Pourquoi la destruction du patrimoine yéménite passe inaperçue

Des habitants recherchent des survivants dans les ruines des maisons de Sana'a détruites par les bombardements, le 12 juin 2015. REUTERS/Mohamed al-Sayaghi

Des habitants recherchent des survivants dans les ruines des maisons de Sana'a détruites par les bombardements, le 12 juin 2015. REUTERS/Mohamed al-Sayaghi

Il est plus simple de s'insurger contre Daech que de mettre le doigt sur les failles d'une intervention dirigée par un allié de l'Occident: l'Arabie saoudite.

Le monde entier s’est indigné de la disparition de Palmyre, en Syrie, ou des sites de Hatra ou Nimroud en Irak. Et au Yémen? Qui s'émeut de la destruction de son patrimoine extraordinaire depuis six mois?

En mars, une coalition dirigée par l’Arabie saoudite s'est formée pour remettre au pouvoir le président Abd Rabbo Mansour Hadi renversé par l'insurrection Houthis au Yémen. Depuis, la coalition a lancé une seconde opération aux côtés des forces pro-gouvernementales intitulée «restaurer l'espoir» dans le but de détruire les positions et les infrastructures militaires de ces rebelles de confession zaydite, une variante du chiisme.

Fierté nationale

Ce sont déjà plus de trente sites qui ont été en partie détruits ou réduits en poussière dans ce conflit: le temple de Nakrah dans la ville antique de Baraqish, la forteresse médiévale d’al-Qahira... La capitale, Sana'a, n'a pas non plus été épargnée: 5.000 des 9.000 maisons traditionnelles ont été touchées par des frappes aériennes. 

Le 23 mai, le musée de Dhamar est réduit en poussière. Plus de 12.500 objets datant de 3.500 ans avant J.-C. disparaissent.

Si le tourisme ne s'est jamais développé à grande échelle en raison de l'insécurité tribale qui a souvent régné dans certaines régions, ce pays à l'histoire millénaire a toujours affiché la volonté de préserver son patrimoine. Par l'intermédiaire de la GOAMM (General Organization of Antiquities, Museums and Manuscripts), le Yémen dispose depuis longtemps de représentants dans toutes les régions qui coordonnent la mise en place de projets de restauration. Dans ce conflit où les médias ont un accès limité, la GOAMM joue un rôle essentiel de collecte d'informations sur les destructions, qu'elle transmet ensuite à l'Unesco.

L'anéantissement de ce patrimoine est d'autant plus grave que cet héritage est au cœur de l'identité du peuple yéménite. «Cela se voit dans les vieilles villes de 2.500 ans comme Sana'a, dans lesquelles les familles habitent toujours, constate Lamya Khalidi, archéologue et chercheuse au CNRS, dans l’architecture traditionnelle toujours vivante, dans la connaissance des Yéménites de leur histoire préislamique et de leurs origines tribales, et dans les vieilles traditions, qui sont toujours bien intégrées dans la vie moderne et dans la religion.» Les bâtis pré-islamiques ou les statues antiques figurent même sur la monnaie et rappellent cette période où le Yémen dominait la péninsule arabique.

«Archarnement spécifique» 

Ce patrimoine est actuellement ravagé par trois groupes distincts. Les Houthis ont effectué à de nombreuses reprises des bombardements indiscriminés, notamment à Aden et Taez, où ils combattent en milieu hostile. Leurs roquettes et leurs bavures ont détruit le seul cimetière chrétien, une mosquée indienne mais aussi de nombreux quartiers résidentiels

Ces destructions relèvent d'une volonté délibérée de supprimer toute trace de soufisme au Yémen

Franck Mermier, anthropologue

Les forces d'al-Qaida dans la péninsule arabique, elles, s'en prennent à des tombeaux de saints soufis. «Ces destructions relèvent d’une volonté délibérée de supprimer toute trace de soufisme au Yémen, tandis que les attentats suicides perpétrés par Daech dans les mosquées de Sana'a visent à semer la mort parmi les “chiites”», explique Franck Mermier, anthropologue spécialiste du Yémen.

Mais c'est la coalition dirigée par l'Arabie saoudite qui est à l'origine de la majeure partie des destructions. Selon elle, les rebelles utilisent les sites archéologiques pour se cacher et entreposer des armes. Elle avance donc ce prétexte pour justifier ses bombardements, comme celui du barrage de Marib, ancienne capitale du royaume de la reine de Saba. Construit au VIIIe siècle avant J.-C., il irriguait les champs de la région sur 10.000 hectares. Or, selon les spécialistes, ce site complétement isolé ne possède aucune valeur stratégique. Certains émettent donc l'hypothèse de frappes intentionnelles. 

Franck Mermier évoque «une volonté de vengeance et de punition collective qui relève du droit de tuer et de détruire un ennemi que l’on a décidé de faire plier jusqu’à ce qu’il se rende». Exemple frappant: «Saada, le berceau du zaydisme et le fief des Houthis, a été dévastée avec un acharnement spécifique», commente l'anthropologue.

Un homme marche dans les décombres de maisons détruites par un bombardement de la coalition, dans la ville de Saada, au nord-ouest du Yémen, le 26 mai 2015 | Reuters

Un archéologue qui souhaite rester anonyme pointe la volonté de l'Arabie saoudite de s'en prendre à ce qui est antéislamique. La doctrine wahhabite adoptée par cette monarchie condamne la visite de ces sites, qu'elle considère comme de l'idolâtrie

«Ce qui est troublant, explique-t-il, c'est que ce patrimoine est très visible et connu. Des destructions intentionnelles de la part des Saoudiens ne seraient pas surprenantes étant donné qu'ils détruisent leur propre patrimoine religieux. Autour de la Kaaba, là où la grue est récemment tombée, des travaux sont effectués alors que se trouvent des temples successifs très anciens antérieurs à l'islam. Je serais donc enclin à penser qu'il y a une bel et bien une volonté de détruire le patrimoine yéménite.»

«Étant donné qu’une liste des monuments à éviter a été transmise à la coalition par plusieurs parties [l'Unesco a rédigé, en juin, une liste de cinquante sites archéologiques à sanctuariser], ces frappes ne peuvent être qu’intentionnelles», confirme Lamya Khalidi. Jérémie Schiettecatte, archéologue qui a travaillé au Yémen jusqu'en 2010, reste dubitatif et tempère: «Il ne s'agit pas ici d'une politique généralisée car elle touche aussi des sites patrimoniaux plus récents de la période islamique.»

Deux poids, deux mesures de l'Occident 

Ce conflit n'est pas seulement un désastre culturel, il est aussi humain. Selon les Nations unies, on dénombre déjà plus de 5.000 morts, 25.000 blessés et 1,4 million de déplacés. L’Arabie saoudite et ses alliés bloquent le ravitaillement des zones rebelles. Une large partie de la population civile se retrouve donc privée d’eau potable, de médicaments et de nourriture. Pourtant cette guerre demeure absente de nos écrans et la communauté internationale s'enfonce dans son mutisme.

En France, le Yémen est un pays que l’on connaît mal et qui semble parfois moins stratégique que la Syrie, au carrefour entre l’Irak, la Turquie et Israël. Son conflit est également «difficilement lisible», ajoute Franck Mermier. 

Dans la guerre au Yémen, la France est du mauvais côté

La portée symbolique de la destruction de Palmyre par l'organisation État islamique explique en partie les réactions qui ont suivi la destruction du temple de Bêl ou celui de Baalshamin. Mais la différence de médiatisation des cas syrien et yéménite est aussi une question d'acteurs. «En Syrie, on souligne les faits de barbarie pratiqués sur les humains ou le patrimoine pour diaboliser l’État islamique. On insiste donc sur le manque de culture, d’humanisme et d’ouverture d’esprit de cette organisation», explique Jérémie Schiettecatte. Sauf que, dans la guerre au Yémen, la France est du mauvais côté:

«Les destructions, poursuit la source anonyme, sont principalement opérées par une coalition dirigée par l’Arabie saoudite donc il s’agit d’un gouvernement et d’une armée dites légitimes qui agissent avec le consentement international, et notamment le soutien de la France et des États-Unis. L’Occident n’est donc pas très intéressé à mettre le doigt sur les failles et les bavures de cette intervention.»

Le député socialiste Hervé Féron a cependant attiré l’attention de la ministre de la Culture Fleur Pellerin sur cette question le 7 septembre 2015 à l’Assemblée nationale, sans réponse convaincante. En conséquences, nos intérêts économiques continuent de primer sur la critique d'une intervention déplorable dont la France est complice.

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