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Comment de beaux cahiers peuvent modifier la scolarité d'un élève

«Torture-testing the paper in a Rhodia web notebook»,  par mpclemens via Flickr, License CC

«Torture-testing the paper in a Rhodia web notebook», par mpclemens via Flickr, License CC

Ou pourquoi les fournitures scolaires sont un facteur d'inégalité trop sous-estimé.

Concernant la gestion des inégalités à l’école, les politiques n’ont généralement qu’une seule idée en tête: procéder au retour du bon vieil uniforme, afin que l’habillement de chacun et de chacune ne puisse plus constituer un marqueur social. À supposer qu’une telle mesure soit judicieuse, elle ne serait jamais suffisante: les vêtements ne sont pas le seul facteur d’inclusion (ou d’exclusion). Les fournitures scolaires le sont aussi.

Papier fin ou épais

Un classeur à dix euros ou une trousse de marque suffit à asseoir une certaine supériorité sociale par rapport à des élèves devant se contenter de matériel bas de gamme ou en tout cas moins clinquant. Une observation rapide du contenu de leur trousse ou de leur sac à dos suffit généralement à savoir d’où ils viennent. Avec bien sûr des exceptions: certains parents pourtant défavorisés n’hésitent pas à se saigner aux quatre veines pour être certains que leurs enfants ne souffrent pas de leur apparence.

Les inégalités se trouvent aussi là où on s’y attend moins, dans les copies et les cahiers qui leur servent chaque jour à écrire les leçons et faire leurs exercices. S’il arrive que des professeurs tatillons aillent jusqu’à exiger un certain grammage dans leurs exigences de début d’année, les enseignants n’imposent généralement que la taille des classeurs et des cahiers ainsi que le type de carreaux souhaités. Ce qui est bien suffisant.

Il y a les copies bien épaisses, sur lesquelles le stylo glisse avec aisance. Et puis les feuilles dans lesquelles on pourrait quasiment rouler une cigarette

Au cours de sa scolarité, chacun aura normalement expérimenté les différentes qualités de papier. Il y a les copies bien épaisses, aux carreaux finement tracés, sur lesquelles le stylo glisse avec aisance. Et puis il y a les feuilles dans lesquelles on pourrait quasiment rouler une cigarette. Sur celles-là, il n’est même pas envisageable d’utiliser un stylo plume, tant l’effet obtenu ressemble à celui d’un papier buvard. Les lignes tracées y sont plus épaisses, la teinte est plus grisâtre que blanche, le plaisir d’écriture n’y est pas.

On ne peut pas dire que la qualité de la copie soit un facteur quotidien de discrimination –les élèves peuvent se railler entre eux pour l’absence d’accessoires de marque, mais plus rarement pour une épaisseur de feuille. En revanche, les caractéristiques du support d’écriture ont un impact réel sur le plaisir ou le déplaisir éprouvé par l’élève à écrire, et donc à imaginer, inventer, laisser aller son esprit dans la recherche d’idées et de solutions. La différence n’est pas quantifiable mais il est évident qu’elle existe: en fonction de ses particularités, la feuille de papier peut aussi bien être un atout qu’un boulet.

Inventer le kibboutz du papier

J’ai exercé pendant quelques années dans un collège animé par une grande mixité sociale. Dans cette ville où les enseignants semblaient constituer à eux seuls la classe moyenne, un important clivage entre famille bourgeoises et défavorisées se faisait sentir au quotidien. Le collège étant situé à l’exacte jonction entre les deux parties de la ville –les deux catégories vivant à l’écart l’une de l’autre–, des élèves très différents cohabitaient au sein de chaque classe. D’un côté, les trousses Airness et les cahiers Clairefontaine; de l’autre, du matériel sans marque– lorsque matériel il y avait. Alors nous avons essayé autre chose, sans prétendre révolutionner le système ou tout aplanir.

Concernant l’épineux problème des copies, nous avons procédé à une mise en commun des fournitures scolaires, et notamment des feuilles (mais aussi du papier calque et des instruments de géométrie). En début d’année, chaque élève se voyait remettre une courte liste de fournitures destinées à être apportées au lycée et regroupées avec celles de ses camarades. L’année scolaire débutait donc avec une armoire pleine à craquer, renfermant suffisamment de feuilles pour permettre à une classe d’écrire pendant un an sans avoir à transporter de feuilles.

Cette décision pouvant sembler anodine avait plusieurs conséquences positives: déjà, elle évitait que les élèves les plus angoissés se promènent chaque jour avec une lourde pochette contenant des centaines de feuilles. Leur peur de manquer les transformait régulièrement en vaches à lait, les élèves les moins prévoyants ne se privant jamais pour faire appel à leur générosité. Autre intérêt de la chose: cela permettait de gagner un temps précieux en classe, où les élèves sans feuille ont souvent tendance à ralentir la progression des cours.

Mais l’objectif principal, à mon sens, était bien différent: il s’agissait de permettre à chacun d’utiliser tour à tour des copies de qualité et d’autres un peu moins agréables. De connaître tous ensemble le même plaisir d’écriture (nous gardions généralement les «bonnes» copies pour les devoirs surveillés et les moments où les élèves devaient faire appel à leur imagination), puis de sombrer dans la même galère au moment de passer à ce paquet de feuilles fines, grises et mal quadrillées. Il nous est arrivé d’entendre des râleries («Monsieur, l’encre de mon stylo plume ne sèche pas», «J’ai troué ma feuille avec mon effaceur»...), mais jamais aucun élève n’a pesté contre ce système communautaire permettant pour un temps de mettre tout le monde à égalité.

La faiblesse de l'allocation scolaire

Dans l’idéal, il serait bien de pouvoir imposer à tous les parents d’acheter du papier de qualité à leurs enfants, ce dont certains ne se privent pas:

(Voici les interlignés en question )

Il suffirait de se dire que l’allocation de rentrée scolaire est là pour ça, et que les parents n’ont pas à s’en servir pour autre chose. La vérité, c’est que si la somme allouée n’est pas négligeable, elle ne permet pas non plus aux parents de faire des folies. Outre les fournitures scolaires, il y a aussi l’habillement à gérer… Dans ces conditions, il est difficile d’exiger sciemment que les parents achètent des copies parfois deux fois plus chères que les premiers prix. Alors, dans ce domaine comme dans tant d’autres, les profs peuvent faire le choix de l’indifférence ou tenter de prendre des mesures aux allures dérisoires, mais qui peuvent à leur petit niveau aider les élèves les moins favorisés.

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