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Pourquoi des gens mentent en s'affirmant survivants du 11-Septembre

La statue de la Liberté et Manhattan après les attaques, le 11 septembre 2001.G. SEMENDINGER / NYPD

La statue de la Liberté et Manhattan après les attaques, le 11 septembre 2001.G. SEMENDINGER / NYPD

L'acteur Steve Rannazzisi qui prétendait avoir été dans la tour sud du World Trade Center au moment des attentats a dû reconnaître que c'était un mensonge après une enquête du New York Times.

Avez-vous déjà rencontré des mythomanes? Pas simplement des gens qui exagèrent. De vrais mythomanes, je veux dire. Cela m’est arrivé. Ou plutôt c’est arrivé à l’un de mes proches, qui avait pour compagne une vraie mythomane. Cette personne s’était inventée un métier, si bien qu’elle sortait tous les jours à heure régulière pour faire croire qu’elle allait «au travail», alors qu’elle n’en avait pas. 

Entre autres absurdités et souffrances causées par ces mensonges, ce proche, qui tenait tant à cette personne, allait aussi toutes les semaines la déposer en face de l'hôpital, le coeur serré, en priant pour un miracle. Car la grave maladie qu’elle lui avait annoncé, disait-elle, était «incurable». Il n'en était rien. Pendant des mois, aucun de nous, les amis de ce proche, ne nous sommes doutés de rien. Nous prenions de plus en plus goût à la présence de sa compagne, nous admirions son aisance, son «naturel», son intelligence.

Quand tout s’est écroulé, il n’est resté que cette grande incompréhension: mais pourquoi? Pourquoi prendre ce risque si grand de détruire toute la confiance, pourquoi s’inventer une seconde vie quand on est soi-même déjà, sans tous ces mensonges, une personne spirituelle, pleine de vie, sensible?

Syndrome de Münchhausen

C’est un peu la même question qui se pose lorsqu’on lit l’histoire de l’acteur américain Steve Rannazzisi. Pendant des années, la vedette de la série télévisée The League a raconté que le jour du 11-Septembre, il avait assisté au crash depuis le 54e étage de la tour sud du World Trade Center, dans son bureau chez Merrill Lynch. 

«J’étais là quand la première tour a été heurtée, nous avons été comme bousculés dans toute la pièce», explique-t-il dans une interview en 2009. 

Je ne sais pas pourquoi j’ai dit cela

Mais les mensonges finissent souvent par révéler leur vraie nature. Confronté à des preuves fournies par le New York Times, Steve Rannazzisi a tout avoué.


Quelle mouche a donc piqué cet acteur, qui, en 2009, avait déjà quatre films à son actif? Ses déclarations ne nous donnent pas vraiment d’indice: «Je ne sais pas pourquoi j’ai dit cela»a tweeté la starqui mentirait aussi sur son CV, en répétant des excuses. Mais un article du Washington Post donne quelques éclairages sur le sujet. Il suggère une proximité avec le syndrome de Münchhausen, une sorte de mise en abyme de pathologie, puisqu’il s’agit d’une maladie qui se caractérise par le besoin de simuler une autre maladie.

Attirer l'attention

Ce syndrome a été décrit par Richard Asher en 1951, dans un article sobrement titré «syndrome de Münchhausen»

«Le patient est admis à l’hopital avec une maladie apparemment aigue qui est accompagnée d’un récit plausible et dramatique. Mais généralement cette histoire est totalement fausse, et l’on découvre peu après qu’il a essayé de tromper un grand nombre d’hopitaux; et il est en général très réticent aux moindres conseils des docteurs et des infirmières, avec lesquels il se dispute régulièrement. Une des caractéristiques de cette maladie est aussi un grand nombre de cicatrices.»

Les gens qui en sont atteints sont conscients du fait qu’il s’agit d’un mensonge, mais sont incapables de reculer. L’une des explications courantes est qu’ils cherchent à attirer l’attention, afin d’en tirer des bénéfices. 

Besoin d'appartenance

Mais dans le cas de mensonges tels que celui de Steve Rannazzisi, il se pourrait que par-delà ce désir, les personnes éprouvent aussi une souffrance de ne pas faire partie de manière plus proche ou plus intime du mouvement de solidarité qui se joue lors de traumatismes collectifs aussi important que le 11-Septembre. Ou par exemple l’Holocauste, une période de l’histoire qui a aussi son lot de mythomanes et de prétendues victimes, rappelle le Washington Post.

Rachel Dolezal avait réussi à se faire passer aux États-Unis pour une afro-américaine pendant des années

C’est une des explications avancées par l’un des proches amis de Tania Head, ex-présidente du réseau de survivants du World Trade Center, qui elle aussi a raconté qu’elle était là, à côté des tours, le 11 Septembre 2001, malgré des preuves avancées depuis qu’elle était en Espagne ce jour-là.

«Elle a eu besoin de pouvoir créer cette intimité, cette connivence. Elle avait besoin d’être dans cette communauté et non en dehors. (...) Les gens ont besoin plus que tout de ce sentiment d’appartenance à un groupe.»

Un autre cas illustre ce besoin d’appartenance à tout prix: celui de Rachel Dolezal. Cette femme de couleur blanche avait réussi à se faire passer aux États-Unis pour une afro-américaine pendant des années. Au point de prendre la tête de la NAACP de Spokane (association luttant pour la défense des droits civiques, notamment des noirs). 

«Il ne faut pas diaboliser ce genre de personne. Cette transformation, ce mensonge, avait sans doute un sens vital pour Rachel Dolezal», estime le psychanalyste Pascal Neveu dans un article du Plus, qui explique avoir rencontré des cas d'enfants blancs élevés dans des familles noires et qui se prenaient pour des noirs eux aussi. Ces enfants souffraient peut-être aussi d'être «exclus» des souffrances vécues par leurs parents, et de ne pouvoir partager cette intimité.  

Au moment de la polémique autour de Rachel Dolezal, des scientifiques avaient aussi avancé comme explication le mécanisme d’auto-illusion, soit la capacité à mettre de côté ce qui nous deplaît, un mécanisme qui touche particulièrement les personnes atteintes de maladies graves, et qui se retrouvent parfois dans un déni total de la réalité. 

Trouvant injuste d'être exclu de la communion générale, Steve Rannazzisi a simplement modifié un peu le scénario qu'il était habitué à raconter aux médias qui l'interviewaient. Pour un acteur, est-ce vraiment un grand péché?

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