Monde

Après le deuxième débat républicain, Trump passera-t-il enfin à la trappe?

Jamelle Bouie, traduit par Bérengère Viennot, mis à jour le 17.09.2015 à 15 h 36

L’establishment du Grand Old Party reprend espoir après le second débat des primaires républicaines.

Donald Trump et Jeb Bush lors du deuxième débat des candidats à l'investiture du Parti républicain ce mercredi 16 septembre (REUTERS/Lucy Nicholson)

Donald Trump et Jeb Bush lors du deuxième débat des candidats à l'investiture du Parti républicain ce mercredi 16 septembre (REUTERS/Lucy Nicholson)

Pour ceux qui financent le parti républicain américain et sont le moteur de ses principales préoccupations –les donateurs et autres propriétaires qui placent les réductions fiscales über alles– le débat présidentiel de ce mercredi 16 septembre (et, surtout, ses répercussions) était crucial.

Des onze personnes qui débattaient sur le podium, seuls quatre candidats –cinq en comptant le gouverneur du New Jersey Chris Christie– sont réellement engagés dans l’establishment du parti et ses priorités essentielles: Jeb Bush, le sénateur Marco Rubio, le gouverneur Scott Walker et le gouverneur John Kasich. Sur le papier, c’est l’Escadron Suprême des talents: Bush est le rejeton d’une famille politique couronnée de succès; Rubio, la star charismatique d’un GOP nouveau et plus moderne; Walker, le gouverneur de droite efficace d’un État démocrate; et Kasich, le «conservateur compatissant» qui remporte avec aisance les suffrages des modérés.

Trump, le candidat anti-establishment

Dans les faits cependant, ils ont déçu. Tous, surtout Walker, se sont ratatinés face à l’incroyable succès de Donald Trump et de son plus proche rival, Ben Carson, favori affable –et radical– des chrétiens évangéliques conservateurs du parti républicain. Si Trump n’était rien d’autre qu’un épiphénomène –sans réelle influence sur la forme que prend la course à l’investiture du GOP– cela pourrait être tolérable. 

L’establishment avait besoin de quelqu’un pour blesser Trump

Mais Trump ajoute l’apostasie aux insultes. Il veut augmenter les impôts des riches et descend en flammes les coupes de la sécurité sociale. Il ne se contente pas de s’opposer à la réforme complète de la politique d’immigration –rubrique indéboulonnable de la liste de souhaits de l’establishment–, il réclame l’érection d’un mur à la frontière entre les États-Unis et le Mexique. Si Trump continue à monter et réussit à transformer ce succès en véritable campagne, il pourrait renverser le consensus républicain et porter un vilain coup aux partisans de l’économie de l’offre.

Carly Fiorina, l'outsider à l'offensive

Sachant cela, de quoi avaient besoin les élites? Eh bien ils voulaient que leurs champions montrent de quoi ils sont capables –qu’ils montrent qu’ils sont aptes à se colleter aux challengers et à s’affirmer face à leurs opposants. Il suffirait d’une bonne performance pour que l’un des cinq –Bush, Rubio, Kasich, Walker ou Christie– se dégage du peloton et retrouve la faveur des sondages.

L’establishment avait besoin de quelqu’un pour blesser Trump, même si cela devait ouvrir la porte à Carson. Parce que même si Carson devait monter encore plus haut, cela confirmerait un fait important: que ces «outsiders» sont les pendants de Newt Gingrich et d’Herman Cain, et qu’ils ne tiennent pas le coup plus d’un quart d’heure sous les projecteurs. Si cela se vérifie, alors les élites finiront par gagner, pourvu qu’ils ne lâchent pas le morceau et soutiennent leurs meilleurs candidats.

Pour la première fois depuis des semaines, Trump s’est trouvé diminué et ne s’est repris que lors d’une attaque cinglante et totalement irresponsable

La bonne nouvelle est que ce débat pourrait marquer le début de la fin pour Trump, qui a eu bien du mal à gérer les questions de fond sur la politique étrangère, sur ses conseillers et sur ce qu’il ferait s’il était président des États-Unis. Plus important, il a dû affronter une Carly Fiorina confiante qui l’a rembarré et lui a mis le nez dans son évidente ignorance de dossiers essentiels. «Je pense que dans tout le pays, les femmes ont très clairement entendu ce qu’a dit M. Trump», a ironisé Fiorina en faisant allusion aux remarques que son concurrent avait faites sur son apparence physique au magazine Rolling Stone. 

Carson l'endormi

Et lorsqu’il s’est vanté avoir placé la question de l’immigration en première ligne dans la course à l’investiture, Fiorina l’a renvoyé dans ses buts. «La réforme du système d’immigration n’est pas apparu dans le débat à cause de M. Trump, a-t-elle rétorqué. Cela fait vingt-cinq ans que nous en discutons.» Pour la première fois depuis des semaines, Trump s’est trouvé diminué et ne s’est repris que lors d’une attaque cinglante –et totalement irresponsable– sur le danger des vaccinations. Sur ce même point, Carson s’est montré faiblard, il a quasiment dormi pendant tout le débat et proposé des réponses hésitantes, teintées de son mélange habituel de sympathiques anecdotes et de rhétorique réactionnaire.

Mais ce n’est pas parce que Trump a perdu que les élites sont débarrassées du problème. Fiorina n’est pas une radicale à la Carson ou une opportuniste comme Trump, mais c’est une outsider dans le GOP, sans liens avec l’establishment. Ce débat va lui donner des points, ce qui n’est pas le cas pour les élites du parti. En tout cas, pas pour l’instant. S’il y a une question centrale au phénomène Trump, c’est celle-ci: est-ce que Trump apporte quelque chose de nouveau? Va-t-il perturber le processus des primaires du parti républicain–comme une force qui pourrait renverser les vieux schémas du passé–ou n’est-il qu’un candidat en bulle de savon, comme Cain en 2012? 

Jeb Bush souffle le chaud et le froid

Dans le premier cas, il ne faut pas s’attendre à ce que ses gaffes et ses erreurs lui nuisent. Dans le second en revanche, il passera à la trappe en faveur d’autres candidats tout aussi creux lorsque les électeurs auront envie de s’offrir des sensations nouvelles. Ce qui explique pourquoi les prochaines semaines vont être cruciales. Si Trump perd son avance, l’establishment pourra respirer avec plus de facilité, même s’il voit un Carson ou une Fiorina prendre la tête du peloton. Cela voudra dire qu’il y a une fin à la folie.

Bush n’avait jamais été aussi bon: il a fait l’article de son bilan, défendu son frère et s’est colleté avec Trump. Et pourtant, il était décevant

«Plus de facilité» ne veut cependant pas dire «facilement» et si le débat du GOP a nui à Trump, il a également mis en exergue les faiblesses de l’establishment. Bush n’avait jamais été aussi bon: il a fait l’article de son bilan, défendu son frère et s’est colleté avec Trump. Et pourtant, il était décevant. Après un début en fanfare, il n’a pas réussi à mobiliser suffisamment d’énergie dans l’attaque et il a été pris de court par certaines répliques et réparties. Pire encore, il a bredouillé lorsqu’on lui a posé des questions sur l’Irak, sur ses conseillers en politique étrangère et sur leurs liens avec les administrations Bush précédentes. «Personne ne me dit ce que je dois faire», a-t-il expliqué, sans montrer précisément comment cela se vérifiait.

Scott Walker déchante, Rubio maîtrise

Mais Bush, malgré toutes ses maladresses, a largement surpassé Walker qui n’a presque rien dit–on lui a posé trois questions directes sur trois heures de débat, contre treize pour Trump et neuf pour Bush–et qui a, dans toutes ses réponses, utilisé des éléments de langage faisant référence à ses réalisations dans le Wisconsin, à sa dévotion à Ronald Reagan et à sa méfiance envers les protestataires des syndicats. En un seul mois, Walker a dégringolé des sommets des sondages aux plus profonds abîmes; il lui fallait remporter ce débat, et il a échoué. Si Walker jette l’éponge avant l’Iowa [le premier État à voter pour les primaires du parti républicain, le 1er février 2016], ce débat aura marqué pour lui le début de la fin.

Ce qui ne laisse aux élites du parti que trois candidats susceptibles de s’en tirer aussi bien, voire mieux qu’avant le débat: Rubio, Kasich et Christie. Rubio maîtrise bien son argumentation de base, fondée sur l’idée d’un conservatisme meilleur, et, sur l’immigration, il est capable de glisser sans le moindre heurt de sa biographie aux mesures politiques en passant par les histoires d’autres personnes. 

Les élites du parti ont une nouvelle décision à prendre: vont-ils conserver leur foi en Jeb ou miser sur les trois autres?

Kasich le modéré et Christie, voix de la classe ouvrière

Sur l’accord sur le nucléaire iranien, Kasich a brillé en défendant puissamment le principe de prudence dans la poursuite des objectifs nationaux, et il a passé son temps à se vendre comme le choix modéré et progressiste du parti. Quant à Christie, il a œuvré à déplacer le débat vers des sujets économiques, qui lui ont permis de poser comme le défenseur des Américains de la classe ouvrière. Ni lui ni ses rivaux n’ont esquissé la moindre discussion autour des politiques économiques en dehors de vagues généralités. Mais d’un point de vue télévisuel, c’est passé comme une lettre à poste.

Difficile d’affirmer qu’il y a un candidat parfait sur les trois. Cependant, contrairement à Bush ou à Walker, ils sont clairement assez talentueux pour se battre à l’échelle nationale et sous la pression d’une campagne présidentielle. En d’autres termes, les élites du parti ont une nouvelle décision à prendre: vont-ils conserver leur foi en Jeb, lui fournir liquidités et assistance alors même qu’il ne cesse de trébucher sur le chemin des primaires, ou vont-ils arrêter les frais et reporter leur attention sur ces trois autres? Non, la famille Bush n’est pas un mauvais pari. Mais Jeb ne cesse de brasser de l’air, et on ne peut pas être bien sûr qu’il va faire des progrès.

Jamelle Bouie
Jamelle Bouie (46 articles)
Journaliste
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