage de Nicolas Sarkozy. Montage VM.

Il prétend qu'«en quelques mois, la Syrie peut être libérée», que ce n'est qu'«une question de leadership», et que ce leadership, c'est lui qui l'a. Il a la mémoire bien courte...

La guerre civile en Syrie dure depuis plus de quatre ans. L’Etat islamique s’est emparé depuis un an de vastes portions de la Syrie et de l’Irak. La coalition internationale menée par les Etats-Unis bombarde les djihadistes dans les deux pays sans avoir pu mettre fin à leur avancée. Début septembre, François Hollande a décidé des vols de reconnaissance au-dessus de la Syrie où se trouverait l’état-major de Daech, prélude à des bombardements. Le président français est convaincu que les donneurs d’ordre des attentats terroristes en France sont en Syrie. Le bombardement de leurs bases est un geste de légitime défense. Jusqu’à maintenant, l’aviation française limitait ses frappes à l’Irak. Le conflit syrien a fait plus de 280.000 morts et Bachar el-Assad ne donne aucun signe de vouloir quitter le pouvoir. Ces dernières semaines, Américains et Russes ont intensifié leurs entretiens pour tenter de trouver une solution négociée à la guerre, alors que la Russie renforce sa présence militaire en Syrie.

C’est dans ce contexte à la fois tragique et compliqué que Nicolas Sarkozy est intervenu, lors d’un entretien avec les lecteurs du Parisien. L’ancien président de la République n’y va pas par quatre chemins. Après avoir moqué la mollesse supposée de son successeur à l’Elysée, il livre sa recette pour gagner la guerre: 

«M. Hollande nous dit: Après y avoir bien réfléchi, je vais envoyer des avions d’observation. Ah bon? Ça doit leur faire peur aux dirigeants de Daech, ils sont certainement terrorisés… Non, il faut intervenir pour gagner, donc bombarder massivement le groupe Etat islamique, déclare Nicolas Sarkozy. C’est un scandale qu’on laisse ces barbares tuer, violer, détruire Palmyre, le cœur de la civilisation mondiale. Il faut construire les conditions de la création d’une armée de libération de la Syrie, s’appuyer sur les voisins, dialoguer davantage avec la Russie et Poutine. Pensez-vous vraiment que Daech peut mettre en échec 22 des pays les plus puissants au monde? En quelques mois, la Syrie peut être libérée. C’est une question de leadership.»

Le «leadership» qui fait défaut est bien sûr celui de Nicolas Sarkozy lui-même. Ce n’est pas dit mais c’est d’autant plus évident que l’ancien président de la République se flatte d’avoir, en six mois, mis hors d’état de nuire Kadhafi, qui, dit-il, «était sans doute un des dictateurs les plus violents, les plus inhumains, les plus sanglants de la fin du siècle précédent.» Il passe sous silence le fait de l’avoir reçu avec tous les honneurs dus à un chef d’Etat en décembre 2007. Comme d’ailleurs, il avait invité Bachar el-Assad au défilé du 14 juillet 2008. La guerre en Libye n’a peut-être pas fait de «dommages collatéraux». Elle n’en a pas moins eu des conséquences désastreuses non seulement dans le pays lui-même, plus divisé que jamais entre ethnies et groupes terroristes, mais aussi dans les Etats voisins où les djihadistes ont essaimé à partir de bases libyennes.

Une stratégie globale

A propos de la Libye, Nicolas Sarkozy semble oublier qu’il n’a pas agi seul. La Grande-Bretagne était aux côtés de l’aviation française pour imposer la zone d’exclusion aérienne et bombarder les forces de Kadhafi, tout comme les Etats-Unis qui ont fourni les munitions et le ravitaillement indispensables. En août 2013, François Hollande était prêt à participer à frapper les forces de Bachar el-Assad après que celui-ci eut utilisé des armes chimiques contre sa propre population. Les bombardements n’ont pas eu lieu parce que David Cameron, puis Barack Obama, qui avait pourtant fixé des «lignes rouges», ont renoncé. Sans les Américains, les frappes étaient exclues, comme elles l’auraient été sans eux en Libye.

Nicolas Sarkozy veut «construire les conditions de la création d’une armée de libération de la Syrie». Excellente idée. Certains pays européens, dont la France, et plus récemment les Etats-Unis, s’y emploient. C’est plus facile à dire qu’à faire, car il faut distinguer dans la myriade de groupes armés qui se battent en Syrie contre le régime d’Assad ou avec lui, et même parfois les deux en même temps. Faute de soutien dès l’origine –mais Nicolas Sarkozy était encore à l’Elysée quand la guerre civile a éclaté–, l’opposition démocratique et laïque au régime de Damas s’est réduite comme peau de chagrin.

Mémoire courte

Il faut «s’appuyer sur les voisins». C’est vrai mais là encore l’enchevêtrement des intérêts entre les monarchies du Golfe, l’Iran, la Turquie, etc., rend aléatoire la formation d’une vaste coalition, condition nécessaire à une lutte efficace contre Daech. Nicolas Sarkozy a sans doute raison sur un point qu’il ne mentionne pas explicitement: la France a privilégié ses relations avec l’Arabie saoudite et les émirats, aux dépens de l’Iran dont les soldats se battent en Irak et en Syrie aux côtés des troupes d’Assad. Cette orientation, qui ne date pas de 2012, est toutefois la conséquence de l’opposition au programme nucléaire de Téhéran de l’ensemble de la communauté internationale. Au sein de celle-ci, la diplomatie française au temps de Sarkozy comme de Hollande n’était pas la moins ferme à l’égard du régime des mollahs.

L’ancien président semble l’oublier comme il feint de ne pas savoir qu’on « dialogue avec la Russie et Poutine », malgré la crise en Ukraine. Pour que le dialogue soit productif encore faut-il que l’interlocuteur fasse preuve de sa volonté d’aboutir. Ce n’est pas toujours le cas de Moscou qui soutient encore Bachar el-Assad comme symbole d’un régime que les Russes ne veulent pas voir disparaître. « Assad doit partir », n’est pas un slogan inventé par François Hollande. C’est ce que disait la diplomatie française dès 2011.

L’indignation face aux meurtres, aux viols, à la destruction de Palmyre, «cœur de la civilisation mondiale» est compréhensible. Nicolas Sarkozy se fait fort de libérer la Syrie en quelques mois. Sa référence n’est pas seulement la Libye mais encore la guerre de 2008 en Géorgie que l’ancien chef de l’Etat se targue d’avoir terminé en 48 heures, grâce à son «leadership». Ses partisans qui vantent ce haut fait ne disent pas que la Russie avait déjà atteint ses buts de guerre quand l’accord a été conclu. Ni que Poutine, qui dans les coulisses tirait les ficelles de la négociation, a phagocyté la délégation française en modifiant la version russe de l’accord. Même un leadership musclé a ses limites.

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