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Le viol et «l’effet pingouin»: comment la théorie des jeux peut aider les victimes à porter plainte

 PRO Howl Arts Collective |take back the night 23/11/13 via Flickr License by

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Une site donne l'opportunité à d'éventuelles victimes d'agressions sexuelles de dissocier le moment du signalement des faits d'une éventuelle plainte. Une manière de les inciter à parler de ce qu'elles ont vécu en toute sécurité.

Être victime de viol ou d’agression sexuelle est déjà en soi une épreuve très dure. Mais être incomprise, ne pas être crue ou devoir affronter les questions et les doutes des personnes qui vous demandent de répéter de nombreuses fois la même version pour déceler des incohérences éventuelles ajoute encore à la dureté de cette épreuve. Pour ces raisons et pour d’autres, beaucoup de victimes ne déclarent pas ce qui leur est arrivé. Mais une nouvelle technologie pourrait permettre d'éviter l'effet d'isolement et les craintes qu'il suscite, en croisant les différent signalements. S'ils le désirent, les utilisateurs pourraient ainsi choisir de remonter leur signalement aux autorités uniquement si une autre personne s'est plainte d’un même suspect. 

L’ONG qui a développé ce nouveau projet, dénommé Callisto, est partie du constat suivant: une étudiante sur cinq qui est allée à l’université durant les quatre dernières années déclare avoir déjà subi une agression sexuelle, mais seulement 11% d’entre elles l’ont rapportée aux autorités éducatives ou à la police. Pourquoi? À cause de «l’effet pingouin» (aussi appelé inertie excessive), un mécanisme psychologique décrit par les économistes Joseph Farrell et Garth Saloner:

«Des pingouins se rassemblent au nord de la banquise, et la faim commence à se faire sentir. Ils se disent indistinctement qu’ils aimeraient bien aller chercher à manger au fond de l’eau, mais craignent tous qu’un prédateur n’y soit logé. Personne ne bouge tant que personne n’a commencé à bouger, donc personne ne bouge…»

Pour les victimes, trois possibilités

Voilà comment des pingouins peuvent passer à côté d’un bon repas exempt, en réalité, de tout danger. Mais cette petite histoire rend compte de bien d’autres phénomènes. Elle explique par exemple pourquoi des consommateurs boudent une nouvelle technologie qui leur faciliterait la vie. Et pourquoi, dès lors que cette même technologie commence à être connue, des milliers de gens se précipitent alors dessus. Aucun d’eux ne voulait en fait subir le coût d’un apprentissage potentiellement inutile. Dans le cas des viols, les victimes ne veulent pas avoir à subir le coût du premier interrogatoire empreint de suspicion...

Même en arrêtant les agresseurs après leur deuxième victime, près de 60% des viols pourraient être empêchés

Le site Callisto permettra d’atténuer cet effet, veulent croire ses inventeurs. Les victimes présumées auront en effet trois choix: porter plainte directement auprès du coordinateur au sein de l’université chargé de faire respecter la loi; sauvegarder leur plainte dans Callisto et la garder pour plus tard; ou sauvegarder la plainte et ne la déclencher que si une autre personne poursuit une démarche similaire contre le même suspect présumé. Même en arrêtant les agresseurs seulement après leur deuxième victime, les concepteurs de Callisto estiment qu’ils pourraient empêcher près de 60% des viols commis.

Croiser les recherches juridiques et économiques

L’avantage de Callisto est ainsi d’éviter que le doute ne soit jeté sur des victimes qui se réveilleraient des années plus tard, comme cela s’est produit dans le cas de Tristane Banon, qui a choisi de raconter en 2011, peu de temps après les accusations de Nafissatou Diallo à l’encontre de l’ex-patron du FMI, l’histoire de son agression sexuelle par Dominique Strauss-Kahn, soit huit ans après que les faits se soient produits. Enregistré comme dans une sorte de banque de dépot, à la manière de l’INPI pour la propriété industrielle, la déclaration d’une présumée victime de viol sera plus crédible.

Si Callisto a vu le jour, c’est grâce au croisement de recherches dans les domaines juridiques et économiques. Deux juristes ayant aussi une formation d’économiste, Ian Ayres et Cait Unkovic, se sont en effet inspirés de la théorie des mécanismes d'incitation –un champ de recherche de la vaste théorie des jeux. Ils ont écrit un article en 2012 dans la revue spécialisée Michigan Law Review, en proposant diverses applications dans le champ social. Cette théorie pourrait notamment être utile dans le cas des lanceurs d’alerte, qui eux aussi sont plus enclins à déclarer les infractions, malversations ou dysfonctionnements qu’ils ont constaté lorsqu’ils savent qu’ils seront soutenus par d’autres collègues. Avis aux geeks, vous avez là un concept tout trouvé pour vous lancer dans la fabrication d’une nouvelle application.

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