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La mondialisation toujours ambiguë du rugby

Le Japonais Male Sau et le Géorgien Davit Katcharava lors d'un match amical, le 5 septembre 2015. REUTERS/Ian Smith.

Le Japonais Male Sau et le Géorgien Davit Katcharava lors d'un match amical, le 5 septembre 2015. REUTERS/Ian Smith.

L'épreuve peine encore à élargir son cercle de favoris et les sélections, grandes comme petites, paient le prix des naturalisations et de l'internationalisation des championnats.

La Coupe du monde de rugby, qui s’ouvre le 18 septembre et s’achèvera le 31 octobre, à chaque fois à Londres, est devenue une superproduction sportive d’une durée de 44 jours promise aux succès économique et médiatique, mais dont le scénario est pour ainsi dire connu d’avance dans ses très grandes lignes. Au terme des trois (plus ou moins longues) semaines de la phase des matches de poule, il n’y aura, en principe, guère de surprises parmi les nations admises en quarts de finale.

Dans la poule A, le groupe le plus complexe, l’Australie et l’Angleterre devraient s’en sortir malgré la présence du Pays de Galles, diminué notamment par les absences de Leigh Halfpenny et de Jonathan Davies. Dans la poule B, l’Afrique du Sud et l’Ecosse ont les faveurs du pronostic en dépit des Samoa, qui peuvent menacer les hommes venus d’Edimbourg. Dans la poule C, la Nouvelle-Zélande et l’Argentine écrasent le lot et dans la poule D, l’Irlande et la France ont toutes les chances de franchir l’obstacle, leur rencontre du 11 octobre –la dernière de cette poule– fixant, sur le papier, l’ordre d’arrivée des deux premières places du groupe (et l’adversaire de la Nouvelle-Zélande en quarts de finale).

Il est à espérer qu’un intrus se glissera parmi les huit derniers pays pour bousculer cet ordre établi, mais il ne faut pas s’attendre à la moindre révolution. Les observateurs en sont d’ailleurs déjà à anticiper un quart de finale Angleterre-Afrique du Sud puis un rendez-vous, ensuite, pour le vainqueur avec la Nouvelle-Zélande en demi-finales, comme si l’histoire était connue d’avance. Mais la glorieuse incertitude du sport, encore aperçue à l’US Open avec la victoire sidérante de Roberta Vinci sur Serena Williams, fait (légèrement) espérer les moins pessimistes.

Il y a quatre ans, lors de la précédente Coupe du monde en Nouvelle-Zélande, les huit pays annoncés en quarts de finale avant le coup d’envoi des hostilités (Afrique du Sud, Angleterre, Argentine, Australie, France, Irlande, Nouvelle-Zélande, Pays de Galles) avaient tous rallié ce stade de la compétition malgré, par exemple, l’échec de la France face aux îles Tonga lors de cette phase de poules. Pas forcément digeste pour l’amateur non éclairé, la formule adoptée, semblable à celle du Top 14, privilégie une sorte de résultat net par rapport au résultat brut qui, au terme d’un championnat, est loin de favoriser les plus fragiles. Une victoire rapporte quatre points, un match nul deux et une défaite zéro. S’ajoutent des points bonus, offensif et défensif. Une équipe qui marque quatre essais ou plus au cours de la rencontre empoche un point supplémentaire. Celle qui perd par sept points ou moins bénéficie d’un point également.

Le dernier mot aux gros

Dans un sport où la puissance est reine et forge les victoires, les nations les plus éminentes ont, à la fin, le dernier mot en raison de la richesse de leurs effectifs et du fait qu’il est possible pour elles de les «faire tourner» afin de ménager les organismes –ce qui est moins envisageable pour les «petits pays» aux réservoirs humains plus maigres. Sur la balance du talent, 31 Néo-Zélandais ne pèsent évidemment pas le même poids que 31 Canadiens. Quinze ans après son arrivée au sein du Tournoi des VI Nations, l’Italie demeure ainsi confinée à un second rôle auprès de ses cinq concurrents.

Lors de la Coupe du monde 2011, ces «petits pays» avaient été de surcroît défavorisés par un calendrier inique qui les avait obligés à enchaîner les matches dans des laps de temps plus raccourcis. En 2015, un peu de justice a été instillé en mettant tout le monde sur un pied d’égalité au niveau du rythme des rencontres, mais pour quel changement à l’arrivée? Nul ou presque, à coup sûr.

Une Coupe du monde à 16 pays permettrait de réduire la durée de la compétition et de la «muscler» sur le plan de l’intérêt initial

Une Coupe du monde à 16 pays, comme c’était le cas en 1987, 1991 et 1995, permettrait de réduire la durée de la compétition et de la «muscler» sur le plan de l’intérêt initial, mais le rugby, à la recherche d’une universalité fantasmée, à travers notamment l’arrivée du rugby à VII aux Jeux olympiques de Rio en 2016, n’entend pas se séparer de nations comme la Namibie (écrasée 87-0 par l’Afrique du Sud en 2011, loin cependant du 142-0 contre l’Australie en 2003) ou l’Uruguay, pourtant promises à deux déroutes en Angleterre, respectivement face à la Nouvelle-Zélande et l’Australie. Pour la Namibie, dont le groupe est formé en partie d’amateurs parmi lesquels des fermiers, des ingénieurs ou un dentiste, cette Coupe du monde se résume au rêve d’une première victoire hypothétique dans la compétition depuis sa première participation à l’épreuve en 1999 (15 matches, 15 défaites). L’IRB, la fédération internationale de rugby, continue de croire que la première phase de la Coupe du monde telle qu’elle existe actuellement est fondamentale dans le projet de développement de la compétition.

La Coupe du monde 2019, prévue au Japon, nation secondaire du rugby, entend justement confirmer et approfondir cette ouverture vers le monde, loin des habituelles organisations des pays phares du rugby qui ont monopolisé les organisations depuis 1987 et la première Coupe du monde en Nouvelle-Zélande. Hélas, confronté à des problèmes de stade après le scandale lié au coût de la future enceinte olympique, le Japon n’est plus certain d’être en capacité de répondre présent, l’Afrique du Sud et l’Italie restant à l’affût d’un éventuel renoncement.

Fuite des jambes, des bras et des cerveaux

Cette mondialisation se heurte aussi aux effets qu’elle induit à cause de la fuite des jambes, des bras et des cerveaux vers les maîtres de la discipline. Tonga, Fidji ou Samoa restent, par exemple, un vivier bon marché et talentueux pour la Nouvelle-Zélande, qui a absorbé de nombreux talents au fil du temps en plus de ses propres pépites locales. Les All Blacks Frank Bunce, Michael Jones, Keven Mealamu, Ma’a Nonu, Tana Umaga, Sonny Bill Williams et Bryan Williams étaient, par exemple, tous d’origine ou d’ascendance samoane même si nés en Nouvelle-Zélande. Certains joueurs de ces pays peuvent même avoir envie de renoncer à la Coupe du monde pour privilégier le club qui les paie. Le Samoan Census Johnson a ainsi pris sa retraite internationale avant la Coupe du monde 2015 sous la pression «amicale» du Stade Toulousain, qui lui a fait comprendre qu’il avait de meilleurs intérêts à protéger au moment de prolonger son contrat de deux ans.

Les jeunes talents du rugby tricolore peuvent avoir le sentiment de ne pas avoir leur chance dans le contexte de concurrence élevé avec les meilleures recrues venues d’ailleurs

Mais Johnson a fait une pige cet été pour son équipe nationale contre les All Blacks sans prévenir préalablement ses employeurs, qui ont vivement réagi face à cette mauvaise manière. Johnson les a pris à nouveau à contrepied en acceptant une sélection à la dernière minute lors de cette Coupe du monde. Pour les Samoa, c’était justice de pouvoir compter sur l’un de leurs meilleurs éléments, mais le chemin de la Coupe du monde est décidément bien tortueux pour ces joueurs sous la pression du professionnalisme écrasant. Et l’IRB ne fait pas grand-chose pour protéger ces nations qui lui sont pourtant bien utiles pour sa promotion lors du rendez-vous planétaire du rugby. Une éclaircie à l’horizon, néanmoins: la Namibie devrait intégrer à l’avenir la Currie Cup, une compétition liée aux provinces sud-africaines, ce qui pourrait lui permettre de progresser.

Mais les pays riches paient aussi le prix de cette internationalisation ambiguë, à commencer par la France, qui a elle-même naturalisé de grands talents venus de l’étranger et est aujourd’hui affaiblie, en quelque sorte, par son rutilant Top 14 ouvert aux quatre vents du marché. Comme l’équipe de football nationale anglaise victime de la Premier League peuplée de grands joueurs étrangers, le XV de France, toutes proportions gardées, fait les frais de la même tendance liée au pouvoir attractif de l’argent de clubs comme Toulon ou le Racing Club de France qui mettrait le rugby tricolore en danger. Les jeunes talents du rugby tricolore peuvent avoir le sentiment de ne pas avoir leur chance dans ce contexte de concurrence élevé avec les meilleures recrues venues d’ailleurs. La France est-elle encore une grande nation de rugby ou est-elle désormais déclassée face à ses habituels rivaux comme elle peut l’être dans d’autres domaines? C’est l’une des (rares) questions posées par cette Coupe du monde en Angleterre. Si le XV de France, actuellement décrié, venait à ne pas atteindre les quarts de finale pour la première fois, alors tout ne paraîtrait plus comme écrit d’avance lors de la Coupe du monde de rugby.

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