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Pour Joseph Stiglitz, l’ennemi, c’est le pseudo-capitalisme

«I love capitalism» | Alessio via Flickr CC License by

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Avec son livre «La Grande fracture», Joseph Stiglitz poursuit son combat contre les inégalités et apporte quelques précisions sur sa vision des crises et de l’accumulation du capital chère à Thomas Piketty.

Par rapport au précédent ouvrage publié il y a trois ans, Le Prix de l’inégalité, le lauréat du prix Nobel 2001 n’a pas varié d’un pouce dans son analyse: les inégalités étaient à l’origine de la crise de 2007-2008 et elles se sont encore accrues avec elle, ce qui limite sérieusement les chances de retrouver une croissance durable. La Grande fracture n’est d’ailleurs qu’une compilation des articles publiés dans la presse durant cette période ou des préfaces des diverses éditions nationales du Prix de l’inégalité. La formule de la compilation a ses avantages et inconvénients: elle conduit à des redites parfois un peu fastidieuses, mais elle permet de voir que l’auteur avait vu juste dès le début de ces événements et que ses avertissements se sont trouvés malheureusement justifiés. Et puis il y a tout de même quelques nouveautés, telles que le jugement porté par Joseph Stiglitz sur les travaux de Thomas Piketty.

La véritable origine de la crise

Un des articles les plus passionnants est «Le Livre des jobs», publié en janvier 2012 dans Vanity Fair. L’auteur y fait un parallèle entre la grande crise de 1929 et la crise financière de 2007-2008. Dans les deux cas, souligne-t-il, on se trompe en ne voyant dans ces épisodes que l’issue d’une vague spéculative qui se serait mal terminée; les problèmes à l’origine du mal sont à rechercher dans l’économie réelle.

Dans les années 1920, explique l’auteur, on a à la base un phénomène considéré normalement comme positif: des gains de productivité. À l’époque, c’était l’agriculture qui était concernée. La production augmentait plus vite que la demande et les prix chutaient. Les agriculteurs ont réagi en s’endettant massivement pour maintenir leur niveau de vie et augmenter leur production, ce qui n’a fait qu’accélérer la chute des prix et aggraver le problème. La demande des agriculteurs en produits manufacturés a baissé, les industriels ont dû licencier, les revenus ont baissé aussi dans les villes et le cercle vicieux a contaminé toute l’économie. La crise bancaire n’a fait que compliquer la situation et prolonger la récession.

Mutation douloureuse

À l’époque donc, le véritable problème était le passage de l’agriculture à l’industrie. Aujourd’hui, c’est le passage de l’industrie à une économie de services.  Le déclin des emplois industriels, constate Joseph Stiglitz, a été spectaculaire aux États-Unis: «près d’un tiers de la population active il y soixante ans, mois d’un dixième aujourd’hui». Il s’explique par deux raisons: la productivité, comme pour l’agriculture au siècle passé, et la mondialisation, qui a conduit à la délocalisation de milliers d’emplois à l’étranger. Ce phénomène a été masqué un temps par les bulles des marchés de l’immobilier et du crédit.

On ne peut pas attendre béatement l’heureuse issue d’un processus de destruction créatrice à la Schumpeter

Si l’on adopte cette explication, la conclusion est claire: «La politique monétaire ne va pas nous aider à sortir de ce chaos.» Si l’on en juge par les événements récents, le raisonnement est pertinent: sept ans après la chute de Lehman Brothers, la Réserve fédérale n’arrive pas à se décider à sortir de la politique de taux zéro et le maintien de cette politique, loin de réjouir les marchés (en principe, moins il est rémunérateur de placer son argent sur des emprunts sans risque, plus les investisseurs sont tentés de se tourner vers des placements à risques ), les inquiète car elle fait apparaître un manque de confiance dans l’économie américaine et mondiale.

L’État doit intervenir

Selon Joseph Stiglitz, «de lui-même, le secteur privé ne peut pas entreprendre, et n’entreprendra pas, de transformations structurelles de l’envergure nécessaire… Cela ne peut se produire que par un plan de stimulation de l’État, conçu non pour protéger l’ancienne économie, mais pour en créer une nouvelle». Les investissements à privilégier? L’éducation, la recherche pure (Internet, autour duquel se créent beaucoup des emplois actuels, a été mis au point grâce à des fonds fédéraux) et les infrastructures.

Autrement dit, martèle l’économiste américain, on ne peut attendre béatement l’heureuse issue d’un processus de destruction créatrice à la Schumpeter, de nouvelles activités venant d’elles-mêmes remplacer les activités sur le déclin. Il faut que l’État intervienne et les politiques d’austérité ne font que retarder la sortie de crise. On ne peut séparer économie et politique.

Partager plus pour être plus prospères

Ce raisonnement s’applique naturellement à la lutte contre les inégalités. Joseph Stiglitz ne cesse de dénoncer tout au long de ses articles la «théorie du ruissellement», selon laquelle le mieux à faire est de laisser les riches s’enrichir, car tout le monde finira par en profiter. Au contraire, constate-t-il, la déréglementation des activités financières et les baisses d’impôts décidées en 2001 et 2003 par George W. Bush n’ont fait que creuser les écarts entre riches et pauvres: les premiers captent aujourd’hui l’essentiel de la hausse du PIB tandis que les revenus de la plupart des Américains stagnent. Or les moins riches consomment tout ce qu’ils gagnent alors que les plus riches épargnent; «en partageant plus, nous pourrions être plus prospères».

Stiglitz dénonce la «théorie du ruissellement», selon laquelle le mieux à faire est de laisser les riches s’enrichir, car tout le monde finira par en profiter

À ce stade, son analyse semble s’éloigner de celle de Thomas Piketty, dont il dit par ailleurs le plus grand bien. Ainsi qu’il l’explique dans l’article «Pseudo-capitalisme», publié dans Harper’s Magazine en septembre 2014, «Piketty soutient que l’inégalité est le résultat naturel du capitalisme», alors que le problème se pose de façon un peu différente: «Nos marchés ne fonctionnent pas comme des marchés concurrentiels… Si la fortune finit par s’accumuler entre les mains de quelques multimilliardaires, c’est parce que nous n’avons pas une économie vraiment concurrentielle.» Pour Thomas Piketty, les années d’après-guerre, pendant lesquelles l’Amérique était devenue une société de classe moyenne, étaient une anomalie dans l’histoire du capitalisme. Pour lui, «pour revenir à cette période, nous n’avons pas besoin d’éliminer le capitalisme; nous devons éliminer les distorsions du marché introduites par l’ersatz de capitalisme aujourd’hui pratiqué dans notre pays… Nous n’avons pas à choisir entre le capitalisme et l’équité, nous devons choisir les deux».

Voilà qui a le mérite de la clarté et devrait modérer l’enthousiasme manifesté à la gauche de la gauche face aux écrits du prix Nobel. L’ancien économiste en chef de la Banque mondiale est certes un homme de gauche, mais à l’américaine: observateur critique du système économique et politique de son pays, il n’est pas pour autant anticapitaliste. Les articles élogieux publiés dans ce livre sur Singapour («Ce que l’Amérique inégalitaire doit apprendre de Singapour») et sur la politique menée par l’actuel Premier ministre japonais Shinzo Abe («Le Japon est un modèle, pas un contre-exemple») le confirment sans ambiguïté.

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