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Les réseaux sociaux reproduisent-ils la ségrégation raciale?

Dayo Olopade, mis à jour le 25.09.2009 à 18 h 57

Myspace est pour les noirs, Facebook pour les blancs selon une étude américaine controversée.

MySpace n'est plus cool. Pire, le site a désormais moitié moins d'utilisateurs que son rival Facebook. Serait-ce parce que MySpace est trop noir pour le reste des américains? Les ados qui surfent sur le Net détiennent sans doute la réponse. Les lycéens calquent leur utilisation des réseaux sociaux selon leur origine ethnique: MySpace est noir, Facebook est blanc. Et à l'intérieur même de ces sites, les ados noirs communiquent avec d'autres ados noirs, les latinos discutent avec les latinos, et cette auto-ségrégation assez courante dans la vie réelle est très présente sur le Web. Danah Boyd, spécialiste des médias sociaux chez Microsoft et membre du Berkman Center for Internet and Society de l'université d'Harvard, compare cet exode de MySpace vers Facebook au phénomène de «fuite des blancs» (white flight), qui désertent les centres-villes américains pour les banlieues.

The Root, le site de Slate qui vise spécialement la communauté afro-américaine, l'a interviewée après qu'elle a défendu cette thèse devant des centaines de personnes au mois de juin dernier lors du Personal Democracy Forum, une conférence sur la technologie et la politique qui se tient au Lincoln Center de New York.

Votre étude est plutôt controversée. Croyez-vous réellement que la ségrégation soit monnaie courante au sein des réseaux sociaux? Pensez-vous que les ados appliquent ces distinctions raciales sur le Net en plus de le faire dans la vraie vie?

Danah Boyd: On assiste à une reproduction de toutes formes de ségrégations sociales qu'on espérait disparues.

Bien avant l'apparition de Facebook, je travaillais avec un groupe d'ados dans une école de Los Angeles. Il il y avait une énorme différence entre le discours tenu par les professeurs sur la question raciale, et celui des élèves. Les profs disaient: «C'est une école très hétérogène, toutes les classes sociales sont réellement intégrées et il n'y a aucun problème avec question raciale.» Mais quand on parlait aux élèves, ils disaient: «Cette partie de la cour s'appelle Disneyland, c'est là où traînent les blancs, et celle-ci c'est le Ghetto, c'est là où  traînent les noirs.» Quel langage pour décrire la cour de récré pour cette école supposée super diverse.

Je suis allée voir les profils MySpace des ces élèves, c'était avant Facebook. J'ai réussi à trouver les pages de 60 à 70% d'entre eux. Il y avait une ségrégation dans les schémas de choix d'amis. Les latinos avaient des amis latinos, les noirs se liaient d'amitié avec des noirs, et les blancs avec des blancs. Il y avait très peu de mélanges.

En résumé, il y a d'un côté les adultes qui disent «On n'a pas de problème de racisme car tout le monde est intégré», et de l'autre des ados qui ont un langage [oral] profondément raciste, ségrégationniste, marqué par la culture des gangs et par une obsession avec la question raciale. Et ils reproduisent tout cela sur Intrenet. On se fait l'illusion qu'il suffit de mettre ensemble des enfants de différentes origines raciales pour qu'ils deviennent amis.

[Les réseaux sociaux] sont précisément qu'ils se retrouvent après l'école, et nous renvoient dans la figure toutes ces choses dont on feint d'ignorer l'existence.

Comment avez-vous mené cette étude?

Ma méthodologie relève essentiellement de l'ethnographie. J'ai examiné 10.000 profils MySpace à différents moments; une analyse de contenu, en somme. Je me suis rendue dans 17 établissements, j'ai observé, j'ai interviewé officiellement 94 ados de milieux sociaux très différents, et 300 de manière non-officielle.

Peut-on vraiment comparer ce qu'il se passe sur le Web au phénomène de «fuite des blancs», ou bien l'expression est-elle plus pratique que tout-à-fait exacte?

J'utilise cette expression parce qu'elle sous-entend un certain degré de complexité. Le phénomène de fuite des blancs est, à bien des égards, un phénomène très compliqué. Il ne s'agit pas uniquement d'une question raciale, cela a aussi à voir avec la manière dont les Etats-Unis ont conceptualisé et mélangé les notions de race et de classes sociales.

Ce que les gens appellent «fuite des blancs» peut différer d'une personne à l'autre, en fonction de la famille et d'une multitude d'autres facteurs. On ne se déplace jamais vraiment seul, toujours avec un cortège de gens que l'on connaît. J'essaie d'aller plus loin dans la théorisation des éléments qui gravitent autour de ce concept de fuite des blancs, mais une partie de ce travail est de comprendre ce désordre social. Cette expression a beau avoir une connotation raciale, ce qu'elle décrit est bien plus complexe qu'il n'y paraît.

On connaît les raisons de cette fuite des classes moyennes: le développement de la banlieue, de l'automobile, la montée en puissance de la peur du crime dans les années 60-70, la politique stricte de «law and order» (NdT : politique sévère qui prévoit de sanctionner plus lourdement les auteurs de crimes violents ou de cambriolages, vols à main armée...), les émeutes meurtrières comme celles de Washington. Mais pourquoi ce schéma se reproduit-il sur le Net?

On à ici affaire à des ados, et des ados pour qui la question la plus importante jusque début 2006, était: «T'es sur MySpace?» Puis c'est devenu : «T'es sur MySpace ou sur Facebook?» Il y a un donc des choix conscients: quel réseau social ces ados ont-ils choisi, et comment expliquent-ils ce choix?

En fin de compte, leur choix est déterminé par la question: «Sur quel site sont mes amis?» Evidemment, d'autres critères rentrent en compte, comme: «tiens ce site-là est plus joli», ou bien «les groupes que j'écoute sont sur celui-ci», ou encore «ce site est super branché mais cet autre site est tout nouveau»... Mais si leurs amis n'y sont pas inscrits, on peut être sûr qu'eux-même ne le seront pas.

Quelles sont les implications macroscopiques de votre étude, au niveau de l'info, de la presse et des médias de niche? Internet réduit-il ou au contraire fait-il ressortir nos différences?

Bientôt, les gens se répartiront probablement d'eux-mêmes selon des critères comme l'identité, les valeurs, le mode de vie, etc. Mais c'est une autre histoire quand il s'agit de décisions prises par des personnes de pouvoir et qui sont ensuite utilisées pour sélectionner ou s'adresser uniquement à une certaine catégorie de gens tout en pensant dialoguer avec tous.

J'ai entendu beaucoup trop de politiques dire «Bon, puisque tout le monde est sur Facebook, on va faire toute notre campagne uniquement sur Facebook.» Sauf que non, tout le monde n'est pas sur Facebook, donc ça n'est pas la bonne démarche à adopter. On a aussi vu des employés au bureau des admissions de certaines facs recruter des jeunes exclusivement sur Facebook. Quelles valeurs imputez-vous avec une telle démarche? Comment prendre le fait que vous portez peut-être préjudice aux personnes avec qui vous travaillez aussi, même indirectement ? Et tout ça ne concerne pas seulement MySpace ou Facebook. Une partie de cette réflexion nous rappelle aussi que tout le monde ne se trouve pas au même endroit; Internet n'est pas un espace public complètement uniforme.

Dayo Olopade

Traduit par Nora Bouazzouni

Image de Une: Reuters
Dayo Olopade
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