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Laissons aux groupes de rock le droit d'avoir des noms idiots

Les désormais ex-Viet Cong.

Les désormais ex-Viet Cong.

Le groupe de rock canadien Viet Cong a décidé de donner raison à tous ceux qui jugaient ce nom offensant et de changer d'identité. Mais faut-il réellement s'en réjouir?

Ne les appelez plus Viet Cong: le groupe canadien, auteur cette année d'un premier album remarqué et passé cet été en France par la Route du rock, a annoncé son intention d'abandonner son nom actuel, qui désigne le Front national de libération du Sud Vietnam, l'armée communiste qui combattait les forces américaines pendant la guerre du Vietnam. Dans un post publié sur Facebook, le quatuor justifie notamment sa décision par les «nombreuses et profitables conversations» qu’ils ont eues avec des membres de la communauté vietnamienne en Amérique du nord:

«L’art et la musique sont affaire d’expression créatrice. Néanmoins, notre nom de groupe ne constitue pas notre cause, et nous n’allons pas nous battre pour lui.»

Si la décision du groupe est respectable et lui appartient, on ne peut s’empêcher d’être un peu gêné par la façon quasi-unanime dont elle est accueillie –d’autant que, timing malheureux, l’annonce survient juste avant un événement corporate, le Polaris Prize, pour lequel Viet Cong fait partie des albums nominés. La plupart des articles publiés sur l’affaire donnent raison au changement de nom en invoquant son côté choquant, sans pointer à aucun moment la question de la liberté d’expression et des limites à imposer à celle-ci dans un contexte artistique (question que nous avions déjà évoquée à l'occasion de l'annulation du concert parisien du groupe VIOL).

Dans une intéressante tribune, April Aliermo, chanteuse du groupe Hooded Fang, rapproche ainsi le cas de Viet Cong de celui de Gang of Four, un des plus grands groupes post-punk. Selon elle, avoir choisi un tel nom en référence au groupe de dirigeants chinois à l'origine, avec Mao, de la Révolution culturelle est «inacceptable». En mars, Andy Gill, le guitariste de Gang of Four, avait répondu par avance à ce genre de critiques en estimant que demander à un groupe comme Viet Cong de changer de nom était «anti-libéral, antidémocratique et anti-progressiste», ajoutant:

«Il faut traiter les gens en adultes, capables de prendre leurs propres décisions. Nous ne devrions pas décider pour les gens de ce qu'ils sont capables de comprendre ou non. Les artistes, les réalisateurs, les écrivains, les musiciens ne doivent pas être censurés pour pouvoir faire passer leur message, politiquement ou autrement.»

«Notre son, notre image, même la façon dont ces deux mots s’affichaient sur du papier»

L'argument pourrait s'appliquer à d'autres groupes de l'époque punk: les Damned, par exemple, s'étaient appelés ainsi en référence au film de Luchino Visconti, chronique perverse d'une famille sous le nazisme. Mais ce sont les exemples de Joy Division et New Order qui sont le plus souvent cités, à l’appui de l’un ou l’autre camp –le premier nom venait du roman House of Dolls de Karol Cetinsky, où il désignait des bordels de prisonnières juives réservés aux soldats nazis, le second d’un article de journal repéré par le manager du groupe, Rob Gretton, à propos de «l’ordre nouveau» mis en place au Kampuchea démocratique à partir de 1975, c'est à dire du régime khmer rouge. Dans les deux cas, des noms ayant un potentiel offensant immense. Les défenseurs du non-changement de nom arguent que les groupes ne l’ont pas fait à l’époque; le camp adverse cite les propos du guitariste Bernard Sumner dans son autobiographie Chapter and Verse:

«Devenu plus mature, je ne le choisirais probablement pas [le nom de Joy Division, ndlr], car je sais qu’il offenserait et blesserait des gens, mais à l’époque, j’étais jeune et, disons-le, égoïste.»

Ratant au passage un autre aspect, souligné par Sumner quelques lignes plus haut:

«Je pensais vraiment qu’il s’agissait d’un super nom pour un groupe. Pas juste n’importe quel groupe, pour le nôtre. Il me semblait qu’il remplissait tous les critères de ce que nous recherchions: notre son, notre image, même la façon dont ces deux mots s’affichaient sur du papier.»

Joy Division comme New Order étaient des noms sales, malsains, qui puaient un peu, des noms, aussi, quelques peu cryptés. En ce sens, ils reflétaient à la fois leur époque mais aussi le groupe qui les avait trouvés, qui (Ian Curtis excepté) n'était pas franchement composé d'intellectuels –pas toujours très finauds, mais mystérieux.

Génération Rambo

Les noms de groupe constituent une marque au carbone 14 de notre époque, et aussi de l'identité de leurs créateurs. Si tant de groupes, au tournant des années 1970-1980, faisaient référence au nazisme, c'était par provocation punk, mais aussi le reflet d'une génération née après guerre et qui n'avait pas le même rapport tragique à l'Histoire que celle de ses parents. Viet Cong a été critiqué au nom du concept (très débattu) d’«appropriation culturelle»: il leur a été reproché (à ce sujet, il faut lire la tribune publiée par Sang Nguyen, un Américain d'origine vietnamienne) de réutiliser (rentabiliser) une histoire à laquelle ils ne peuvent s’identifier en tant que Canadiens blancs de Calgary. Mais leur nom, justement, raconte leur histoire, quand bien même celle-ci n'est pas brillante, comme eux l'ont raconté dans une interview:

«Le nom vient de notre batteur, et des films que nous regardions à l'adolescence. Les Viet Cong étaient toujours les méchants dans les films.»

Trente ans après le punk, Viet Cong reproduit en somme ce rapport détaché à l'histoire: de même qu'on était passé du «plus jamais ça» de 1945 à la réutilisation provocante des symboles du nazisme, on est passé de l'émoi sur le sort des Vietnamiens exilés à la méconnaissance historique d'une génération biberonnée à Rambo. Ce n’est sans doute pas très malin, mais les groupes de rock ont aussi le droit d'être idiots.

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