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Vassilis Leventis, le «nouveau» phénomène de la politique grecque

Vassilis Leventis (REUTERS/Michalis Karagiannis)

Vassilis Leventis (REUTERS/Michalis Karagiannis)

Le chef de file de L'Union des centristes, qui critique la corruption des élites du pays depuis trente ans, fait son entrée au Parlement à 63 ans.

«Quand j’étais jeune, on regardait ses émissions pour rigoler.» Le chauffeur de taxi ne peut s’empêcher de décrocher un sourire à l’évocation du nom de Vassilis Leventis. «En Grèce, tout le monde le connaît!» Ce personnage à la limite du parodique vient de remporter 3,43% des voix aux élections législatives du 20 septembre. Inconnu en Europe, il fait son entrée au parlement grec, pour la première fois depuis vingt-trois ans.

C’est sur la place Metaxourgheio, quartier populaire d’Athènes, que se trouvent les bureaux de l’Union des Centristes (UC). Partout, des autocollants aux couleurs fanées représentent Vassilis Leventis, jeune et souriant: kitsch à souhait. Les locaux ont l’allure d’un temple dédié au «Président». C’est ainsi que tout le monde l’appelle quand il passe entre les portraits grandiloquents et photos anciennes qui ornent les murs de chacune des pièces. Quelques jours avant le scrutin du 20 septembre, lui semble veiller sur son équipe de campagne, en pleine agitation.

Virulent avec les partis traditionnels

À 63 ans, Vassilis Leventis est un vieux briscard de la vie politique grecque. Des campagnes, il en a vu d’autres. Membre fondateur du Pasok (social-démocrates), il s’en était éloigné et avait créé son propre parti en 1992.

Il s’était fait connaître dans les années 1990 pour ses envolées fleuries à l’encontre des hommes politiques grecs. Dans son petit studio du «canal 67», il criait et tapait du poing sur la table, des heures durant. Lunettes vintage et café à la main, il n’épargnait personne. Même pas le peuple grec dont il disait en 1994 qu’il devait «être puni pour avoir voté pour le Pasok et la Nouvelle Démocratie (ND, droite)». Certaines de ses tirades sont devenues cultes. En 1993, il accusait les grands partis de provoquer la fermeture de sa chaîne, et appelait «Dieu à envoyer le cancer à Mitsotakis, Papandréou –dirigeants de la ND et du Pasok– et leurs proches».

Quand Leventis prédisait la faillite

Le ton fait sourire. Mais avec la crise, sa pensée semble avoir trouvé un écho. Dans un élan de quasi-prophétisme, il alertait déjà en 1993 sur la mauvaise voie qu’empruntait le pays : «Nous aurons honte d’avoir voté pendant des décennies pour ceux-là». Il dénonçait «l’excès de prêts [qui] mèneront à l’hypothèque et à la faillite». En 2000, il insistait sur la nécessité de réduire la dette extérieure, peu avant l’entrée dans l’Union monétaire. En 2009, peu avant la provocation d’élections législatives, il appelait à la constitution d’une coalition de tous les grands partis qui devra appliquer des «mesures très dures au coût politique fort». C’était quelques mois avant le début de la crise économique et l’entrée de la Grèce dans la politique du mémorandum, ces prêts contractés contre l’application de mesures d’austérité.

Il tient un discours complotiste: tous les politiques sont voleurs et corrompus

Dimitris Sotiropoulos, professeur à l’université d’Athènes

Même si à chaque apparition il réitérait ce message, il n’a jamais récolté plus de 0,5% des suffrages à toutes les élections législatives ou européennes auxquelles il s’était présenté.

Manque de crédibilité ? «Il tient un discours complotiste: tous les politiques sont voleurs et corrompus», explique Dimitris Sotiropoulos, professeur à l’université d’Athènes. Et les critiques pleuvent: mégalo, maladroit, peu habitué aux coutumes du monde politique… Le 15 septembre, au lien de se rendre au siège de la chaîne Antenna pour une interview, on le voit débarquer à Alpha, qui ne l’attendait absolument pas. Une nouvelle gaffe qui a bien entendu fuité dans la presse et que son équipe de communication cherche toujours à rattraper. Le soir des résultats, il avait fait sourire un journaliste star du paysage médiatique grec: «Comment ça va mon petit Nikos? Je savais que ça te ferait plaisir que j’entre au parlement.»

L'homme d'honneur contre les brigands

L’amuseur public est resté tenace: il a obtenu sa revanche sur l’histoire en franchissant la barre des 3%.

Quelques jours plus tôt, Vassilis Leventis était confiant: il pensait pouvoir atteindre «8 à 10%» des suffrages. Accoudé à son bureau, marcel blanc sur le dos, il enchaine clope sur clope et jubile. «Le peuple est dégoûté de Syriza qui a retourné sa veste, et de la droite pour ses mensonges. Et il décide de faire confiance à un homme d’honneur plutôt qu’à des brigands.»

Les politiques ont toujours protégé le secteur public et mis le poids sur le secteur privé

«Pendant trente ans, tout le monde était corrompu, les hommes politiques et la population elle-même, qui bénéficiait de “faveurs” en échange de leur vote.» Son discours est rodé, il n’a jamais changé. Mais au vigoureux et vulgaire Leventis se substitue un personnage au ton calme et presque retenu, respecté pour son âge avancé.

Les amis du président

Son leitmotiv, c’est la lutte contre les relations clientélistes qui structurent l’État grec. Les mémorandums, il ne les approuve qu’à moitié: «Ils ont toujours protégé le secteur public et mis le poids sur le secteur privé», affirme-t-il. Licenciement des fonctionnaires «payés à ne rien faire», suppression des retraites multiples, allongement des créances, le «Président» promet une sortie du mémorandum d’ici à 2017. Elle ne sera possible qu’en constituant un «gouvernement technocratique» expurgé de la «classe politique corrompue».

Pour Syriza, l’ennemi, c’était les banques. Pour Aube Dorée, ce sont les immigrés, mais pour Leventis, ce sont les «fainéants» du secteur public et la classe politique dans sa totalité. Son discours est libéral, son ton populiste.

Alors qu’il promet de licencier les proches d’hommes politiques qui ont obtenu un poste par ce biais, sa liste ne comptait pas moins de 7 membres de sa famille. Les autres candidats se disent pour la plupart «amis du Président». Lui n’est pas à un paradoxe près.

Nous avons toujours dit la vérité. C'est pourquoi autant d'électeurs se tournent vers nous

Un rejet complet du système

«Nous avons toujours dit la vérité. C’est pourquoi autant d’électeurs, des jeunes en majorité se tournent vers nous», affirme Giorgos Karras, élu député le 20 septembre. Cet ami «de longue date» de Vassilis Leventis, se dit avant tout «pro-européen» et annonce qu’il donnera, avec ses collègues députés, un vote de confiance au gouvernement qui acceptera d’appliquer de «vraies réformes», tout en excluant une participation à celui-ci.

À la différence de la totalité des autres partis politiques, l’UC est le seul à avoir gagné des voix lors du scrutin du 20 septembre. Elles se sont tenues dans un contexte de discrédit fort de la classe politique grecque et de désespoir de la population qui a, semble-t-il, bénéficié à l’UC. Dimitris Sotiropoulos, compare la poussée de Leventis à celle de Beppe Grillo, en Italie. «Le vote en faveur de l’UC est l’expression de l’aliénation politique qui prévaut en Grèce, c’est un rejet complet du système politique et de l’État.»

Alors, expression du rejet ou émergence d’un véritable mouvement politique? Quoi qu’il en soit le parlement grec comptera un nouvel Ovni: le «Président».

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