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La France a une mauvaise lecture des images des migrants

Migrants dans un centre d’accueil temporaire à Hanau, en Allemagne, le 24 septembre 2015 | REUTERS/Kai Pfaffenbach

Migrants dans un centre d’accueil temporaire à Hanau, en Allemagne, le 24 septembre 2015 | REUTERS/Kai Pfaffenbach

Les réfugiés ne ressemblent plus à des réfugiés. Pour autant, ce peuple migrateur ne met pas en danger les vieux mondes.

Marine Le Pen a bien étudié les photographies qui par milliers désormais illustrent l’odyssée migratoire, en Méditerranée et à travers les Balkans. Après, elle a eu ces mots, qui prouvent que l’observation peut être parfois trompeuse:

«Moi, j’ai bien vu les images des clandestins qui descendaient, qui étaient emmenés, en Allemagne de la Hongrie, etc. Eh bien, sur l’ensemble de ces images, il y a 99% d’hommes. Il y a une minorité de familles. Or, moi je pense que des hommes qui quittent leur pays pour laisser leurs familles là-bas, ce n’est pas pour fuir. C’est évidemment pour des raisons économiques.»

Alors, Nicolas Dupont-Aignan, le président du mouvement Debout la France!, a bien regardé les photos à son tour, et il a eu ces mots, qui répétaient un peu ceux de Marine Le Pen:

«Il y a un réfugié sur cent. Les autres, ce sont des jeunes en pleine santé qui disent: “Nous voulons un travail.” […] Regardez les photos: la plupart sont des hommes jeunes, pas des familles.»

Marine Le Pen et Nicolas Dupont-Aignan sont des nostalgiques. Ils regrettent le temps où les réfugiés ressemblaient encore à des réfugiés, sortis de l’enfer en famille, père, mère, enfants, et si possible aussi les grands-parents. Ils voudraient que leurs héritiers aient encore le look vintage des persécutés, l’air modeste et, une fois franchie la frontière, les yeux reconnaissants, comme il seyait aux rescapés de la Guerre froide ou des génocides africains.

Exilés hybrides

Vouloir séparer le bon grain de l’ivraie, les réfugiés des immigrants, est une tâche aussi complexe que vaine

Sur les photos, les deux dirigeants de l’ultra-droite ne voient que des hommes, des hommes jeunes, «en pleine santé», alors que, par exemple, sur les 10.000 personnes passées de Grèce en Macédoine, entre le 1er et le 6 septembre, l’Unicef (Fonds des Nations Unis pour l’enfance) a dénombré 40% de femmes et d’enfants, et que, pour quiconque a une lecture moins hostile des images de cet exil, ce qui surprend, dans ces foules qui se mettent à tourner autour d’une Hongrie barricadée, c’est justement l’importance des femmes, ces visages, ces gestes de mère ou d’épouse maintenus malgré les conditions du pire des voyages, et qui donnent à cet exode-ci une dignité incontestable.

Quand les hommes se présentent seuls aux frontières, ils sont donc des migrants économiques, des «clandestins», comme Marine Le Pen se plaît à les nommer, réfugiés Syriens compris. À pousser le raisonnement, autant dire que ces derniers trichent. La guerre ne leur est qu’un prétexte. Pourquoi pas une opportunité? On imagine les dialogues entre Syriens d’Alep, sous le feu croisés des combats: «Il faut filer, en profiter maintenant, la guerre ne durera pas toujours.» Peut-être la guerre elle-même n’est-elle d’ailleurs qu’une illusion, pour attendrir les Européens.

Une mère réfugiée syrienne et son enfant à l’arrivée sur l’île grecque de Lesbos après avoir traversé la mer Égée depuis la Turquie, le 18 septembre 2015 | REUTERS/Yannis Behrakis

Le pire, c’est que Marine Le Pen et Nicolas Dupont-Aignan ont aussi raison. La plupart de ceux qui débarquent dans l’île de Kos (Grèce) ou qui remontent les Balkans sont des migrants économiques. Ils n’en font pas mystère. Aux médias internationaux qui les interrogent, ils décrivent même leur vie future, aux mille lumières. Une ville encore inconnue mais déjà familière, un travail imprécis –mais du travail! Des familles, père, mère, enfants, épuisées sur leurs talus du bord des routes, racontent à quoi elles ressembleront demain, si Dieu, l’Allemagne et quelques autres le veulent bien, entre l’école des enfants, la télé de la salle de séjour et le club de sport fréquenté par le père.

Toutefois, ces émigrants sont aussi des réfugiés, tout à fait «éligibles» au droit d’asile, que la guerre, ou l’après-guerre, a fait fuir, s’ils sont syriens, irakiens, afghans, ou la privation de liberté, s’ils sont érythréens, somaliens ou sud-soudanais. En route, simplement, ils se sont persuadés qu’ils ne retourneraient pas sur leurs pas, et que l’avenir était ailleurs. Ils sont comme le personnage du truculent roman de Vladimir Lortchenkov, Des mille et une façons de quitter la Moldavie (Mirobole éditions, et Pocket, 2015), qui, du fond de son village reculé, s’est mis en tête de gagner l’Italie, et n’en a plus démordu.

L’Europe connaît deux chocs migratoires cumulés, qui font cause commune

Il va falloir, pour s’y retrouver, et commencer, déjà, à contrer le froid point de vue de Marine Le Pen, inventer à leur sujet de nouvelles qualifications. Car, pour beaucoup d’entre eux, ils ne sont ni «migrants économiques» ni réfugiés. Mais les deux à la fois. Des exilés hybrides. Des transhumants politico-économiques. Ils ont été l’un puis, au fil des rêves entretenus et des kilomètres ensuite parcourus, ils sont devenus l’autre. Tant que les pays européens, et l’Occident d’une manière générale, auront une prétention démocratique et humaniste –très en recul, il est vrai–, tant qu’y sera maintenue une tradition d’accueil aux victimes de l’oppression, ce sera une tâche aussi complexe que vaine de vouloir séparer, dans les files d’attente des postes frontières, le bon grain de l’ivraie, les réfugiés des immigrants.

Entre guerre et paix

En fait, le continent connaît deux chocs migratoires cumulés, qui font cause commune et empruntent ensemble les mêmes voies d’accès. L’afflux de réfugiés syriens n’est intervenu que dans un deuxième temps, en août, quand le nombre prévisible de 800.000 demandeurs d’asile pour l’année 2015, en Allemagne, a été énoncé à Berlin, et quand Angela Merkel a paru engager son pays dans une philosophie de l’accueil. Dans un contexte européen de plus en plus frileux et xénophobe, c’était assez pour décider des dizaines de milliers de célibataires et de familles à quitter la Turquie, où ils s’étaient installés.

Migrants en Croatie, le 24 septembre 2015, après avoir traversé la frontière avec la Serbie | REUTERS/Marko Djurica

Ces femmes, ces hommes patientaient souvent depuis la fin de l’année 2011, dans les camps dressés à la hâte par le Haut Commissariat pour les réfugiés (HCR), le long de la frontière, tandis que d’autres étaient mis à l’abri par cet organisme de l’ONU au Liban et en Jordanie. Au total, quatre millions de réfugiés, de vrais réfugiés, dirait Marine Le Pen, qui depuis la Syrie avaient précipitement franchi la frontière la plus proche de chez eux, et avaient eu ensuite le temps, toutes ces années durant, de désespérer d’une paix possible, dans leur pays.

La mise en mouvement massive des Syriens de Turquie vers la Grèce et les Balkans, et dans une moindre mesure vers l’Italie, croise désormais la route d’un autre courant migratoire, qui lui est en partie antérieur. Le bond spectaculaire du flux migratoire déjà constaté en 2015 (plus 85% par rapport à 2014, sur la même période) est encore majoritairement «économique», d’avril à fin juin. Selon les données d’Eurostat, l’agence statistique européenne, les Syriens ne représentaient encore, au printemps, que 44.000 personnes sur les 213.000 étrangers ayant déposé une demande d’asile dans un pays européen; les Afghans, 27.000. Le solde se répartissait entre ceux que la communauté internationale pourrait encore accepter au titre de l’asile, Érythréens, Irakiens, et ceux qu’elle rejetterait selon les mêmes critères, car migrants économiques à ses yeux, Albanais, Kosovars, Pakistanais, Ukrainiens, Russes...

Que ce serait-il passé, cet été, les Syriens auraient-ils été aussi nombreux, en septembre, sur les routes ou à bord de leurs dinghys, si les pays riches, en particulier les membres de l’Union européenne, avaient répondu favorablement aux appels pressants de l’ONU, qui, depuis plus d’un an, réclame que la Turquie, le Liban, le HCR soient assistés financièrement? Faute de moyens, dans ce conflit qui s’éternise, les conditions de vie dans les camps se sont détériorées. Dans ceux du Liban, 70% des réfugiés vivent désormais sous le seuil de pauvreté.

Le Vieux continent paie maintenant, à demeure, sa surdité

Le Vieux continent paie maintenant, à demeure, sa surdité. Et redouble d’inquiétude devant le risque de voir se présenter à sa porte une grande partie des deux millions de ressortissants syriens présents en Turquie –au moins 900.000 d’ici à la fin 2016, selon les estimations du HCR.

Il est cependant inutile d’accabler l’Europe de toutes les indifférences et Angela Merkel de toutes les imprudences généreuses. La guerre de Syrie elle-même n’y est pas pour tout. Pas plus que les après-guerre chaotiques de Libye ou d’Afghanistan, ou l’abandon à eux-mêmes des camps de réfugiés érythréens au Soudan ou en Éthiopie. Quand s’achèvera 2015, quand les statistiques pourront se fixer sur des chiffres définitifs, l’Europe devra convenir qu’elle est confrontée à une poussée migratoire mixte, entre guerre et paix, déclenchée par des phénomènes variables, mais alimentée par un moteur commun aussi puissant que l’exode devant le conflit syrien: la mondialisation des esprits.

Classe moyenne

Après «la fuite des capitaux», celle des hommes. Au ras du sol, en forçant à peine le trait, la même évidence que pour les diplômés français d’HEC, qui prennent sans souci l’avion pour aller proposer leurs talents à Singapour ou à San Francisco. L’idée d’une planète ouverte où chacun doit pouvoir inscrire n’importe où, en tout cas dans un pays assez partageux, sa «petite entreprise» personnelle. L’effacement des frontières mentales, au moment où, paradoxalement, des dizaines de milliers d’individus viennent buter sur les frontières terrestres qu’une partie de l’Europe voudrait redresser précipitement devant eux.

Des demandeurs d’asile devant le centre d’accueil des réfugiés de la ville finlandaise de Tornio, le 25 septembre 2015 | REUTERS/Lehtikuva Lehtikuva

En vain, probablement. Car on oublie que les migrants, toutes catégories confondues, sont beaucoup plus que d’autres dans la logique de l’époque. Ils incarnent le mouvement perpétuel, que vantent et perfectionnent les pratiques économiques et les technologies numériques. Sur les photos qui nourrissent la peur de Marine Le Pen, on voit désormais plus d’ambitieux et d’individualistes que de miséreux désemparés, condamnés à n’exister qu’en grappes et affaiblis par le déracinement. Pas que des jeunes, comme le croit Nicolas Dupont-Aignan. Selon les données de l’Organisation internationale du travail (OIT), un migrant sur huit seulement a moins de 25 ans. Mais des adultes, assez sûrs d’eux et de leur valeur d’individu, malgré les circonstances. Les images des naufragés engoncés dans leurs gilets de sauvetage orange ou des queues devant les distributions d’eau potable, le long des routes, sont trompeuses.

Aux portes des pays des Balkans, se presse désormais la classe moyenne syrienne. Des diplômés, des étudiants, des femmes, des hommes animés par un projet, au-delà, ou en plus, du drame syrien qui les pousse en avant. Et c’est bien, au contraire des patronats français ou américain, ce qu’ont compris les milieux économiques allemands. Se présente une main-d’œuvre d’avenir des plus motivées.

Les images des naufragés engoncés dans leurs gilets de sauvetage orange sont trompeuses

Combien de Français seraient en mesure de réunir les sommes d’argent nécessaires à étancher la cupidité financière des réseaux de passeurs? Combien d’Européens font autant que les Maliens ou les Afghans le succès de l’application Skype, qui permet, sur les smartphones, de voir le visage de son interlocuteur pendant qu’on lui téléphone? Ce peuple migrateur, qui pourra, un jour prochain, revendiquer un siège à l’ONU, ne met pas en danger les vieux mondes. Tous continents confondus, il n’est fort que de 230 millions d’individus, soit un peu plus de 3% de la population terrestre (chiffres de l’OIT). Une évolution du même ordre est perceptible chez les non-diplômés, parmi les plus pauvres, et jusqu’aux hauts plateaux d’Érythrée, où l’Occident se persuade toujours que le Moyen Âge civilisationnel suit son cours. Les candidats au départ sont conscients que, même décriés, même rejetés, ils constituent désormais une force assez unique. Déjà d’orgueil. S’irrigue un peu en chacun d’eux la plus moderne des cultures, car métissée, adaptative, façonnée par un siècle d’habitudes et d’apprentissages, pour les migrations intereuropéennes, déjà cinquante ans, depuis les indépendances politiques, pour les migrations africaines. Quand on a des musées à son nom, comme le Musée de l’histoire de l’immigration, à Paris, c’est qu’on est un prince, déjà pour soi.

Il est en expansion –plus 57 millions depuis 2000, dont 19% depuis 2011. Les années 2010 le voient grossir et, faute de politique économique dans les pays du tiers-monde, cet accroissement est désormais parti pour devenir permanent. Mais le danger que pourraient représenter ces «citoyens du monde» hyper-contemporains est loin d’être évident. L’expérience montre que les migrants ne volent pas le travail des nationaux. Ils sont volontaires pour les tâches que les Européens, et surtout les Français, ne veulent plus exécuter. Et, si l’on en croit le Medef, 320.000 emplois n’ont pas été pourvus en 2014 dans notre pays. Soit dix fois plus que le nombre de «réfugiés» qu’il est prévu d’accueillir cette année.

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