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Les images de 1987 sont formelles: le rugby, ça n'était pas mieux avant

Pour contrer tout accès de nostalgie, rien de tel que de revoir la toute première finale du Mondial entre la France et la Nouvelle-Zélande.

«On pourrait re-regarder la finale de la Coupe du monde 1987 et raconter ce qu’on voit. Je suis sûr que ça en dirait plus que n’importe quel article sur l’évolution du rugby en trente ans.» Voilà des choses qu’on sait intuitivement, qu’on dit sans avoir creusé la question, qu’on a lu de temps en temps avec force stats sur le «temps de jeu effectif», mais on voulait documenter le sujet avec quelque chose de simple et direct.

Ils sont trop nombreux à nous dire que le jeu actuel est trop formaté. Qu’il manque d’âme et de créativité. A assurer que le «rugby d’avant», c’était les valeurs et le beau jeu (on vous laisse déduire ce qu’il est aujourd’hui)... Il fallait le vérifier avec des faits plutôt qu'avec des slogans. Une visionnage dépassionné de la finale de 1987: voilà un trip rétro qui s'annonçait prometteur. Rendez-vous fut pris avec une vidéo YouTube commentée en russe, histoire de ne subir aucune influence notoire du climat de l’époque.

Pour aller au bout de l’idée, il était cependant indispensable confier ce travail à une personne délestée du moindre affect par rapport au jeu des années 80. Quelqu’un pour qui, le rugby normal, c’est le Top 14, la feu H Cup, le jeu archi-pro des années 2000. Un professional-era native du rugby, en quelque sorte. Et c’est ainsi que je demandai à Marion Lot de rédiger cet article à ma place.

Marion Lot est une jeune journaliste parfaitement au fait des affaires de l’Ovalie. Elle a plongé dans l’histoire du rugby d’après-guerre pour les besoins d'un article et n’est pas soupçonnable de voir le sujet sans recul. Elle est née en 1992. Elle n’a jamais vu Serge Blanco jouer, était gosse quand Bernard Laporte dirigeait l’équipe de France et à peine au lycée quand il est devenu ministre. Même Jonah Lomu, c'est du rugby vintage à ses yeux.

Son regard sur le rugby d’alors est parfaitement neuf. Elle était toute désignée pour ce saut dans l’inconnu. Elle n’a pas été déçue. Après cette expérience, ne lui dites pas que le rugby, c'était mieux avant. Elle pourrait croire que c’est du mauvais humour. Cédric Rouquette


La France de Serge Blanco et Philippe Sella face à la Nouvelle-Zélande de David Kirk et John Kirwan. Première finale de la Coupe du monde. Franchement, ça s’annonce bien, même si, en 1987, on peut visiblement disputer un match de cette importance dans un décor de stade municipal amélioré.


Comme dans tout match des All Blacks qui se respecte, la rencontre débute par le haka des joueurs.  C’est mythique, le haka. Mystique aussi, puisque les Blacks sont transcendés par l’esprit de leurs ancêtres dans cette séquence culte qui a vocation à impressionner l’adversaire. Mais honnêtement, les quinze freluquets sur la pelouse ressemblent plus à des danseurs qu’à des guerriers. Ils gigotent, ça oui. Ils prononcent des paroles en maori qui nous sont, certes, inaccessibles. Mais ils le font sans grande conviction.

Bien sûr, aujourd’hui le haka est sonorisé, il fait partie du show, il est filmé en multicaméras. Ça aide à faire passer les frissons. Mais celui de 1987, avec le même déploiement, en sortirait tout rikiki. Tout cela excite quand même le troisième ligne français Eric Champ, dont le regard pénétré et l’attitude belliqueuse contribuent plus que tout à donner du crédit à la chorégraphie-maison. S’il n’était pas à quelques minutes du coup d’envoi de la première finale de la Coupe du monde de rugby, peut-être sourirait-il. Ce qui lui est proposé est, au mieux, très approximatif.

Les avants de 1987 sont à peine plus épais que les trois-quarts d’aujourd’hui

Le haka n’est pas le seul à avoir rétréci. Les joueurs aussi. Il faut bien évoquer les gabarits des acteurs si on veut donner toute son amplitude à l’exercice. Les avants de 1987 sont à peine plus épais que les trois-quarts d’aujourd’hui. Les deuxièmes lignes ressemblent à de grandes tiges un peu dégingandées. Les demis de mêlée sont vraiment petits. Et les piliers sont grassouillets comme le veut la légende.

C’était donc vrai: avant, le rugby était un sport ouvert à tous. Même le plus haut niveau n’était pas réservé à des Rambos bodybuildés. Les petits, les grands, les gros, tout le monde trouvait sa place. Entre la finale de 1987 et celle de 2011, le joueur moyen a pris 3 centimètres et 13 kilos. La norme de 2015, c’est 1m88 pour 104 kilos. Philippe Sella, titulaire au centre de l’équipe de France en 1987, mesurait 1m80 pour 83 kilos, et il en était une sorte de portrait-robot. Mathieu Bastareaud, titulaire du poste en Angleterre, mesure quasiment la même taille que son aîné (1m83). Il pèse officiellement 40 kilos de plus.


Le match commence. Les All Blacks donnent le coup d’envoi, tout de noir vêtus. Comme aujourd’hui. Enfin, presque. Les joueurs portent tous des maillots extra-larges, dans lesquels on pourrait faire rentrer trois Sébastien Chabal. Oui on sait. Ils n’y peuvent rien, les joueurs. La mode, ça va ça vient. Après une ou deux actions, on comprend pourquoi les rugbymen sont passés aux tenus hyper moulantes. Certainement un peu pour exhiber leurs pectoraux devant les supportrices, totalement absentes des tribunes en 1987. Mais surtout pour des raisons hautement technico-tactiques: quand le maillot les moule tellement qu’il faut un chausse-pied et l’aide d’un coéquipier pour l’enfiler, impossible de se faire attraper in extremis par un adversaire. En 1987, cela arrive tout le temps.


Assez rigolé avec le haka, les maillots trop grands, les shorts trop courts et quelques moustaches désuètes. On passe au jeu.

La première touche intervient dès la première minute. Elle nous rappelle d’emblée que les règles ont changé. Interdiction de porter les sauteurs. Donc chacun se débrouille comme il peut. Tout le monde s’agite, sautille et lève les bras pour essayer d’attraper au vol le ballon lancé d’une main, pas droit du tout, et probablement un peu au hasard par Sean Fitzpatrick, le talonneur néo-zélandais. On dirait une bande de demoiselles d’honneur devant le lancer du bouquet de la mariée. C’est un joyeux bordel, pas très efficace. Loin des mécaniques minutieusement réglées d’aujourd’hui qui tutoient les quatre mètres d’amplitude.

Monsieur l’arbitre, la mêlée, il regarde ça de loin. Ce qui se passe en-dessous n’est visiblement pas trop son problème

A peine le ballon sorti de la touche, en-avant. Première mêlée. Le talonneur cale ses piliers sous ses bras, les deuxièmes lignes se lient. C’est parti! L’impact à l’entrée est d’une violence extrême. Les premières lignes ont presque pris deux pas d’élan pour se rentrer dedans. Ça pousse des deux côtés. C’est un vrai combat, qui n’a pas grand chose à voir avec les mêlées très règlementées d’aujourd’hui, où l’arbitre est un acteur tatillon.

D’ailleurs ici, Monsieur l’arbitre, la mêlée, il regarde ça de loin. Ce qui se passe en-dessous n’est visiblement pas trop son problème. Et même quand il devient urgent d’intervenir, par exemple, en deuxième mi-temps, quand le talonneur français Daniel Dubroca balance un bon vieux coup de pied dans les côtes de son homologue Fitzpatrick au sol, il prend son temps, Kerry Fitzgerald. Loin de l’action, c’est son arbitre de touche qui lui signale la faute. Il prend alors sa décision, irrévocable et sans appel: aimable rappel à l’ordre au capitaine français et pénalité. Aujourd’hui, un geste comme ça, c’est carton rouge illico, commission de discipline et probablement suspension.


Le jeu se poursuit. Au pied. Souvent au pied. Trop souvent au pied. En gros, depuis quinze minutes, le match ressemble à: coup de pied – touche – mêlée. Puis coup de pied - touche - mêlée…  En boucle. Parfois, un joueur audacieux tente une passe. Mais le ballon est en cuir ultra-lisse. Nous n’en sommes plus aux ballons en vessie de porc cher aux origines du rugby, mais pas encore non plus aux ballons en polyuréthane, cuir synthétique, polyester stratifié et latex d’aujourd’hui, conçus pour coller aux mains des joueurs. Résultat, personne n’arrive à enchainer trois passes sans faire tomber le sésame ovale. On enchaîne les mêlées. Cette finale à l’Eden Park, c’est un récital de piliers. Le talonneur en tournée avec son orchestre.


Quand, par bonheur, les arrières ne font pas tomber le ballon, ils font plus ou moins n’importe quoi avec. Une sorte d’improvisation totale, où ni la défense ni l’attaque ne sont organisées. Ou alors, c’est que rien ne marche. Vraiment rien, ni pour les Français, ni pour les Néo-Zélandais. En revanche, quand ça fonctionne, il faut bien l’admettre, ça a de la gueule, ça va vite, ça transperce les lignes, et ça marque les esprits. Comme sur l’essai de John Kirwan, l’ailier des Blacks, en deuxième mi-temps.

L'essai de Kirwan

Ce petit bijou part d’un maul dans le camp français. Le n°9 néo-zélandais sort le ballon, sans qu’aucun défenseur bleu ne s’en inquiète, hormis Pierre Berbizier. David Kirk l’esquive sans peine et court, court, court dans la défense française paniquée. Franck Mesnel le rattrape finalement et le plaque parfaitement, mais Kirk parvient à passer la balle, qui se retrouve rapidement dans les mains de John Kirwan puis dans l’en-but.

Aujourd’hui, un essai de cette facture ne pourrait pas se produire. Pourquoi? Déjà parce que Thierry Dusautoir n’aurait jamais laissé David Kirk s’échapper comme ça. Il lui aurait collé un gros plaquage dans les côtes dès son début de commencement du contournement du regroupement. Fin de l’histoire. Et si Dusautoir l’avait loupé –chose qui n’arrive que dans les contes pour enfants–, un autre troisième ligne aurait rattrapé Kirwan avant son arrivée dans l’en-but. Ici, l’ailier néo-zélandais marque alors que les avants français sont encore en train de se relever du maul initial.

En même temps, les regroupements de 1987 sont visuellement beaucoup plus violents que ceux d’aujourd’hui. Les joueurs mettent une éternité à s’en relever. Il arrive même qu’ils ne parviennent pas à le faire sans intervention des soigneurs. En première mi-temps, le deuxième ligne français Alain Lorieux reste au sol, le crâne ouvert. Le soigneur français arrive. Sans gant, il lui tripatouille le crâne, puis commence à fouiller dans son petit sac à dos. Visiblement pas très organisé, il ouvre toutes les poches deux fois et farfouille pendant une durée interminable… Il finit par en sortir un tube de ce qui a tout l’air d’être de la simple vaseline. Il en colle une lichette sur le crâne de Lorieux. Le tour est joué, on n’en parle plus! L’image est une hallucination si on doit la comparer à celle des soigneurs d’aujourd’hui, à leurs examens méticuleux, équipés de leurs immenses sacs, remplis de crèmes, bombes de froid et autre straps.


En 1987, la vaseline est un produit miracle puisque tous les joueurs vont au bout de la rencontre sans qu’aucun des deux coaches n’ait à faire de changement. Même les piliers, énormément sollicités, jouent les 80 minutes. Cela serait impensable aujourd’hui: le temps de jeu effectif a presque doublé entre la finale de 1987 et celle de 2011. Dans la première, le ballon a été vivant pendant 21 minutes. Il l’a été 37 minutes en 2011. Pour résumer, on aura vu 21 minutes de jeu brouillon, 58 coups de pied, 40 mêlées et 43 touches, soit 141 séquences n’ayant qu’un rapport lointain avec le jeu au grand air manifestement ancré dans les mémoires. Les râleurs peuvent continuer à se plaindre du rugby moderne. Nous resterons catégorique: non, le rugby, ce n’était pas mieux avant. Surtout que déjà en 1987, à la fin, la France perd en finale, 29-9.

 

Une première version de cet article indiquait par erreur qu'Eric Champ était deuxième ligne alors qu'il était troisième ligne. Par ailleurs, nous écrivions que l'équipe de Nouvelle-Zélande ne comportait aucun joueur maori alors qu'ils étaient trois (Buck Shelford, Chase Stanley et Michael Jones). Merci à @vinzealand et @fmazet pour leur vigilance.

 

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