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Les logiciels de vie scolaire: l'outil de surveillance de l'Éducation nationale

Capture d'écran d'un logiciel de vie scolaire DR.

Capture d'écran d'un logiciel de vie scolaire DR.

Bulletins ou cahiers de textes numériques: l'Éducation nationale se modernise mais ne songe pas que certains de ses outils déresponsabilisent les élèves et laissent libre cours au flicage.

Il est déjà bien loin le temps où les professeurs devaient remplir à la main les bulletins trimestriels de leurs élèves… Bombardé enseignant en 2007, j’avoue à regret ne jamais avoir connu l’époque des bulletins manuscrits et des copies carbone, ce qui m’aurait permis de jouer les anciens combattants en salle des profs. Les logiciels de vie scolaire (citons ProNote, VieScolaire.net ou Educ’Horus) fournissent depuis désormais quelques années une assistance clé en main non seulement pour les bulletins, mais également pour la gestion des absences et des retards et du cahier de textes de la classe.

Le cahier de textes de la classe, c'est le «cahier» dans lequel le prof doit détailler pour chaque heure de cours ce qui a été fait pendant la séance (en joignant les documents utilisés) et les devoirs à faire pour la fois suivante, le but étant de permettre aux élèves absents pendant la séance de savoir tout ce qui a été fait pendant qu'il n'était pas là, et de rattraper. Plus pratique en version numérique qu'à l'époque où il était en papier, lourd, et trimballé par les élèves chargés de le porter d'une classe à l'autre, du cours de français au cours de maths, puis d'anglais...

D'ailleurs, le remplissage du cahier de textes est devenu une obligation en 2010: 

«De façon permanente, il doit être à la disposition des élèves et de leurs responsables légaux qui peuvent s'y reporter à tout moment. Il assure la liaison entre les différents utilisateurs. Il permet, en cas d'absence ou de mutation d'un professeur, de ménager une étroite continuité entre l'enseignement du professeur et celui de son suppléant ou de son successeur.»

Soyons honnêtes: le cahier de textes est la bête noire d’une majeure partie des enseignants, moi le premier. Son remplissage est une activité chronophage, de celles qui poussent à la procrastination... sauf que pour servir à quelque chose, il doit se faire de façon quotidienne et exhaustive. Gare à nous si les chefs d’établissements ou les inspecteurs réalisent qu’il est mal ou peu rempli.

DR.

Pour autant, les logiciels de vie scolaire ne risquent pas de disparaître: le passage au tout-numérique est une obsession mal contrôlée, et le côté pratique et exhaustif de tels logiciels peut difficilement donner envie de revenir au papier et au stylo; et ce n'est pas aux professeurs qu'ils peuvent nuir le plus: mais aux élèves.

Faire entrer les parents à l'école

Certains élèves, bons ou mauvais, trouvent à l'école une sorte de sanctuaire, un endroit où ils peuvent s'échapper des contraintes, des pressions familiales, du regard de leurs parents. Avec le cahier de textes ou les bulletins numériques, les parents auront une sorte de lucarne permanente sur la vie de leur enfant:

Dans le système éducatif, [les outils numériques] favorisent une meilleure communication avec les familles et les partenaires de l'École, notamment en permettant aux parents de suivre le travail et la scolarité de leurs enfants.

Cela leur évitera aussi aux parents d'avoir à écouter leurs enfants leur raconter les devoirs à faire, la classe, ce qui est pourtant un exercice qui permet parfois aux familles de communiquer et aux enfants d'apprendre à transmettre des informations. 

D'un point de vue de parent de futurs collégiens (j’ai encore 7-8 ans devant moi), je me réjouis en partie de l’existence des logiciels de vie scolaire. Pouvoir s’assurer que le petit dernier n’a pas dissimulé ses mauvais résultats ou qu’il ne raconte pas des bobards lorsqu’il affirme ne pas avoir de devoirs, c’est un véritable atout. Mais c'est aussi du flicage total.

Déresponsabilisation

Les logiciels de vie scolaire sont les caméras de vidéo-surveillance de l’Éducation nationale

Le parallèle est simple: aussi pratiques soient-ils, les logiciels de vie scolaire sont les caméras de vidéo-surveillance de l’Éducation nationale. Ils prétendent empêcher de manière préventive toute tentative de tricherie ou de dissimulation mais déresponsabilisent tous ceux qui les utilisent. Les professeurs ne sont plus contraints de vérifier que les notes ont bien été inscrites dans le carnet de correspondance ou que les devoirs ont bien été notés dans l’agenda; les parents n’ont plus à éplucher ces mêmes documents pour voir où en est leur enfant et pour être certains qu’il ou elle ne leur cache rien. Quant aux élèves, c’est la fin des haricots pour eux: ils ne peuvent même plus tenter de frauder ou de dissimuler. Les logiciels leur coupent l’herbe sous le pied: avant même d’avoir pu se demander s’il était dans leur intérêt de ne pas faire leurs devoirs ou de ne pas révéler une mauvaise note, ils savent que c’est peine perdue dès lors que papa ou maman dispose d’une connexion internet.

Si l’objectif est de placer l’efficacité au-dessus de tout, alors les fonctionnalités des logiciels de vie scolaires sont autant de bienfaits. Plus personne ne passe à travers les mailles du filet. Les profs ont des comptes à rendre, les élèves aussi. Et personne ne se pose plus de question... Des questions pourtant utiles quand on grandit: pourquoi bien travailler à l’école? A quoi servent les notes? Les devoirs? Peut-on mentir à ses parents? A ses professeurs? Est-il utile de se concentrer pendant que le professeur donne les devoirs puisqu'on pourra récupérer ensuite sur le cahier de textes de la classe? Faut-il jamais prêter attention dans l'immédiateté puisque tout peut être fait plus tard via les logiciels? 

Garder de la souplesse

Je rêve d’un système où le recours à ces logiciels ne soit pas systématique. Il faut évidemment que les absents aient accès aux devoirs, et que les élèves ne faisant jamais leur travail et dissimulant tous leurs mauvais résultats se sentent contraints d’une manière ou d’une autre de modifier leur attitude. En revanche, pour l’adolescent lambda, avec ses résultats de temps en temps inégaux et ses devoirs faits la majeure partie du temps mais pas 100% des fois, c’est totalement improductif. Sous couvert de prévention, on agit de façon extrême avec des gamins dont le seul défaut est d’être un peu humains. Comme nous, il leur arrive d’avoir envie d’envoyer bouler leur travail, de le remettre à plus tard, voire de ne pas le rendre du tout. Est-ce si grave? Pas vraiment. 

Je crois que les enseignants doivent s'efforcer de faire confiance aux élèves et de ne pas utiliser ces logiciels comme des épées de Damoclès, mais comme ce qu’ils devraient être: des compagnons de route auxquels on peut faire appel si besoin. Les utiliser davantage en cas de multiples travaux non effectués. Les consulter plus régulièrement si plusieurs notes ont été dissimulées par l’élève. Ranger les identifiants au fin fond d’un tiroir si tout va relativement bien. Ce n’est pas en fliquant nos ados sans leur avoir laissé la chance de bien se comporter que nous risquons d’en faire des adultes responsables.

J’ai l’impression d’être Gérard Klein dans L’Instit, mais tant pis: les erreurs et les manquements font partie de l’école de la vie. Le moment venu, on doit assumer les conséquences: la trouille d’avouer aux profs qu’on n’a pas fait le travail demandé, la frousse d’annoncer aux parents la punition ou la note minimale qui en résulte… Ne le répétez pas à mes élèves: je trouve ça mille fois plus important que de retenir la formule du cosinus.

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