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Rostock 1992, les «Nuits de Cristal» de l'Allemagne réunifiée

La «résidence des Tournesols» (via Wikimedia Commons).

La «résidence des Tournesols» (via Wikimedia Commons).

La récente série d'attaques contre des foyers de réfugiés a réveillé le spectre des émeutes racistes survenues il y a vingt-trois ans, durant lesquelles plus d'une centaine de travailleurs vietnamiens ont failli perdre la vie.

Lichtenhagen, août 1992. Cela fait des mois que plusieurs centaines de demandeurs d'asile campent dans des conditions déplorables sur les pelouses qui bordent la ZAST, acronyme sous lequel est désigné le bureau d'inscription central des demandeurs d'asile. Le foyer de réfugiés qu'elle abrite, dans lequel seuls les migrants ayant obtenu le droit d'asile sont hébergés, est surpeuplé. Il est situé dans l'un des nombreux «Plattenbau» qui quadrillent ce quartier déshérité de la banlieue du port du Rostock. Lichtenhagen est une de ces «cités-modèles» comme on en bâtissait à tout-va en ex-RDA dans les années 1970.

Depuis la chute du bloc de l'Est, les demandes d'asile ont explosé en Allemagne, passant de 121.315 dossiers déposés en 1989 à 438.191 en 1992. Les migrants, dont la plupart sont originaires de Roumanie et d'ex-Yougoslavie, doivent souvent patienter dehors pendant plusieurs jours avant de pouvoir déposer leur demande d'asile. Malgré les demandes répétées des habitants du quartier, la municipalité de Rostock refuse de les loger ailleurs ou d'installer des toilettes mobiles devant la ZAST. Argument dégainé à l'époque par le sénateur de l'Intérieur de Rostock, Peter Magdanz (SPD):

«Nous aurions attiré encore plus de demandeurs d'asile si nous avions ouvert d'autres foyers.»

L'exaspération des habitants du quartier trouve alors un large écho au sein de la classe politique et de la presse locale, souligne le chercheur en sciences politiques Thomas Prenzel, auteur d'une étude sur les émeutes de Rostock et leur résonance dans la société allemande, parue en 2012:

«Il y avait un manque d'empathie et de compréhension à l'égard des réfugiés. Personne à Rostock-Lichtenhagen, ni les responsables politiques, ni la presse, ne s'intéressait à leur situation ou aux raisons qui les poussaient à venir en Allemagne. On ne s'intéressait qu'à la situation des habitants sur place.»

«L'Allemagne aux Allemands, les étrangers dehors!»

Le samedi 22 août 1992, plusieurs milliers d'habitants en colère se rassemblent devant la ZAST. Galvanisés par la présence de quelques caméras de télévision, certains habitants commencent à jeter des pierres, des cocktails Molotov et d'autres projectiles sur les vitres du bâtiment et celles de l'immeuble voisin, la Résidence des tournesols, où sont logés des travailleurs vietnamiens, tandis que la foule scande «L'Allemagne aux Allemands, les étrangers dehors!». On entend même quelques «Sieg Heil!». La vingtaine de policiers dépêchée sur place devient immédiatement la proie des casseurs. Ce n'est qu'à l'aube, après l'arrivée de multiples renforts, que l'émeute sera finalement maîtrisée.

Le lendemain, rejoints par plusieurs centaines de néonazis venus de toute l'Allemagne, les émeutiers prennent à nouveau pour cible la ZAST et la Résidence des tournesols, sous les applaudissements de milliers d'habitants réunis comme s'il s'agissait d'un spectacle. Parmi les armes saisies ce jour-là par la police, à nouveau dépassée par l'ampleur de la mobilisation: des battes de baseball, des marteaux, des pommes de terre piquées de clous. Malgré les centaines de policiers dépêchés sur place, des néonazis parviennent à s'introduire jusqu'au sixième étage du foyer de travailleurs vietnamiens, terrorisant les habitants.

«C'est de la peur à l'état pur»

Le lundi, le foyer de la ZAST est évacué, mais rien n'est fait pour mettre à l'abri les habitants de la résidence des tournesols. Le soir même, tandis que les émeutiers affrontent les forces de l'ordre, des néonazis s'introduisent à nouveau dans le foyer de travailleurs, où ils mettent le feu aux étages du bas. Enfermés avec quelques gardiens et une équipe de télévision allemande, les 120 résidents vietnamiens réussissent à se sauver des flammes in extremis en s'échappant par le toit. Stagiaire à la chaîne de télévision publique ZDF, le journaliste Jochen Schmidt raconte en détail dans le livre PolitischeBrandstiftung comment le groupe de personnes avec qui il se trouvait est parvenu à s'échapper en forçant une porte donnant sur la ZAST voisine, elle aussi en feu. Le rédacteur de l'équipe de télévision, Thomas Euting, aura ces mots face à la caméra quelques minutes avant que la porte ne cède:

«C'est une situation dont on nous a parlé il y a seulement un quart d'heure. Et d'un coup on se retrouve en plein dedans. Et la peur que nous ressentons à cet instant parce que des gens mettent le feu en bas, parce qu'ils menacent ces gens, parce que des gens courent, c'est la même que celle que ces étrangers ont ressenti ici durant deux nuits. Et c'est de la peur à l'état pur.»

Bloqués par la foule massée devant les deux immeubles en flammes, les pompiers ne pourront commencer à éteindre le feu qu'une heure et demi après leur arrivée. Les travailleurs vietnamiens seront évacués dans la nuit.

«Un remake de la "Nuit de Cristal"»

Un racisme qui couvait depuis longtemps faisait montre ici d'une violence d'une ampleur inouïe

Thomas Prenzel, chercheur

Les images des émeutes de Rostock ont fait le tour du monde. «Ce sont les actes de violence raciste les plus importants et les plus horribles qu'a connu l'Allemagne depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale», explique Thomas Prenzel, qui qualifie les émeutes de «pogrom». En 2012, lors du vingtième anniversaire de l'évènement, l'hebdomadaire Die Zeit écrivait que «les images tournées par les caméras de télévision en août 1992 ressemblent à un remake de la "Nuit de Cristal"».

Ces événements très médiatisés ont profondément secoué la société allemande, écrit Thomas Prenzel:

«Un racisme qui couvait depuis longtemps faisait montre ici d'une violence d'une ampleur inouïe, devant laquelle l'autorité de l'État a temporairement capitulé.»

L'affaire se révèlera de plus être un désastre judiciaire: la plupart des poursuites lancées par le tribunal de Rostock contre 257 personnes seront abandonnées faute de preuves. 44 personnes seront condamnées. Seuls quatre d'entre elles seront condamnées à des peines de prison ferme allant de sept mois à trois ans. La procédure judiciaire durera onze ans et restera dans les mémoires comme «le plus grand scandale judiciaire de l'après-guerre».

Conséquences radicales

Les conséquences de ces émeutes, survenues en plein débat sur l'immigration et le droit d'asile en Allemagne, seront radicales sur le plan politique: à peine quelques mois plus tard, le Bundestag réformera profondément le droit d'asile, dont la définition était jusque là très vaste, reflétant les valeurs humanistes de la jeune République fédérale allemande. Cette réforme sera accompagnée de restrictions concernant la procédure de demande d'asile: depuis 1993, les migrants qui arrivent en Allemagne en traversant un de ses pays frontaliers ou ceux qui sont originaires de pays considérés comme «sûrs» ne peuvent par exemple plus obtenir l'asile. Rien que cette année-là, le nombre de demandes d'asile est tombé à 322.599, puis à 127.210 en 1994.

Deux ans plus tôt, le gouvernement du Land de Bavière avait déjà déposé une requête auprès du Conseil fédéral, demandant à ce que la loi fondamentale soit réformée de manière à ce que le droit d'asile ne soit pas accordé quand «les capacités d'accueil de la République fédérale sont dépassées en raison de l'afflux de réfugiés au regard de l'hébergement, des possibilités d'emploi, de l'intégration et de la sécurité». Et plusieurs foyers de réfugiés, à l'instar du centre d'hébergement d'Hoyerswerda, en Allemagne de l'Est, avaient déjà été la proie de néonazis durant les mois précédant les émeutes de Rostock. Mais la violence dont le quartier de Lichtenhagen a été le théâtre reste jusque là inégalée, au risque d'être «muséifiée», comme le craint Thomas Prenzel:

«On a donné une dimension historique à Rostock-Lichtenhagen, comme si une telle flambée de violence ne pouvait plus jamais se produire.»

Aucun mémorial

'Allemagne s'assume aujourd'hui comme pays d'immigration, contrairement à ce qu'affirmait le projet de coalition signé par la CDU et le FDP
en 1983

Au mois d'août 2015 pourtant, une série d'incendies volontaires a frappé des foyers de réfugiés situés dans les villes de Nauen, Leipzig, Döbeln, Berlin et Heidenau, dans l'est du pays, réveillant le spectre des violences xénophobes survenues il y a 23 ans. Mais le pays a entre-temps changé de visage. L'Allemagne s'assume aujourd'hui comme pays d'immigration, contrairement à ce qu'affirmait le projet de coalition signé par la CDU et le FDP en 1983. Elle devrait accueillir près d'un million de réfugiés en 2015. «Le débat actuel sur l'immigration n'est pas mené de manière hystérique, paniquée, comme c'était le cas au début des années 1990», souligne Thomas Prenzel.

Aucun mémorial ne rend aujourd'hui hommage aux victimes du pogrom de Rostock-Lichtenhagen. En 2012, un «chêne de la paix» avait été planté devant la résidence des tournesols et inauguré par le président fédéral Joachim Gauck en personne, mais avait été aussitôt coupé par un groupe d'activistes d'extrême gauche qui considérait ce symbole comme inapproprié, le chêne renvoyant selon eux au «nationalisme allemand» et au «militarisme». L'arbre n'a pas été remplacé. Preuve que, vingt-trois ans après les faits, la blessure n'est toujours pas refermée.

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