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En Ukraine, une usine retape des tanks soviétiques pour lutter contre les prorusses

Photos: Skyba Anton.

Photos: Skyba Anton.

Manquant de moyens pour s'offrir de nouveaux véhicules d'assaut, le pays rénove de vieux engins et les envoie sur le front. Reportage.

Le ciel est gris, bas. Le silence règne, hormis des cris d’oiseaux ajoutant à l’atmosphère quelque peu sordide du lieu. Autour, ils sont là, figés, immenses, rongés. Des centaines de tanks rouillés datant de l’ère soviétique et qui, pour certains, sommeillent dans ce cimetière depuis près de trente ans. En s’avançant vers l’usine, des coups de fers qui résonnent, des moteurs qui grincent, des étincelles de soudures qui grésillent…

Autrefois, 500 tanks sortaient chaque année de cette usine pour servir l’armée russe. Aujourd’hui, on répare ces mêmes tanks –des T-64 et des T-80– pour se battre contre les rebelles soutenus par la Russie. Andrei est le chef d’atelier, le guide de la visite. Pour entrer d’ailleurs, il a fallu montrer patte blanche et subir plusieurs contrôles et fouilles d’officiers peu enclins à décocher un sourire. C’est que le lieu est hautement stratégique. Etat en guerre oblige.

Des moyens limités

«Lorsque les chars entrent, on commence par les désosser complètement pour faire le diagnostic. On enlève la tourelle, le moteur, on met de côté les pièces qui sont toujours bonnes. Il ne reste donc plus que le châssis», explique fermement Andrei, au timbre aussi imposant que sa carrure.

Nous sommes passés à deux équipes. L'usine fonctionne seize heures par jour

L’usine et ses 160 employés, qui avait presque fermé, comme de nombreuses fabriques d’armement après la chute de l’Union soviétique, tourne de nouveau quasiment à plein régime. «Nous sommes passés depuis quelques mois à deux équipes, ce qui veut dire que l’usine fonctionne 16 heures par jour», explique le directeur Viktor Kozonak.

Avec le conflit en cours à l’Est du pays, l’Ukraine a de nouveau besoin de tanks, de beaucoup de tanks! «Nous n’avons vraiment pas les moyens de produire tous les chars dont nous aurions besoin, donc quelle autre option avons-nous? A l'heure actuelle, la seule façon d’augmenter notre machine de guerre, c’est de rénover ce que l’on a», poursuit le directeur. Entre juillet 2014 et juillet 2015, près de 1.500 chars ont été rénovés, pour seulement 105 nouvellement produits.

Quatre jours de travail par tank

Il faut dire que depuis le début du conflit en avril 2014, au moins 8.000 personnes ont été tuées en Ukraine, soldats et civils. Les pertes humaines sont élevées, tout comme les pertes économiques. Chaque jour, l’Ukraine dépense entre 5 et 7 millions de dollars pour la guerre alors qu’elle a perdu 20% de son économie. Il n’y a donc pas de petits rabais, même s’il s’agit de retaper de vieux tanks soviétiques ensuite redéployés le long des 250 kilomètres environ de ligne de front.

Malheureusement, les plus talentueux ne sont déjà plus de ce monde. La plupart de ceux qui restent ont l’âge de la retraite

Evgeniy

Dans ce hangar de plusieurs centaines de mètres carrés, sorte d’immense bloc opératoire, chaque équipe se consacre à une tâche bien spécifique: montage des nouveaux moteurs, réparation des systèmes mécaniques, des canons, remontage des tourelles, etc.

Courbé sur le tank, seul le tronc de Evgeniy, ouvrier d’une soixantaine d’années, dépasse de la coupole. Il charcute un malade. Pour lui, rénover ces vieux engins, c’est un sacré challenge: «Je m’occupe de la connexion des systèmes. Tout est difficile: l'hydraulique, connecter les cylindres, la pression... En fait, tout est plus compliqué avec ces vieux engins pour les remettre à niveau.» Il lui faut compter quatre jours par tank.

Crise de main d’œuvre qualifiée

Cela fait trente-cinq ans que Evgeniy travaille dans l’usine, et il n’est pas le seul ancien ici. 

«La principale difficulté pour nous, c’est de trouver des employés qualifiés. Malheureusement, les plus talentueux ne sont déjà plus de ce monde. La plupart de ceux qui restent ont l’âge de la retraite. C’est très difficile pour nous d’attirer des jeunes, notamment parce qu’il n’y a plus de formations en Ukraine pour la réparation. Alors nous augmentons les primes, les salaires, nous leur proposons des logements mais surtout on fait nous-mêmes des formations et on les fait travailler avec leurs aînés.»

Un peu plus loin, un groupe d’une dizaine de jeunes, dressés comme des I, les mains croisées dans le dos, écoute religieusement les explications d’un supérieur devant une tourelle suspendue.

Andrei poursuit la visite. En bout de chaîne, Vadim et ses trois collègues sont en train de nettoyer et refixer le canon. Une opération particulièrement cruciale. «Un char sans canon, ça ne sert à rien... C’est très excitant de réunir le canon avec le reste du char, car c’est là qu’on voit si les autres équipes ont bien travaillé.» Le directeur, jamais très loin: «De toute façon, c’est de la qualité de leur travail que dépend l’avenir du pays. Ici, tout le monde est très patriotique et donc recherche la perfection.»

Quand je vois ça, je suis très fier et presque ému, c’est comme ça que j’aide mon pays

Andrei

Andrei acquiesce: «Regardez ces tanks, on dirait qu’ils sont comme neufs. Quand je vois ça, je suis très fier et presque ému, c’est comme ça que j’aide mon pays. En même temps, je n’oublie pas que ces engins sont destinés à tuer des gens.»

Prêts à rejoindre le front

Les machines sont ensuite testées à l’extérieur, derrière l’usine, toujours à l’abri des regards. Dans un nuage de poussière, un tank passe devant, à toute blinde. lIs peuvent atteindre jusqu’à 100 km/h. Viachesclav, mécanicien en chef, est aux manettes: «Je peux le dire, ces tanks sont parfaits! Il vole, c’est un tank volant! Je pense qu’il sera très performant et très utile surtout sur le front.» Seul bémol peut être… «Il n’y a pas la climatisation là-dedans», s’amuse le quinquagénaire, sortant juste la tête de la coupole.


Après plusieurs semaines de travail, des tests en usine puis sur une base militaire, ces anciens chars soviétiques sont donc prêts à rejoindre les soldats de l’armée ukrainienne, sur le front, pour combattre –ironie de l’histoire– contre les rebelles prorusses, accusés d’être largement soutenus par la Russie. Vladimir Poutine est même soupçonné par la communauté internationale d’envoyer directement des membres de son armée aux côtés des rebelles. Andrei, avec toute la réserve que lui impose sa fonction, finit tout de même par lâcher: «Certes ces chars ont été autrefois soviétiques, comme nous ne formions qu’un pays avec la Russie. Mais aujourd’hui, nous sommes bel et bien indépendants et ces tanks sont ukrainiens.» À bon entendeur.

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